VII
Lorsque Dieu , maître du choix de ses moyens , en choisit par préférence qui exigent de notre part tant de savoir et de si profondes discussions , le Vicaire a-t-il tort dédire: Voyons toutefois, examinons , comparons , vérifions. Oh! si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce travail, l'en aurois-je servi de moins bon cœur '^ F
Oui , Monsieur , le Vicaire a tort , parce qu'il suppose une fausseté. Ce n'est point notre manière d'examiner la
« Mail. , 26 , 28, etc.; i . Cor., 1 1 , 25; 2. Cor., 3 , 69 ; Hebr., 7 , xt, etc. > Lettr. , p. 99; Emile, t. 3, p. i3o, — 3 Lctlr. , p, gg.
8o LE DÉISME
révélation qui exl^'C beaucoup de savoir et de profondes discussions, c'est la vAlre. Selon vous, il faut examiner les ditVt'rcntes doctrines <{ue l'on dit révélées, les comparer, vérillcr ([uellc est la plus iW^ue de Dieu : voilà ce qui exige du travail , du savoir , des discussions , dont très-peu d'hommes sont capables. Selon nous il est question de s'assurer de ces doux faits, si Jésus- (Christ et les apôtres ont prêché , s'ils ont fait des miracles pour attester leur mission.
Faut-il être savant pour se convaincre du premier, dont tous les peuples , juifs , mahométans , chrétiens , déposent de concert, dont parlent les historiens, même païens, dont on trouve sous ses yeux, même sans savoir lire, autant de monuments qu'il y a d'églises, d'autels , de croix, de fêtes, de cérémonies dans toute l'étendue du monde chrétien ? Jamais personne , de quelque nation qu'il ait été, quelque religion qu'il ait professée, dans quelque siècle qu'il ait vécu , n'a nié cette prédication. Y a-t-il un seul fait de l'histoire profane, aussi unanimement, aussi constamment, aussi universellement attesté? Vous l'avez remarqué vous-même : Les [ails de Sacrale , dont personne ne doute , sont moins attestés que ceux de Jc~ sus-Christ ' .
Le second fait, que Jésus-Christ et ses apôtres ont fait des miracles pour prouver leur mission, se démontre par les mêmes attestations que le premier. Ces miracles ont été avoués par les juifs, par les païens, par les mahométans ; et si vous doutez de cet aveu , vous pourrez le voir dans y Histoire de l établissement du christianisme , tirée des seuls auteurs juifs et païens, imprimée récemment. Ces miracles sont rapportés par mille témoins oculaires, qui ont répandu leur sang pour attester qu'ils les avoient vus ; les tombeaux , les cendres de ces témoins existent parmi nous. Ici les pierres parlent, Monsieur ; nous n'avons pas besoin de livres, comme vous le supposez , pour nous apprendre
> Lrtlr, , p, go,
RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. 8l
les prodiges opères à rétablissement de l'Evangile. A moins qu'un déluge universel ne bouleverse d« nouveau la face de la terre , les monuments de la révélation ne pourront jamais être méconnus. L'univers changé par les apôtres et leurs successeurs : voilà le livre des ignorants, et c'est le mien.
Voulez-vous une preuve plus décisive? à mon avis c'est votre propre témoignage. Après avoir fait les plus grands efforts pour nous faire douter de ces prodiges; contre tous vos principes, malgré Tintcret de système, en dépit de vos préjugés, la force de la vérité en a arraché l'aveu de votre bouche. Vous convenez qu'il est impossible que Yhistoire de l'Evangile soit inventée à plaisir. Voilà le seul témoignage que j'oppose désormais à l'incrédulité. Au lieu de dire comme Dioclès : Jamais Jupiter ne m'a paru plus grand que depuis que je vois Eplcure à ses pieds; je dis : Jamais les miracles de Jésus-Christ ne m'ont paru mieux prouvés, que depuis que Jean-Jacques Pvousseau a été forcé d'en convenir.
Etoit-ce à vous , Monsieur, qu'il convenoit de nous objecter la difficulté de constater la révélation , vous qui avez fait de la religion naturelle un mystère dont il est donné à si peu de gens de sonder les profondeurs? Si , à la vue de vos démonstrations métaphysiques et de tous les sophismes qu'on peut leur opposer, votre élève s'avisoit de dire : Oh ! si Dieu eût daigné me dispenser de toutes ces discussions , l'en aurois-je servi de moins bon cœur? Quelle seroit votre réponse?
§ vui.
Pour être sûr d'un miracle, il faut savoir, dites-vous, quels faits sont dans l'ordre de la nature , et quels autres faits n'y sont pas , pour dire Jusqu'à quel point un homme adroit peut fasciner les yeux des simples , peut étonner même les gens éclairés; chercher de quelle espèce doit être un prodige, çt quelle authenticité il doit avoir, non-seulement pour être
82 Ï.F. DÉISMK
ira, mais pour qu'on soit punissable d'en douter; comparer les preui>cs des vrais et des faux prodiges , et trouver des règles sûres pour les discerner^.
Point du tout; 11 n'est pas nécessaire d'entrer dans tout ce détail, pour savoir que la résurrection d'un mort est un miracle: quand nous n'aurions, pour proiiver le christianisme, d'autre prodige que la résurrection de Jésus- Christ, il n'en faudroit pas davantage. Bientôt je vous montrerai qiie, pour établir ce lait, il ne faut pas une authenticité plus grande que pour certifier tout autre fait sensible. Ce n'est point un signe particulier fait devant peu de gens obscurs , et dont tout le reste des Iiomrnes ne saura jamais rien que par ouï-dire-. C'est un fait vu par plus de cinq cents témoins à la fois , tpii en ont déposé comme témoins oculaires, qui l'ont soutenu en face aux Juifs, dans le temps qu'il eût été facile de les démentir, si le fait eût été faux , qui ont donné leur vie pour sûreté de leur déposition. De pareils témoignages ne sont pas des ouï-dire.
Il ne set à rien d'opposer à un événement aussi éclatant les prodiges que le peuple et les simples disent avoir vus^. Des faits, qui manquent de preuves, n'ébranlent point la certitude de ceux qui sont solidement appuyés.
Quand on vous dit que le fait de la révélation est attesté comme tovis les faits historiques, comme l'existence de Sparte ou de Rome , vous feignez d'abord de vouloir plaisanter; et voici ce que vous répondez : Considérez donc, de grâce, qu'il est iout-à-fait dans l'ordre que des faits humains soient attestes par des témoignages humains. Ils ne peuvent l'être par aucune autre voie ; je ne puis savoir que Sparte et Rome ont existe, que parce que des auteurs contemporains me le disent; et entre moi et un autre homme qui a vécu loin de moi, il faut nécessairement des intermédiaires ; mais pourquoi en faut-il entre Dieu et moi? Et pourquoi en faut-il d'aussi éloignes qui en ont besoin de tant d'autres? Est-il
« Emile , t, 3 , p, i3a. — ï Ibid. , p. i33. — 3 Ibid. , p. i34.
HÉFUTÉ PAR LIlt-MÉMË. 83
simple , csl-il naturel que Dieu ait été chercher Moïse pour parler à Jean-Jacques Rousseau i ?
Oserois-je vous demander, Monsieur, pourquoi , au lieu de Moïse, vous n'avez pas parle de Jésus-Christ? Est-il simple , est-il naturel que Dieu ait été chercher Jésus-Christ pour parler à Jean-Jacques Rousseau? Car enfin la raison est égale. Mais alors vous eussiez révolté tout le inonde : on vous eût accusé de ne pas croire même à Jésus-Christ, tandis que vous protestez le contraire. 11 s'agit bien clairement de la révélation chrétienne , dans l'endroit que vous voulez réfuter, et vous nous renvoyez à Moïse. C'est une petite supercherie de votre part; je vous demande pardon si j'ai l'indiscrétion de la dévoiler.
En voulant plaisanter, comment n'avez-vous pas vu le ridicule dont vous alliez vous couvrir? Vous avez fait vous-même la comparaison que vous blâmez , en disant que les faits de Socrate , dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. Si donc , au lieu de vous parler de Sparte et de Rome, on vous avoit cité les faits de Socrate , qu'auriez-vous répliqué ?
Supposons qu'un incrédule, profitant de votre réponse, attaque ainsi la preuve que vous avez donnée de la vérité de l'Evangile : Considérez donc, de grâce, qu'il est tout-àfait dans l'ordre que des faits humains soient attestés par des témoignages humains : ces témoignages suffisent pour me faire croire les faits de Socrate, parce que ce sont des faits humains; mais ils ne sont pas suffisants pour me persuader les faits de Jésus-Christ , qui sont des prodiges , des événements surnaturels, ni par conséquent pour me convaincre de la vérité de l'histoire qui les rapporte. A cela. Monsieur, que répondriez-vous ? Voilà comme vous êtes constant dans vos principes. Ce seroit donc à nous de nous égayer à vos dépens ; mais nous laissons les railleries à ceux qui n'ont rien de meilleur à dire. La remarque de l'incrédule seroit aussi fausse que la vôtre , nous le verrons dans un moment.
I Leur. , p. 100.
84 lE hfASUT.
Il est tout-à-fait dans l'ordre que des faits humains soient attestes par des tcinoigna<^es humains ; ils ne peuvent l'être par aucune autre voie. Cela est vrai ; mais par la mcmc rai son, il est ton t-à-falt dans l'ordre qu'un faltpublic, sensible, palpable , comme la prédication et les miracles de Jësiis- Christ et des apôtres, soient attestés par le témoignage des sens, par la déposition des témoins oculaires, par leurs effets, par les monuments qui en subsistent; et je vous soutiens qu'ils ne peuvent 1 être par aucune autre voie. Ce sont des faits sciisiblcs, palpables, dont par conséquent les sens sont juges naturels , et non récusables.
D'ailleurs , continuez-vous, nul n'est oblige, sous peine de damnation, de croire que Sparte ait existé; nul, pour en avoir douté, ne sera dévoré des flammes éternelles. Tout fiit dont nous ne sommes pas les témoins, n'est établi pour nous que sur des preuves morales , et toute preuve morale est susceptible de plus et de moins. Croirai-je que la justice divine me précipite à jamais dans l'enfer, uniquement pour n'avoir pas su marquer bien exactement le point où une telle preuve devient invincible ^ ?
Il n'est pas question de marquer exactement ce point; mais il s'agit de savoir si la preuve morale étant à ce point, Dieu n'est pas en droit d'exiger que je m'y rende, et de punir mon opiniâtreté, si je refuse d'y acquiescer, tandis que je crois , sans craindre de me tromper, bien d'autres faits intéressants, infiniment moins constatés. Il s'agit de savoir si celui qui ajoute foi ians répugnance aux faits de Socrate , est pardonnable de nier ou de révoquer en doute ceux de Jésus-Clirist , qui sont, de votre aveu, beaucoup mieux attestés.
Vous ne pouvez donc , sans contredire cet aveu , disconvenir que la mission de Jésus-Christ et des apôtres ne soit au plus haut point d'évidence et de certitude dont la preuve morale puisse être susceptible. C'est l'évidence morale qui nous détermine pour toutes les actions de la
iLettr, , p. ïoi,
Vie, pour tous les devoirs de la société, pour nos intérêts les plus chers : pourquoi ne nous dctermineroit-elle pas de même pour les devoirs de religion? C'est la seule espèce de preuve qui soit également à portée de tout le monde, des ignorants comme des savants, la seule sur laquelle portent tous les liens de la société : n'étoit-il donc pas convenable , nécessaire même , qu'elle servît de fondement à la religion qui oblige également tout le monde?
Par un raisonnement semblable, vous sauverez de la damnation toutes les espèces d'impies qui rejettent même la religion naturelle. Croirai-je , dit un athée , que la justice divine me précipite à jamais dans Tenfcr, uniquement pour n'avoir pas su bien exactement, si une démonstration métaphysique de son existence doit l'emporter sur les objections qui la combattent ?Croirai-jc, dit un matérialiste, que Dieu me damnera précisément pour n'avoir pas su comprendre si la matière étoit ou n étoit pas capable de penser?
Vous leur répondrez sans doute que Dieu ne damnera personne pour des erreurs involontaires; mais qu'il damnera sûrement les libertins et les opiniâtres, parce qu'ils errent de propos délibéré , pour se mettre plus à l'aise , et se délivrer du frein que la religion oppose à leurs passions.
La difficulté qui reste est de savoir si les preuves qui rTinisiînt pour conslaler un fait naturel, ne suffisent plus jxnir rendre un miracle croyable ; Qui est-ce qui m osera dire combien il faut de témoins oculaires pour rendre un pro' dige digne de Joi^ F ,]'ose vous répondre, Monsieur, avec l'auteur de la Dissertation sur la certitude des faits, qu'il n'en faut pas davantage que pour attester tout autre fait sensible.
Vous prétendez prouver le contraire. Vous supposez un homme qui vient annoncer à M. l'archevêque de Paris qu'il a vu de ses yeux le diacre Paris ressuscité, sur quoi
» Emile , t. 3, p. i35.
8fî LE nF.TSMR
VOUS failos repondre par le prélat : Je sais que deux oa irais tcmolns , honnêtes gens cl de bon sens , peuvent attester la rie ou lu niorl d un honune: mais je ne sais pas encore combien il en faut pour constater la résurrection d'un jansé- 7}iste?.... Doit Je conclus, ajoutez -vous, (pie, selon tout homme sage, les preuves morales suffisanlcs pour constater les faits qui sont dans l'ordre des possibilités morales, ne suffisent plus pour constater des faits d'un autre ordre ^ et purement surnaturels > .
Vous avez tort, Monsieur, de prêter à M. l'archevêque <le Paris votre mëtliode de raisonner ; elle est trop défectueuse et trop fausse pour qu'il l'adopte jamais. Premièrement, ceci est une nouvelle contradiction avec la preuve que vous avez donnée de la vérité des faits de .Tésus-(]hrist , en les comparant à ceux de Socrate. En second lieu , on a démontré dans la dissertation déjà citée , le principe contradictoire au vAtre : Que les preuves morales, suffisantes pour constater les faits qui sont dans tordre des possibilités morales , sont également suffisantes pour constater les faits d'un ordre surnaturel. Le détail de cette démonstration seroit long; je n'en prendrai que la substance. On s'est servi précisément de l'exemple que vous apportez de la résurrection d'un mort. On a montré que , pour la prouver, il suffit de constater deux faits sensibles : l'un , la mort précédente d'un homme; l'autre, sa vie actuelle. Sur quoi on vous demande : les mêmes sens qui ont jugé avec une certitude physique que cet homme étoit mort, ne sont-ils pas suffisants pour juger avec une égale certitude qu'il vit actuellement? (^es sens n'ont point changé de nature , et la vie d'un homme n'est pas plus difficile à constater que sa mort. Donc le même nombre de témoins, qui suffisoit pour prouver sa mort, doit suffire aujourd'hui pour prouver sa vie. La résurrection n'est qu'une conséquence nécessaire de ces deux faits: elle se démontre par ce raisonnement fort simple : cet homme étoit mort,
1 Lcttr., p. 102.
cela est physiquement certain: il vit aujourcChui, cela est ve'rifié (le même : donc il est ressuscité; conse'quence aussi certaine que les prémisses.
Ainsi la jolie réponse que vous attribuez à M. l'archevêque de Paris , et la conclusion que vous en tirez , sont également fausses. Cela ne nous surprend plus; c'est votre méthode ordinaire.
§IX
Vous attaquez la certitude des preuves de fait par des exemple... S' il y a dans le monde une histoire attestée , c'est celle '^cs Vampires. Rien n'y manque : procès-verbaux , certificats de notables , de chirurgiens, de curés, de magistrats. La preui'e Juridique est des plus complètes. Avec cela, qui est-ce qui croit aux Vampires? Serons-nous damnés pour n'y avoir pas cru i ?
Je vous nie d'abord que ces attestations soient aussi authentiques , ni la preuve juridique aussi complète que vous le prétendez , puisque après des informations exactes , les faits ne se sont pas trouvés suffisamment constatés. Quand ils le seroient, que prouveroient-ils? Qu'il a régné en Hongrie une maladie de cers^eau, causée par la peur, dont plusieurs personnes ont été attaquées ; que les malades croyoient voir des esprits ou des revenants qui leur suçoient le sang ; que l'eflet de ce délire étoit de les consumer peu à peu , jusqu'à ce qu'ils en mourussent, et qu'effectivement plusieurs en sont morts. Voilà les seuls faits qui pourroient résulter delà preuve. Qu'il y eût du surnaturel dans tout cela, ce seroit une autre question qui est du ressort de la physique , et qui ne se décide point par des attestations. L'histoire des Vampires est donc une objection pitoyable contre les miracles de Jésus-Christ et ceux des apôtres.
Quelque attestés que soient , dites-vous , au gré même de
* Lettr., p. loi.
^8 LE DKISMF.
l'incrédule Cicéron , plusieurs des prodiges rapportes par Tiie-Li^e, je les regarde comme anlant de fables, et sûrement je ne suis pas le seul. Mon expérience constante et celle de tous les hommes est plus forte en ceci que le témoignage de quelques-uns^.
Vous supposez très-gralultemcnt que les prodiges rapportes par Tite-Live ctoient suffisamment attestés, et que Cicéron les a jugés tels. L'un et l'autre sont également faux. Cicéron les appelle en propres termes des contes forgés à plaisir, commen/iliis fabulis. Tous cesprocli<-es, loin detre rapportés par des témoins oculaires , ou confirmés par des monuments aussi anciens que le fait, ne sont appuyés que sur des on dit. La plupart même sont des phénomènes très-naturels, comme des pluies de pierres ou de sang, des monstres, etc. Ce n'est donc point l'expérience qui décide ici contre des témoignages; ce sont les témoignages qui manquent dans les uns, et qui ne prouvent point le surnaturel dans les autres. Aucune de ces deux exceptions ne peut être appliquée aux miracles qui prouvent. la révélation.
Après avoir attaqué la certitude des faits surnaturels, vous en contestez les conséquences; vous prétendez qu'ils ne prouvent rien. Reste enfin l'examen le plus important dans la doctrine annoncée : car, puisque ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles, prétendent que le diable les imite quelquefois , avec les prodiges les mieux constatés, nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant; et puisque les magiciens de Pharaon osaient , en présence même de Moïse, faire les mêmes signes qu il faisoit par l' ordre exprès de Dieu, pourquoi, dans son absence, n eussent-ils pas , aux mêmes titres , prétendu la même autorité? Ainsi donc , après avoir projicé la doctrine par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine, de peur de prendre l'œuvre du démon pour
I Lcltr. p. loi.
TœmredeDieu. Que faire en pareil cas pour éviter le dîalelle? Une seule chose; revenir au raisonnement, et laisser-là les miracles. Mieux eût valu n'y pas recourir'^.
Pour c'claircir plus aisément toutes ces difficultés, il eût fallu les se'parer ; mais vous m'auriez accuse d'aflbiblir vos raisons. Cette plainte n'aura pas lieu. Reprenons, Monsieur.
Reste l'examen le plus important dans la doctrine annoncée. Je vous ai prouvé , et même plus d'une fois , que dans le cas où Dieu a révélé une doctrine incompréhensible, cas non-seulement possible , mais réel; cas où nous sommes de votre propre aveu : l'examen de la doctrine est la chose du monde la plus inutile et la plus ridicule. De quoi peut servir un examen dont tout le résultat doit être de dire : Je n'y comprends rien? Do. ce résultat que conclurai-] e? Mon ignorance , et rien davantage. Si j'en conclus : Donc celle doctrine est fausse , donc je ne dois pas la croire; quelles seront les prémisses de ces deux conclusions? Voici celles de la première : Je comprends tout , et il n'est aucune vérité que je ne comprenne : or, je ne comprends pas cette doctrine ; donc elle est fausse. L'argument est en forme; je vous laisse tout le plaisir de vous prouver à vous-même la majeure. Pour la seconde, le raisonnement ne sera pas moins fort : Je ne dois croire que ce que je conçois : or , je ne conçois pas cela ; donc je ne dois pas le croire. Vous me forcez de répéter que j'ai démontré la fausseté de la première proposition.
Je vous ai représenté aussi plusieurs fois que cet exa^ men de la doctrine annoncée, est absolument impraticable au peuple , c'est-à-dire , aux trois quarts du genre humain: si Dieu n'a donné d'autre moyen pour s^assurer de la vérité d'une religion que cet examen , il veut que les trois quarts du genre humain n'en aient aucune, ou qu'ils la reçoivent aveuglément du premier imposteur qui voudra leur en donner une.
I Emile, t. 3, p. i35. Lettr. , p. io5.
Cp IK D El S M F.
Puisque le diable imite (juclcfucfois les miracles, avec les prodiges les mieux constates, nous ne sommes pas plus avances qu'auparavant. Je nie absolument, Monsieur, que le diable puisse imiter assez parfaitement les miracles opérés au nom de Dieu, pour que Ton ne puisse plus distinguer l'opération divine de l'œuvre du démon; et j'ose vous défier de nie citer un seul cas où il l'ait fait. Celui des magiciens de Pharaon que vous rapportez, prouve pour moi et contre vous; ils ne purent contrefaire que q\ielques-uns des miracles de Moïse, En vain ils voulurent tenter d'imiter les autres, ils furent forcés d'avouer leur impuissance , et de faire cette confession humiliante ; Le doigt de Dieu est ici^ .
Par la même raison , je vous nie que dans aucun cas le démon puisse faire directement, pour prouver aucune fausse doctrine, des miracles tellement apparents, que l'on ne puisse en découvrir la fausseté. L'erreur seroit alors inévitable , et Dieu ne peut pas le permettre. Une preuve de l'impuissance du démon, c'est qu'il ne l'a jamais fait; ce n'est pas sans doute faute de mauvaise volonté. H n'est pas nécessaire d'examiner jusqu'où peut s'étendre le pouvoir naturel du démon , il suffit de savoir que Dieu ne lui permettra jamais d'en user, au point de rendre l'erreur inévitable.
11 est donc faux qu'après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faille prouver le miracle par la doctrine; jamais personne ne fut assez insensé pour procéder de cette manière. Si vous prétendez insinuer que nous le faisons, c'est une imputation calomnieuse. Cela est formel, dites-vous, en mille endroits de l'Ecriture^. INous allons voir comme vous le prouvez.
Selon le précepte même de Moïse , qu'on me montre des miracles, et je refuserai encore de croire une doctrine absurde et déraisonnable qu'on voudrait étayer par eux : et vous nous renvoyez au treizième chapitre du Deutéro-
I Exode, 8, 19. '- > Emile, t. 3, p. i36, en note.
RÉFUTÉ PAR LUI-MEME. 91 nome'. Je vous proteste, Monsieur, que jamais Moïse n'a pense à donner aux Juifs le précepte que vous lui attribuez. Voici ce qu'il dit, dans l'endroit m(^me que vous citez. Au cas que je falsifie son texte , vous me relèverez. S'il s'élève au milieu de vous un prophèie ou quelqu'un qui dise qu'il a eu un songe , et qui vous présente un signe ou un phénomène ; si ce qu'il a prédit arrii'e , et qu'il vous dise : Allons honorer les dieux étrangers que vous ne connaissez pas , et leur rendre votre culte ; vous n'écouterez point ce prophète ou ce rêveur Ce prophète ou ce jorgeur de songes
sera mis à mort^. Est-il question là de miracles?
Vous savez que le nom de prophète ne signifie rien autre chose qu'un homme qui prédit l'avenir ; que dans la rigueur du terme on peut le donner à tout faiseur de pronostics. Vous savez encore que chez les Hébreux on appeloit de ce nom , tout homme qui parloit en public, qui annonçoit quelque chose au peuple. Il n'est donc ici question que d'un astrologue , d'un conteur de songes ou de visions , qui annonce au peuple un phénomène , qui veut faire croire que cette prédiction lui est venue par inspiration divine , et qui prétend s'en servir pour engager les auditeurs à l'idolâtrie. Encore une fois, où sont les miracles f
Mais je suis dans l'usage de vous accorder vos suppositions , quelque fausses qu'elles soient. Supposons donc encore que Moïse ait dit ce que vous lui prêtez : voici quel seroit alors le sens de l'avis qu'il donne aux Juifs. Vous avez vu les miracles éclatants que Dieu a faits par mon ministère, pour confirmer les lois et la religion que je vous ai données de sa part; si donc il venoit dans la suite un faux prophète qui fît des miracles apparents pour vous persuader l'idolâtrie , n'y croyez pas ; tous ces miracles ne peuvent être que des prestiges. Dieu ne peut plus faire des miracles pour décréditer des vérités qu'il a établies lui-même par des miracles ; il se contrediroit lui-même,
« Leltr. , p. 106. — a Deut., i3 , vers. i.
()1 LE niiSME
Que pourricz-vons conclure de là, Monsieur, contre les miracles opérés en faveur de la prédication de Jésus- Clirist et dos apAtres en faveur du cliristlanisme? Dieu avoit-il fait des miracles éclatants pour confirmer l'idolâtrie ?S'étoit-il ainsi engagé à n'en point faire pour la détruire?
Le christianisme est donc maintenant dans le même cas où étoit la religion des Hébreux ; Dieu a autorisé son établissement par des miracles incontestables. Si aujourd'hui il vient un imposteur nous apporter de prétendus miracles, pour prouver une doctrine contraire à celle de l'Eglise, ne sommes- nous pas en droit de les rejeter sans examen , et de lui dire : Dieu a fait des miracles pour établir son Eglise , et lui a promis son assistance jusqu'à la fin des siècles : il n'en peut plus faire contre elle , parce qu'il ne peut pas se contredire. Conclurez -vous de là : Donc dans tous les cas , c'est la doctrine qui doit prouver les miracles, et non les miracles qui doivent prouver la doctrine.'* Telle est cependant votre manière de raisonner.
M. l'archevêque de Paris vous avoit dit , que quand mie doctrine est reconnue vraie, divine .fondée sur une révélation certaine , par conséquent sur des miracles, puisqu'ils sont la preuve de la révélation , c'est le cas de la religion des Hébreux et de celle des chrétiens : remarquez cette h)^othèse; alors on s'en sert pour Juger des miracles; c'est-à-dire, pour rejeter, sans autre examen , les prétendus prodiges que des imposteurs voudroicnt opposer à cette doctrine : c'est ce que l'on a fait à l'égard des miracles que l'on prétendoit avoir été opérés, pour prouver une doctrine contraire à celle de l'Eglise ; qu'il ne se trouve là ni abus de raisonnement, ni cercle vicieux ' .
Le lecteur en jugera, répondez-vous d'un ton victorieux ; pour moi , je n'ajouterai pas un mot.
Votre triomphe ne sera pas long, Monsieur, je vais en démontrer le ridicule. Ce qu'on appelle vulgairement un argument ad hominem, est-il un abus du raisonnement,
iLettr., p. io6 et 107.
RÉFUTÉ PAR lUI-MÊME. gS
OU un cercle vicieux ?J'argurn ente ainsi contre un partisan du diacre Paris : Vous qui êtes chrétien , vous croyez que Dieu a fait des miracles éclatants pour foncier son Eglise , et qu'il lui a promis d'être avec elle jusqu'à la consommation des siècles ; donc Dieu ne peut , sans se contredire , et sans manquer à sa parole , faire aujourd'hui des miracles pour autoriser une doctrine contraire à celle de son Eglise. Donc, quand vous m'apportez de prétendus miracles pour en faire un pareil abus , je suis en droit de les rejeter sans autre examen. IN'est-ce pas là un argument ad homlnem , c'est-à-dire un raisonnement tiré des propres principes de mon adversaire ?
Montrez-nous que l'on peut en faire un semblable contre Jésus -Christ et ses apôtres ; alors vous triompherez à votre aise ; nous vous céderons le champ de bataille.
Vous vous contentez de le supposer ; mais vous vous êtes réservé la preuve. Quand les païens , dites-vous , metioient à mort les apôtres , leur annonçant un Dieu étranger, et prouvant leur mission par des prédictions et des miracles, je ne vois pas ce qu'on avoit à leur objecter de solide , et qu'ils ne pussent à l'instant rétorquer contre nous^.
Voyons , Monsieur , si selon nos principes les païens ont eu raison de mettre à mort les apôtres , et s'ils étoient dans le cas dont parle Moïse; cela mérite assurément d'être examiné. H seroit bon de savoir : i.° en quel sens vous appelez Dieu étranger, le seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, que les apôtres prêchoient aux juifs et aux païens; et si c'est de lui que parle Moïse , quand il défend d'annoncer des dieux étrangers; 2." quel Dieu pouvoit être étranger à l'égard des païens , qui multiplioient les divinités selon leur caprice , qui adoptoient souvent celles de leurs voisins , qui dressoient même des autels aux dieux
i Emile, t. 3 , p. l36 , en note.
94 ITR I>T1ISM1Î
inconnus ; 3.° quel aulrc moyen Dieu clevoît prendre pour retirer les païens de l'idolâtrie, que de leur envoyer des lionuiios ('apal)les de s'allirer leur créance par des œuvres surnalurcll(îs:'Fall()lt-il leur adresser despl»ll()S()j)!ies avec des arguments? Depuis quatre cents ans, les philosophes enseiji;nolcnt, argunientoient , disputoient et ne coiivcrtissoicnt personne; la superstition etle libertiuagealloient leur train.
Cela ne vous embarrasse guère, il ne falloit envoyer personne : il ctoit beaucoup mieux de laisser subsister l'ignorance et les vices. Les païens ont bien fait de mettre à mort ceux qui vouloient les éclairer.
Cependant selon vous, c'est là du bon sens le plus simple, qu'on n'obscurcit qu'à force de distinctions , tout au moins très-subtiles. Des subtilités dans le christianisme ! Mais Jésus-Christ a donc eu tort de promettre le royaume des deux aux simples. Il a donc eu tort de commencer le plus beau de ses discours par féliciter les pauvres d'esprit, s'il faut tant d'esprit pour entendre sa doctrine, et pour apprendre à croire en lui^.
Je pourrols vous dire d'abord que , quand vous nous objectez des subtilités , on est force' de vous en répondre ; que des objections faites avec autant d'esprit , d'étude , de malignité que les vôtres , ne sauroient toujours être résolues par des réflexions simples , et à portée de tout le inonde.
Je pourrois vous représenter que vous entendez mal les paroles de Jésus-Christ , bienheureux les pauvres d'esprit ; qu'il est question là de ceux qui ont l'esprit détaché des biens de ce monde , et non pas de ceux qui ont peu d'esprit ; que dans une seule page où vous citez deux fois l'Ecriture , deux fois vous la prenez à contre-sens. Mais il faut vous répondre directement.
Quelle subtilité y a-t-il à soutenir que Dieu ne peut pas se contredire; que, quand une fois il a fait des miracles
I Emile, t. 3 , p. i36 , en nold
RÉFUTÉ PAR Itrl-MÊME. gS
pour établir la vërltë , il n'en peut plus faire pour la de'truire? Voilà toute notre réponse.
11 y a plus. Je soutiens que ce n'est point nous qui prouvons la religion par des subtilités , que c'est vous-même. Pour apprendre à croire en Jésus - Christ , nous disons qu'un simple n'a que ce seul raisonnement à faire : Jésus- Christ et les apôtres ont converti le monde, les ignorants aussi-bien que les savants ; donc ils ont fait et ils ont dû faire des miracles , parce que c'est la seule preuve proportionnée aux ignorants. Cela n'est pas fort subtil. Pour croire en .Tésus-Christ , selon votre méthode , il faut comparer sa morale avec celle des philosophes , ses discours avec les leurs, ses actions avec celles des plus fameux sages de l'univers , sa mort avec celle de tous les héros. 11 faut connoître le génie et les mœurs des Juifs, pour sentir qu'ils n'ont pas pu forger l'Evangile. 11 faut en confronter les faits avec les dogmes et les préceptes , pour se couvain cre que cette histoire ne sauroit être une fable. Pour croire seulement en Dieu , nous avons vu quel appareil et quelle étude il faut apporter. Comptons, Monsieur, combien dans un siècle vous pourrez faire de prosélytes ; et puis venez nous dire qu'il faut mesurer nos raisonnements à la capacité d'un pauvre d'esprit.
§xn.
Vous persistez à soutenir que les miracles ne conviennent point pour prouver la révélation. C'est l'ordre înallérablede la nature qui montre mieux l'Etre suprême; s il arrivait beaucoup d'exceptions , je ne saurois plus qu'en penser i-. Oui, sans doute, cet ordre montre l'Etre suprême aux yeux qui sont assez clairvoyants et assez attentifs pour l'observer ; mais vous avez remarqué que le peuple et les hommes grossiers n'y font point attention. Plus cet ordre est inaltérable, plus les exceptions en sont frappantes , p^u^
lEœile, t. 3, p. 134,
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elles sont propres à re'vei lier des esprits pesants et stupides. Jamais ces exceptions n'ont été assez fréquentes, pour nous faire douter des lois de la nature ; Dieu n'en a point inlcrroiupu le cours , sans nous en avertir : c'est à lui seul qu'il appartient de juger quand est-ce qu'il convient d'avoir recours aux prodiges, et il n'a jamais pu le faire pour lin sujet plus grave que pour prouver la révélation.
La nature, vous en convenez, n'obéit point aux impoS' leurs I. Puisqu'elle a obéi à Jésus-Christ et à ses apôtres , sans leur opposer jamais de résistance , leur mission est à l'abri des soupçons de l'incrédulité. Ils n'ont point fait leurs miracles dans des carrefours et des lieux caches, mais au milieu des rues et des places publiques, dans le temple, aux yeux d'un peuple entier. Si Jésus-Christ en a fait dans le désert, c'est en présence de cinq ou de sept mille hommes, ils ne les ont point opérés à la vue d'un petit nombre de spectateurs déjà prévenus et disposés à tout croire , mais sous les regards des prêtres, des pharisiens, des docteurs de la loi, c'est-à-dire, des ennemis les plus soupçonneux et les plus incrédules.
§ Xlll.
Après avoir attaqué les miracles, vous rejetez les prophéties. Elles ne font pas autorité pour vous. Pour qu'elles la fissent, dites-vous, il faudroit trois choses, dont le concours est impossible ; savoir, que J'eusse été témoin de la prch plietie, que je fusse témoin de l événement , et qu'il me fût démontre que cet événement n'a pu cadrer fortuitement avec la prophétie. Car, Jût-elle plus précise , plus claire, plus lumineuse qu'un axiome de géométrie, puisque la clarté d'une prédiction faite au hasard n'en rend pas l' accomplissem£n\ impossible, cet accomplissement , quand il a lieu, ne prouvé rien à la rigueur pour celui qui la prédit.
On ne sauroit en vérité pousser plus loin la prévention; l.*> il faut que vous soyez témoin de la prophétie et de l'é-
I Emile, t. 3, p. l44«
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vénement : c'est-à-dire, que vous ne croyez aucun fait que ceux dont vous êtes témoin vous-mcmc ; et que , malgré la profession que vous avez faite d admettre la preuve morale et la certitude historique, il n'en est cependant rien. Vainement on lit la prédiction que Jésus-Christ a faite de l'établissement de son Evangile par la prédication de ses apôtres , malgré les persécutions et l'opposition de toutes les puissances de la terre. Vous ne lui avez point entendu prononcer vous-même cette prophétie , vous ne la croyez pas : et c'est ainsi que vous ajoutez foi à l'histoire de l'Evangile , aux faits de Jésus-Christ, quoique mieux prouvés que ceux de Socrate. i.° Au moins pour celle-ci, vous êtes témoin de l'accomplissement; et, sur cet article , votre défiance n'a pas lieu. Mais quand vous n'en seriez pas témoin, un événement aussi éclatant, qui a changé la face de l'univers, n'en seroit pas moins certain. 3.° Il est évident que qviand l'accomplissement d'une prophétie exige, comme dans celle-ci , le concours d'une infinité de circonstances que la prudence humaine ne peut pas prévoir, leur réunion nesauroit être l'effet du hasard , ou bien il faut renoncer aux principes par lesquels vous avez prouvé qu'une intelligence a présidé à la création et gouverne le monde. Le hasard peut encore moins rassembler ces circonstances, quand il s'agit d'un événement miraculeux, impossible, selon le couis naturel des choses humaines, tel que l'établissement de l'Evangile. 11 est donc très-faux qu'alors la clarté et le détail circonstancié de la prophétie n'en rendent pas l'accomplissement impossible par le hasard. Vos trois exceptions sont par conséquent aussi mal fondées l'une que l'autre.
Quand les preuves que nous croyons avoir de la révélation suffnoient pour nous convaincre, vous prétendez du moins qu'elles ne suffisent pas pour les peuples qui habitent un autre hémisphère. Un Sauvage du Canada, que l'on
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ver.t amener à la foi de rEvaiigilc, est-il obligé de passer les mers pour venir vérifier les faits sur les lieux, ou doitil se fier à la parole du missionnaire qui lliistruit:' Quels peuvent être, à l'éj^ard de cet homme, les motifs de croire en Jésus-Christ' :'
Cette objection sur laquelle vous vous êles étendu aver complaisance , et que j'abrep;e , n'est pas aussi insoluble quri vous l'imaginez, i .°S'il étoitvrai qu'il n'y eut absolument aucun motif raisonnable pour un Sauva<ije de croire à l'JEvangile, il ne seroit pas obligé d'y croire, et Dieu ne le damneroit pas pour n'y avoir pas cru; tout comme vous dites , qu'il ne sera pas damné, pour n'avoir pas connu et adoré Dieu , s'il n'a pas été capable de leconnoître; et cette exception singulière ne prouveroit rien pour le reste des hommes.
2.'* Il faut convenir que les preuves de la révélation sont beaucoup plus à portée des peuples qui vivent en société , que des Sauvages; mais il en est de même des preuves de la religion naturelle. Vous aimeriez mieux sans doute être obligé d'instruire les premiers que les seconds : que s'ensuit-il de là contre la nécessité de la religion naturelle?
3.° Je soutiens qu'un Sauvage qui ne croit encore rien , mais qui a du bon sens, est beaucoup plus susceptible de la foi, qu'un homme plus instruit, mais élevé dans une fausse religion. Celui-ci a des préjugés à vaincre , il lui faut des motifs plus frappants : celui-là n'oppose aucun obstacle aux impressions de la vérité ; un seul motif raisonnable suffit pour l'y attacher et le rendre fidèle. Vous comprenez que la première chose à faire pour l'instruire, est de lui persuader l'existence et les attributs de Dieu, non pas avec le secours de vos démonstrations, qui ne sont pas faites pour lui, mais par le spectacle de ia nature et quelques retours sur lui-même. Peut-il saisir les premières vérités de la religion naturelle , sans apercevoir le besoin qu'il avoit de son instruction , sans être pénétré de
I Enaile, t, 3, p. la^.
reconnoissance envers la divine Providence qui la lui procure? Dieu, dont il éprouve à ce moment la bonté, ne lui auroit-il envoyé des extrémités du monde un guide, que pour le tromper et le conduire à Terreur par les vérités de la religion naturelle? Je prétends, Monsieur, que sa foi fondée sur ce seul motif, de la bonté de Dieu à son égard est suffisamment certaine, et capable de le conduire au salut, dès qu'il n'est point à portée de s'instruire plus à fond des preuves de la révélation. j
Argumentez tant qu'il vous plaira sur les possibles , vous ne prouverez jamais qu'un Sauvage, qui croit de cette manière, se conduise contre les lumières de sa raison. S'il ne doit pas croire les mystères qu'on lui enseigne, parce qu'il ne les comprend pas, il ne doit pas croire non plus les attributs de Dieu, qu'il ne comprend pas mieux ; et s'il doit rejeter la révélation, il doit aussi rejeter la religion naturelle. JEn croyant donc , il agit sagement et sensément ; s'il refusoit de croire, il seroit coupable : les difficultés que vous mettez dans sa bouche , pour le révolter contre la doctrine chrétienne , seront dissipées avec l'objection suivante.
Ou toutes les religions sont bonnes et agréables à Dieu ; ou, s'il en est une qu'il prescrive aux hommes, et qu'il les punisse de me'connoître, il lui a donné des signes certains et manifestes pour être distinguée et connue pour la seule véritable. Ces signes sont de tous les temps et de tous les lieux, également sensibles à tous les hommes, grands et petits, savants et ignorants ^ Européens, Indiens, Africains, Sauvages. S'il étoit une religion sur la terre, hors de laquelle il n'y eût que peine éternelle, et qu'en quelque lieu du monde , un seul mortel de bonne foi n'eût pas été frappé de son évidence, le Dieu de cette religion seroit le plus inique et le plus cruel des tyrans^.
Voudriez-vous, Monsieur, prendre la peine de répondre le premier à cette objection ; elle tombe à plomb sur la religion naturelle. Je n'ai besoin que de changer quelques termes pour vous le faire sentir. S'il est une religion
I Emile I tome l, page ia^$,
naturelle que Dieu prescrive aux hommes, il lui a <lonn(* des signes certains et manifestes pour être distinguée et connue pour la seule véritable. Ces signes sont de tous les temps et de tous les lieux, également sensibles à tous les hommes, grands et petits, savants et ignorants, Européens, Indiens, Africains, Sauvages. S'il se trouve en quelque lieu du monde un seul mortel de bonne foi, qui ne soit frappe de son évidence, le Dieu de cette religion est le plus inique et le plus cruel des tyrans.
Or, selon vous , il csl d'une impossibilité dcrnonirée qu'un Saui^age puisse jamais élever ses rcjlexions jusqu'à la connoissance du vrai Dieu, ni par conséquent jusqu'à la connoissance de la religion naturelle '.
Avissi prétends-je, direz-vous, que son ignorance ne lui saurait être imputée à crime, et qu il ne sera pas puni pour n'avoir point eu de religion. Mais nous vous disons de même que l'infidèle ou le Sauvage ne sera pas puni pour n'avoir pas reconnu la religion révélée, s il n a point eu de moyen pour la Teconnoître. C'est le sentiment unanime de tous les théologiens catholiques, après saintThomas,que l infidélité négative n' est pas un péché, ni par conséquent un sujet de damnation. Ainsi voilà votre objection résolue par vous-même.
C est donc très-mal à propos que vous faites une longue énumération de tous les pays où les missionnaires ne pénètrent point, et de tous les peuples qui n'ont jamais entendu parler de Jésus-Christ; tout cet étalage d'érudition est déplacé, et ne fait rien contre nous, puisque encore une fois aucun homme à qui l'Evangile n'a jamais été annoncé, ne sera damné pour n'avoir pas connu l'Evangile.
A quoi sert donc la révélation , direz-vous? Je vous demande à mon tour : A quoi sert donc la religion naturelle, puisque sans elle le Sauvage ne laissera pas, selon vous, d'être sauvé ? Tel homme parvenu jusqu'à la vieillesse , sans croire en Dieu , ne sera pas pour cela privé de sa présence
I Emile, tome a , p. 3a6 , et Lettr. , p. 3^.
RÉFUTK PAR LUI-MÊME. lÔl
dans r autre vie, si son aveuglement n'a pas été volontaire^. Ce que vous repondez pour la religion naturelle, nous servira pour la religion révélée. Nous reviendrons à ce sujet dans la cinquième lettre.
Je me flatte, Monsieur, de vous avoir tenu fidèlement parole: d'avoir démontré que vos plus fortes objections prouvent autant contre vous que contre nous; que les unes sont des contradictions avec vos principes, les autres de pures suppositions; que si elles ébranlent d'abord les lecteurs, c'est moins par leur solidité que par l'air imposant et le ton de confiance avec lequel vous les proposez.
Je suis , etc.