‹ Le déisme réfuté par lui-mêmeChapitre 9 sur 42 · Ô LE DÉISME · texte numérisé non relu

Ô LE DÉISME

monde , les liommcs se sont rasscmblc's pour rendre en commun leurs hommages et leurs vœux au Seigneur; ils ont eu des pratiques communes et des signes extérieurs pour témoigner leurs sentiments et les inspirer à leurs semblables : l'usage de ces signes n'a jamais été abandonné au caprice des particuliers, mais toujours fixé par la tradition, et transmis des pères aux enfants. Sans cette précaution , la religion ne peut, ni se perpétuer, ni réunir le genre humain.

Vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que la nécessité de fixer le culte, est en effet une des raisons qui font sentir le besoin de la révélation ; mais ce n'est, ni l'unique, ni la principale : nous avons vu qu'il y en a d'autres qui sont pour le moins aussi frappantes.

H n'est rien moins que prouvé que la diversité des cultes soit venue de la fantaisie des /-cvé^/a/Zo/is. Tout instituteur d'un nouveau culte s'est servi de révélafions vraies ou fausses pour le faire adopter, parce qu'il comprenoit fort bien qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de décider de quelle manière il veut être servi, et cette conduite uniforme de tous les législateurs est une preuve convaincante que la nécessité d'une révélation est une idée puisée dans la nature.

Selon vous, l'homme a été nécessairement idolâtre pendant des milliers d'années, et c'est par le polythéisme que la religion a dû commencer : or, l'idolâtrie n'a jamais pu être un culte uniforme, parce que c'est un culte de pure fantaisie ; et chaque peuple , chaque particulier même a la sienne. Sans qu'il fût question de révélation, le culte, selon vos principes, ne pouvoit être le même chez les différents peuples".

Il fallait un culte uniforme , je le veux bien ; mais ce point éloit-il donc si important, qu'il fallût tout t appareil de la puissance divine pour l'établir^?

Oui , Monsieur, ce point étoit important , puisqu'il s'a-

' Voyez, la neuvième Lettre. — 2 Emile , lome 3 , p. ia3.

gissoitde rendre les sentiments de religion durables, universels, et d'en faire le lien de la socie'lc. Sans l'appareil de la puissance divine , les hommes n'ont pu savoir si Dieu exigeoit tel culte particulier, et n'ont pu être oblijçës à l'adopter. Sans ce même appareil. Dieu ne pouvoit persuader les dogmes incompréhensibles qu'il lui plaisoit de révéler. Dès qu'il a fallu des mystères, comme cela est prouvé , il a fallu des moyens surnaturels pour en établir la foi , une mission extraordinaire et des prodiges pour la constater; il a fallu une autorité toujours vivante pour enseigner; tout cela se suit : nous le verrons dans les lettres suivantes.

Ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion. Le culte que Dieu demande, est celui du cœur; et celui-là, quand il est sincère, est toujours uniforme^.

La religion demande nécessairement un cérémonial ; et quoiqu'il n'en soit pas le plus essentiel, sans lui elle ne sauroit subsister long-temps. C'est parce que Dieu demande le culte du cœur, qu'il exige aussi celui des sens; l'un ne doit point être séparé de l'autre. Un cœur sincèrement touché , ne peut renfermer ses transports au dedans de luimême; il les fait éclater, et les inspire ainsi à ses semblables. Se borner au culte extérieur, c'est une hypocrisie; ne prêcher que le culte intérieur, c'est un faux zèle, c'est laisser chacun le maître d'avoir de la religion , ou de n'en point avoir; et voilà tout ce que les libertins demandent, plus hypocrites en cela , que ceux auxquels ils reprochent ce défaut.

En quel sens, je vous prie, le culte du cœur, le culle purement intérieur, peut-il être uniforme, tant qu'il ne se montre au dehors sous aucune forme? Vous vous jouez ici des termes , et vous abusez du langage.

§IX

C'est avoir une vanité lien folle de s'imaginer que Dieu

> Emile, t. 3, p. la^.

58 IK DKISME

prenne un si grand intérêt à la forme de l'habit du prêtre , à l^ ordre des mots qu il prononce ^ aux gestes qu'il fait à l'autel, et à toutes ses génuflexions Dieu veut être adoré en

esprit et en vérité; ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes. Quant au culte extérieur, s'il doit être uniforme pour le bon ordre, c'est purement une affaire de police; il ne faut point de réi'clation pour cela^.

Vous convenez donc que le cérémonial de la religion doit être rcgle' au moins par une loi de police; dès qu'il Test , il n'est plus permis aux particuliers de le négliger ou de le changer. Ce serolt désobéir à une loi établie pour le bon ordre ; et vous reconnolssez que quiconque désobéit aux lois désobéit à Dieu^. Il est donc vrai que Dieu prend intérêt à l'observation du cérémonial ainsi réglé, et ce n'est plus une vanité folle de l'imaginer. Aussi le vicaire savoyard, quoique persuadé de l'indiflérence des religions , se fait vin devoir de remplir toutes les fonctions d'un ecclésiastique : Sa conscience lui reprocheroit d'y manquer volontairement en quelque point'^. 11 est vrai que l'on ne conçoit pas trop bien comment l'on peut se faire un devoir de conscience d'observer exactement ce qui est indifférent, et à quoi Dieu ne prend aucun intérêt. On conçoit encore moins comment ce vicaire , qui dit la messe , qui récite son bréviaire , qui porte à l'Etre suprême les vœux du peuple sous une forme prescrite i, peut dire ailleurs, qu'il ne prie pas Dieu^; mais ce sont là les mystères qu'il faut croire dans la religion naturelle. Personne n'a jamais enseigné, avec autant de zèle que vous, cette maxime, que l'on ne doit rien croire que ce que l'on peut concevoir; et jamais personne n'a écrit tant de choses inconcevables.

Dieu veut être adoré en esprit et en vérité: c'est-à-dire , que le culte extérieur, pour être agréable à Dieu , doit être accompagné du culte de l'esprit et du cœur ; et c'est ce que Jésus-Christ n'a cessé de prêcher aux Juifs, qui faisoient

I Emile, t. 3, p. 124. — sLeUre, p. 86. — 3 Emile , t. 3, p. 170. — iliiU, p. 17; 5 Ittid., p. 116.

RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. 5g

consister toute leur religion en cérémonies, sans s'embarrasser de la pratique des vertus. Mais cet abus du culte extérieur, trop commun dans toutes les religions, ne prouve pas qu'il soit inutile et jamais Jcsus-Christ ne Ta enseigné. Il a même prouvé le contraire par son exemple ; puisqu'il a soigneusement observé le rit extérieur prescrit par la loi de Moïse : en blâmant les pharisiens de ce qu'ils donnoient la préférence aux pratiques d'appareil , sur les vertus les plus nécessaires, il a dit en termes exprès qu'il falloit être Hdcle aux unes, et ne pas négliger les autres i.

Le culte extérieur est une affaire de police sans doute , mais de police ecclésiastique , et non pas de police purement civile : et quand vous dites ailleurs, que c' est au souverain à régler la police dans ses états ^ , c'est-à-dire, à y établir quelle religion il lui plaît, le mahométisme, le judaïsme ou l'idolâtrie, s'il le juge à propos; vous confondez toutes les notions, et vous abusez des termes. Les apôtres ont chargé les pasteurs de régler la forme du culte et la police de l'Eglise , et non pas de la recevoir des magistrats séculiers 3. Tous les peuples ont senti qu'il y avoit une différence à faire entre les divers objets de la police extérieure ; que celle de la religion doit appartenir à ses ministres, et celle des affaires civiles aux officiers du prince. Dès que l'on voudra donner atteinte à une distinction si sage , l'on ne manquera jamais de produire en même temps deux effets pernicieux , d'anéantir la religion , et d'ébranler l'état. ?sous reprendrons cette matière dans la neuvième lettre.

Nous convenons qu'il n'est pas besoin d'une révélation expresse pour régler la discipline ecclésiastique et une grande partie du rit extérieur de la religion : mais nous soutenons que , dès qu'ils sont une fois établis par les pasteurs légitimes , il n'est plus permis à personne de s'en dispenser , ni d'y donner atteinte ; et nous disons avec vous , que quiconque désobéit aux lois , désobéit à Dieu.

» MaU., 23. 23, — : Lcttr. , p. 85. — 3 Act., 20, 28. TU., i. 5.

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Par une nouvelle conséquence de vos principes, vous prétendez que dans la reli{j;ion les doji;ines ne sont pas plus essentiels que les cérémonies. Qu'une vierge soii la mère de son Créateur, quelle ail enfante Dieu, ou seulement un homme auquel Dieu s'est joint; que la substance du Père et du Fils soit la rncme, ou ne soit que semblable ; quel Es' prit procède de l'un des deux qui sont le même, ou de tous deux conjointement : je ne vois pas que la décision de ces questions , en apparence essentielles , importe plus à l'espèce humaine , que de sai'oir quel jour de la lune on doit célébrer la Pdque, s il faut dire le chapelet, jeûner, faire maigre, parler latin ou jrançois à l'église , orner les murs d'images , dire ou entendre la messe , etc. ^

Vous vous arrêle/i en beau chemin, INIonsieur; pourquoi ne pas pousser le principe jusqu'où il peut aller? Que Jesus-Christ soit l'envoyé de Dieu, ou que ce soit Mahomet ; qu'il soit le Messie attendu par les .Tuifs , ou que ce soit un imposteur ; que l'Evangile ou l'Alcoran soit un livre divin ; qu'il faille être baptisé ou circoncis ; que l'on croie un seul Dieu , ou que l'on admette des divinités subalternes , qu'est-ce que cela importe à l'espèce humaine? Le même homme peut être, sans conséquence pour les mœurs , catholique à Rome , et calviniste à Genève , turc à Constantinople, et juif en Hollande, idolâtre à Pékin, et chrétien à Paris.

Avec ce principe , on se trouve fort au large en matière de religion. Que Dieu ait enseigné telle doctrine, qu'il ait prescrit telle pratique : que nous importe ?jNous ne sommes obligés , ni de croire à sa parole , ni d'être soumis à ses ordres. Obéissons à notre raison , et tout est bien. Voilà la seule prétention des athées , des matérialistes , des impies de toute espèce ; dès qu'ils ne troublent point la société,

i Emile, t. 4 p- 86.

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personne n'a le droit de s'informer de ce qu'ils croient, on leur doit laisser pleine liberté'.

Ils nous renvoient sans cesse à la morale ; on croiroitque cette morale leur tient fort au cœur : nous verrons dans la suite ce qu'il faut en penser, et les conséquences qui découlent de leur méthode.

Ce n'est point à nous , Monsieur , de juger quelles sont les ve'rités essentielles , quels sont les dogmes inditTe'rents. Tout ce que Dieu a révèle' , est essentiel dans ce sens , qu'il n'est jamais permis de le rejeter ou d'en douter. La seule question sensée et raisonnable, en fait de religion , est de savoir si Dieu a effectivement enseigne' et commande quelque chose. Elle sera le sujet de la lettre suivante ; et nous l'examinerons, s'il vous plaît, avec une attention particulière.

Je suis , etc.

LETTRE in.

SUR l'existekce et les preuves d'une révélation.

Nous entrons , Monsieur, dans l'examen de la plus importante des questions que nous ayons à traiter ; l'existence d'une révélation : vous l'admettez en quelque chose , vous l'assurez du moins : je l'admets de mon côté, mais sur des fondements bien différents. Examinons d'abord votre système, nous lui opposerons ensuite celui du christianisme^ et nous verrons lequel est le mieux lié, le plus suivi, lequel s'accorde mieux avec les idées de la bonté et de la sagesse de l'Etre suprême.

Je tiens, dites-vous, pour recelée , toute doctrine où Je recannois l'esprit de Dieu^. Je la reconnois^ raulhenticité de

I Lettr. , p. loSt

(vi LE DKISME

l'Evangile, en coîiséqucnce de l'Ki'<in<*ilc cl de la sublirnilé qui' l'y vois, sans qu'on me l'atteste... L' JCi>an^ile est la pièce qui décide, et celle pièce est entre mes mains. De quelque manière qu elle y soit venue . et quelque auteur qui l'ail écrite, j'y re^ connois l'esprit divin '. Le vicaire savoyard propose des dou^ tes et des difficultés sur les révélations en général, donnant pourtant à la nôtre sa véritable certitude dans la pureté , la sainteté de sa doctrine, et dans la sublimité toute divine de celui qui en fut l'auteur-.

Voilà vos preuves. Vous les développez dans le mafj^nifique témoignage que vous rendez à la divinité de Jésus- Christ et de son Evangile. Te le transcrirai tout entier, quoiqu'il soit déjà imprimé dans trois ouvrages différents, non-seulement parce que je voudrols pouvoir le graver dans tous les esprits et dans tous les cœurs, mais encore parce qu'il faut le confronter avec ce que vous dites ailleurs. Jugez par-là. Monsieur, de la sincérité avec laquelle j'applaudis à ce qu'il y a de beau, de vrai, de solide, dans vos écrits.

« Je vous avoue que la majesté des Ecritures m'étonne ; » la sainteté de l'Evangile parle à mon cœur. Voyez les li- » vres des philosophes avec toute leur pompe; qu'ils sont » petits près de celui-là! Se peut-il qu'un livre, à la fois » si sublime et si simple, soit l'ouvrage des hommes? Se » peut-il que celui dont il fait l'histoire, ne soit qu'un j> homme lui-même? Est-ce là le, ton d'un enthousiaste » ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pu- » reté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses » instructions! quelle élévation dans ses maximes! quelle » profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d'es- » prit, quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! » quel empire sur ses passions ! Où est l'homme , où est le j) sage qui sait agir, souffrir et mourir sans foiblesse et sans M ostentation? Quand Platon peint son juste imaginaire » couvert de tout l'opprobre du crime , et digne de tou«

I Lettre, p, lia. — 3 J6/ûf,, p. Ii6.

» les prix de la vertu , il peint traitpour trait.Tesus-Christ; » la ressemblance est si frappante , que tous les Pères l'ont » sentie, et il n'est pas possible de s'y tromper. Quels pré- » juges, quel aveu|2;lement ne faut-il pas avoir pour oser n comparer le filsdeSophronisque au fils de Marie ! Quelle » distance de l'un à l'autre ! Socrate mourant sans douleur, » sans ignominie , soutint aisément jusqu'au bout son per- » sonnage; et si cette facile mort n'eût honore sa vie, on » douteroit si Socrate avec tout son esprit, fut autre chose » qu'un sophiste. 11 inventa, dit-on, la morale. D'autres » avant lui l'avoient mise en pratique; il ne fit que dire » ce qu'ils avoient fait; il ne fit que mettre en leçons leurs » exemples. Aristide avoit été juste avant que Socrate eût » dit ce que c'etoit que justice. Léonidas étoit mort pour )) son pays, avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer » la patrie, Sparte étoit sobre , avant que Socrate eût loue' » la sobriété : avant qu il eût défini la vertu, la Grèce » abondoit en hommes vertueux. Mais où Jésus avoit-il « pris chez les siens cette morale élevée et pure , dont lui » seul a donné les leçons et l'exemple? Du sein du plus fu- » rieux fanatisme, la plus haute sagesse se fit entendre, et » la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil » de tous les peuples. La mort de Socrate philosophant » tranquillement avec ses amis , est la plus douce qu'on » puisse désirer; celle de Jésus expirant dans les tour- » ments , injurié , raillé , maudit de tout un peuple , est la » plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate prenant la » coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et » qui pleure ; Jésus au milieu d'un supplice affreux , prie » pour ses bourreaux acharnés. Oui , si la vie et la mort de » Socrate sont d'un sage , la vie et la mort de Jésus sont » d'un Dieu. Dirons -nous que l'histoire de l'Evangile est » inventée à plaisir? Ce n'est pas ainsi qu'on invente ; et les » faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins at- » testés que ceux de Jésus -Christ. Au fond , c'est reculer » la difficulté sans la détruire : il seroit plus inconcevable p que plusieurs hommes d'accord eussent fabricjué ce livre,

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» qu'il ne l'esl qu'un soûl en ail lourni le sujet. Jamais des » auteurs juils n'eussent trouvé, ni ce Ion , ni celle morale; »> et l'Evangile a des caractères de vérile si grands, si »> frappants, si parfaitement inimitables, que l'inventeur » en seroit plus étonnant que le héros'.»

Rien de si beau , Monsieur , rien de si éloquent que ce témoignage ; rien de plus glorieux à Jésus-Christ et à son Evangile. Quel dommage que vous ayez détruit par vos contradictions toute l'impression qu'il étolt capable de faire! INous le verrons bientôt. Ecoutons ce que vous ajoutez.

(( Avec tout cela , ce mi^me Evangile est plein de choses )) incroyables, de choses qui répugnent à la raison, et qu'il » est impossible à tout homme sensé de concevoir, ni d'ad- » mettre. Que faire au milieu de ces contradictions? Etre » toujours modeste et circonspect : respecter en silence ce )> qu'on ncsauroitni rejeter, ni comprendre , et s'humilier » devant le grand Etre , qui seul sait la vérité. Voilà le » scepticisme involontaire où je suis resté 2. »

Permettez-moi de vous demander l'explication de ces dernières paroles. Quel est ici l'objet de votre septicisme, et de quoi doutez-vous? Est-ce de cette doctrine que vous ne comprenez pas, ou de l'existence même de la révélation? ces deux doutes sont forts différents. 11 me paroît que vous doutez de l'existence de la révélation : voici mon raisonnement. Autant il est incontestable, selon vous, que la morale pure et sublime de l'Evangile vient de Dieu ; autant il est certain , selon vous , que les dogmes absurdes qu'il contient, n'en viennent pas : Je croirais plutôt à la magie , que de reconnoître la voix de Dieu dans des leçons contre la raison ; ce sont vos paroles 3. Donc autant la morale prouve que l'Evangile est une révélation de Dieu , autant les dogmes prouvent que ce n'en est pas une. Dieu qui est la sagesse et la vérité même , pou voit-il nous révéler un mélange de vrai et de faux, de raison et d'absurdité?

I Emile, t. 3, p. i65, et Leltre, p. lo3. — = Emile, t. 3 . p. i65, elLcHre, p, XoS. — 3 Lettre , p. Io6.

Vous n'admettez donc pas la révélation : vous en doutez , vous n'en avez aucune conviction. L'égalité de raisons pour et contre, vous a laissé dans un scepticisme inçoloniaire. Aussi, vous déclarez que la révélation n'est pas démontrée à vos yeuxi , que vous ne l'admettez ni ne la rejetez3.

Par le même principe , vous devez douter encore de la mission de Jésus -Christ. Si d'un côté il est impossible qu'un homme ait été capable de prêcher une morale si pure et si sublime ; de l'autre il n'est pas moins impossible , selon vous , qu'un envoyé de Dieu ait pu enseigner des dogmes aussi absurdes : conséquemment, dans le parallèle que vous faites des trois plus célèbres législateurs , Moïse , Jésus-Christ et Mahomet , vous laissez la question indécise : ils se sont dits les envoyés de Dieu, cela peut être et 71 cire pas 3.

Mais il faut opter : ou Jésus-Christ a été un imposteur, ou ça été un fou. Vous prenez le dernier parti , comme le moins odieux. Mais quand cela ne serait pas, il ne faut point les traiter si légèrement d'imposteurs. Qui sait jusqu'où les medilations sur la Diçinité , jusqu'où l e?ithousiasme de la vertu ont pu dans leurs sublimes âmes troubler l'ordre didactique et rampant des idées vulgaires? Dans une trop grande élévation, la tête tourne, et l'on ne voit plus les choses comme elles sont ^. On ne peut pas le dire plus poliment, ni en plus beau style : Jésus-Christ fut un fou sublime , un vertueux enthousiaste ; dans ses méditations sur la Divinité, la tête lui a tourné. Ici un autre que moi crieroit au blasphème , mais vous m'y avez accoutumé , Monsieur , et Jésus-Christ me pardonnera ma patience : il sera vengé dans un moment.

Remarquez d'abord la contradiction entre vos divers sentiments sur Jésus-Christ : vous avez dit qu'il n'a point

I tettr., p. Da. -. » Emile , t. 3 , p. 164. -, 3 Lettr., p. 84. - 4 Ibid., p. 84.

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le ton d'un ambitieux sectaire : et vous lo faites passer pour un cerveau troubh: par /'ent/iousiasme delà vertu. Ailleurs \ous avez reconnu en lui la plus haute sagesse ; ici c'est un homme qui ne voit plus les choses comme elles sont.

Voici donc où vous en êtes réduit , à croire des mystères plus absurdes cpie celui de l'incarnation, et que tous ceux que vous rejetez ; je le prouve. Comme je ne conçois pas ce que c'est que la nature et la personne divine, je ne comprends pas non plus si la divinilé et Ihumaniteont pu ou n'ont pas pu être unies à la nu^nie personne; et cela n'est qu'obscur. Mais je conçois très- clairement ( c que c'est que la sagesse et la folie . je comprends parfaitcntent qu'une sagesse consommée ne peut pas subsister dans la même tête avec une folie complète ; que Dieu n'a pu nous envoyer un législateur qui fût tout à la fois le plus su])lime de tous les sages , et le plus extravagant de tous les visionnaires. Ainsi, j'aime beaucoup mieux croire Jésus-Christ Dieu et homme , que de le croire sage et insensé : mon mystère est moins révoltant que le vôtre. Ce n'est encore là qu'une bagatelle.

Cet homme singulier, cet insensé sublime est venu à Lout de communiquer son enthousiasme à douze malheureux, qui en ont été comme lui les victimes. Comme lui , ils se sont faits missionnaires , et les missionnaires ne vous semblent guère plus sages (/ne les conquérants^. Comme lui, ils ont fait des miracles, parce qu'ils croyoient bonnemen t que les miracles prouvoient quelque chose.. Comme lui, ils sont morts pour attester qu'ils disoient la vérité : plus heureux que lui , ils ont eu le plus brillant succès. En avouant naïvement qu'ils étoient insensés pour l'amour de leur maître- , ils ont forcé toute la sagesse humaine de cédei" à leur folie ; et l'ouvrage de ces cerveaux dérangés subsiste depuis plus de dix-sept siècles. Voilà encore douze mystères dont il faut charger votre symbole ; le nôtre n'en renferme pas tant.

I L«itr,, p. 83. — a I^os itulti propter Christum, l , Cor, 4 , \9'

REFUTE PAR tUI-MÊME. 6y

ISon-seulemcnt ces insensés ont éclaire l'univers; mais, ce qui ëloit beaucoup plus difficile, ils l'ont sanctifie ; leur Evangile y a causé la plus heureuse révolution. Ils ont fait tomber l'idolâtrie avec toutes les extravagances , toutes les abominations, toutes les cruautés dont elle ctoit la source. Ils ontsupprimé ou adouci l'esclavage, et donné aux mœurs des peuples une douceur, une humanité que les lettres n'avoient pu leur communiquer. Us ont rendu les gouvernements plus modérés et moins sanguinaires, par-là même moins chancelants et moins sujets aux révolutions : ils ont ainsi pourvu à la sûreté des maîtres et au bonheur des sujets. Vous vous apercevez , Monsieur , qu'ici je ne fais que vous copier!. Comment le fanatisme, ce monstre si abhorré, a-t-il pu opérer tant de bien? Autre mystère inconcevable.

Dieu a voulu donner une révélation aux hommes : on croiroit que c'étoit pour les instruire, point du tout ; selon vos principes, ce n'étoit que povir leur tendre un piège , et leur commander l'impossible. Il envoie un Messie avec le pouvoir de maîtriser la nature et d'étonner la raison , un homme qui vit en saint, et qvii meurt en Dieu. Qu'at-il enseigné? D'un côté , une morale pure et sublime ; de l'autre , des dogmes qu'il est impossible de concevoir ni d'admettre. A-t-il du moins laissé la liberté de croire l'un, et de ne pas croire les autres? Non , il a dit en termes exprès à ses apôtres : Prêchez l'Evangile à toute créature : celui qui croira, sera sauvé ; et celui qui jie croira pas , sera condamné-. Point d'exception. INous voilà dans la cruelle alternative, ou de croire ce qu'il est impossible de croire, ou d'être damnés. Bonté souveraine! est-ce ainsi que vous vous jouez des foibles humains? Nouveau mystère, mais mystère d'iniquité. C'est bien ici le cas de dire : je croirois plutôt à la magie, que d'admettre une pareille absurdité.

Dès que Dieu nous donnoit une révélation , il falloit qu'elle fût prouvée. Et quelle preuve en a-t-il donnée? un

I Emile, t. 3, p. l85i->) MarCf l6, x5.

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livre : TE vanille ; c'est la pièce qui décide^. ISIais les livres sont des sources intarissables de disputes : Icîs peuples (pii n'ont point de livres, ne disputent point». Aussi, selon vous , ce livre énif^niatique , vraie pouune de discorde , at-il ete la source des maux du genre luunain. A peine futil connu , que l'on commença à disputer sur ce r^u'il conlenoit. On se querella, on se battit, on se tua, et l'on continue encore. Croirons-nous , suivant ce système , que Dieu voulolt le bien de l'bumanité, en lui donnant ce monument unique , ce seul organe de la révélation? jNon , il vouloit plutôt se donner le plaisir de voir du baut du ciel les hommes s' enlr égorger pour des logogryphes^ : et c'est ainsi qu'il s'amuse depuis dix-sept cents ans.

Mais si Dieu a établi une nouvelle religion , sans doute il a voulu qu'elle fût reçue de tout le monde. Il est vrai que ceux qui l'ont annoncée , le déclarent ainsi ; ils se sont dits envoyés pour la prêcher à toutes les nations. Cependant, Dieu lui a imprimé , selon vous, un caractère de réprobation , elle est fondée sur l'erreur et le mensonge^. Elle s'est établie par le fanatisme , et se maintient par l hypocrisie^. Aussi chaque peuple est fort le maître de demeurer dans sa croyance , et de ne point s'embarrasser de ce que pensent les autres.

Le sublime de tous ces mystères , c'est qu'en nous donnant ces idées de la Divinité , vous êtes le défenseur de la cause de Dieu et de l'humanité ; au lieu que ceux qui tâchent de justifier sa conduite , sont des exécrables prêtres qu'il faudroit brûler.

Vous avez dit, Monsieur, que vous n'aviez pas une foi robuste^: en vérité, vous êtes trop modeste : je rends hommage à votre foi, elle est plus robuste que la mienne. Jugez à présent de quel côté est le fanatisme.

« Lettre , p. lia — 2 IbU., p. 75. — 3 Hid., p. 80. —i Du Contrat social, liv. 4, ch. 8 , p. 345. — S Leur,, p. 76. —^ Ibid., p. 6a.

§ni.

N'csl-il donc pas possible d'éviter toutes ces absurdite's, de trouver un système raisonnable? 11 est tout trouvé, et Dieu Ta suivi : vous voulez bien que j'entreprenne ici l'apologie de mon souverain maître. Remontons , s'il vous plaît, au principe que nous avons discuté dans la première lettre,. Dieu peut nous révéler et nous obliger à croire des dogmes incompréhensibles , qui paroissent ne point s' accorder avec nos idées naturelles. Je l'ai démontré. S'il le peiit, supposons qu'il l'ait fait. Dans cette hypothèse , est-ce par des raisonnements ou par des témoignages, est-ce par l'examen de la doctrine révélée ou par des faits , que cette révélation doit se prouver ? Je soutiens contre vous que c'est par des témoignages , et non par des raisonnements.

Exiger des hommes la croyance de plusieurs dogmes incompréhensibles, est un acte libre de la volonté de Dieu ; il pouvoit l'exiger ou ne pas l'exiger: c'est le principe d'où nous sommes partis. Or un acte libre ne se prouve point par des raisonnements , mais par le témoignage de celui dontil est émané. Il n'y a point de relation nécessaire entre nos idées et la volonté libre de Dieu ; donc Dieu doit alors prouver sa volonté par des témoignages , et non par des raisonnements.

Un dogme incompréhensible est celui dont la raison humaine ne peut découvrir évidemment la vérité ni la fausseté , qui doit même lui paroître absurde , dès qu'elle le compare à ses autres idées. Donc, si Dieu le révèle , nous ne sommes pas en droit de le rejeter , parce qu'il nous paroît faux ; donc ce n'est point l'examen de la doctrine qui doit décider de la vérité ou de la fausseté de la révélation.

La révélation est un fait : or , un fait ne se prouve point par des raisonnements, mais par la déposition des témoins, par ses suites, par les monuments qui en restent ; donc la révélation doit se prouver de même.

Si Dieu a parlé aux hommes, s'il leur a donné une reli-

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gîon , clic doit être faite pour tout lo monde, se prouver par des luolifs (pii soient à porti'e de tout le monde. Or, une reHj^ion qui se prouve par des raisonnements, par des démonstrations, par l'examen de la doctrine, peut être bonne pour des philosophes, et non pas pour le peuple. Donc une rclij^ion riivelee doit se prouver par des faits, parce que les faits se vérifiant par les sens, «ont une preuve qui frappe tout le monde.

Avec des raisonnements et des démonstrations , les philosophes d'autrefois n'ont éclaire personne, et n'ont enseigné qu'une rcli};;lon monstrueuse: ceux d'aujourd'hui, avec la même méthode , ne nous débitent que des absurdités. Au contraire, douze pêcheurs, avec des faits, ont converti, éclairé, sanctifié l'univers. 11 convenoit donc que la religion fût prouvée par des faits, et non par des raisonnements.

Voilà nos preuves, Monsieur; si elles sont fausses, vous nous ferez plaisir de le démontrer; nous vous aurons obligation de nous avoir tirés de l'erreur.

§IV

ISous avons du moins sur vous un avantage. C'est que ces raisonnements se trouvent exactement conformes à la conduite de Dieu et à l'histoire de notre religion. Jésus- Christ , dont vous reconnoissez quelquefois la haute sagesse , n'a point argumenté comme vous; pour prouver sa mission divine , il a dit aux Juifs : Si vous ne voulez pas me

croire, croyez à mes œuvres Les œuvres que je fais au

nom de mon Père, rendent témoignage de moi^. Sijenavois pas fait des œuvres qu aucun autre n a faites , ils n'auroient point de péchc^.

Quand il a envoyé ses apôtres , il ne leur a pas dit : Faites examiner votre doctrine; les païens ne s'en seroient pas donné la peine, et ils n'étoient pas en état de le faire;

» Jean. lo, aS et 38. — a Ibid., i5 . 24.

mais il leur a dit : Allez prêcher, et dites que le royaume des deux est proche ; guérissez les malades , ressuscitez les mûris , purifiez les lépreux , chassez les démons ^ . Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront la foi; ils chasseront les démons en mon nom, ils parleront de noui.'elles langues, ils prendront les serpents avec la main , et s'ils boivent quelque poison mortel, il ne leur fera point de mal ; ils imposeront les mains sur les malades , et les malades seront guéris^.

Pour prouver la divinité de leur maître , les apôtres renvoient à ses miracles. Fous savez, disent-ils aux Juifs, que Jésus de Nazareth a été un homme autorisé de Dieu parmi vous , par les guérisons , les prodiges et les merveilles que Dieu a opérés par son ministère au milieu de vous^.

A son exemple, ils prêchent partout , le Seigneur agissant avec eux , et confirmant sa parole par les miracles qui l'accompagnent^. Loin d'inviter leurs auditeurs à examiner la vérité et révidence de leur doctrine , ils déclarent au contraire que la sagesse et le raisonnement n'ayant servi qu'à égarer les hommes, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication^. Saint Paul fait remarquer qu'il n'a point fondé sa doctrine sur les discours persuasifs de la sagesse humaine, m.ais sur les efifets sensibles de l'esprit et de la vertu de Dieu; afin que la foi ne fût pas établie sur la sagesse des hommes , mais sur la puissance de Dieu^. Il parle de même dans toutes ses lettres 7.

Les œuvres surnaturelles sont le seul genre de preuves auquel les hommes aient été sensibles, L'Evangile nous atteste que ce sont les miracles de Jésus-Christ qui lui ont attiré des disciples. Dans les Actes des apôtres , nous voyons les peuples croire à l'Evangile , à la vue des prodiges. Us ont ea tort sans doute , si l'on veut s'en rapporter à vous ; Dieu a trompé le monde , et le monde s'est laisse séduire.

' MaU., lo, 'j.—»Marc, i6, 17. —3 Act.,2, 22. — 4 MuU., i5, 20.— * I Cor,, 1 , 21. — 61. Cor., 2,4- 3.Car. 12, 12. Gai., 3, 2, 5.-7 Rom.f i5, 1». I. Ttiess., 1,5. Hebr., 2,3,4. ''^* ' '

Jf LE DKISMB

Point du tout , rcponJez-vous : Dieu vous doit-il compte des tromperies d'un imposteur? Quand vous vous laissez duper, «est votre faute et non la sienne ' .

Oui , Monsieur, Dieu me doit compte des tromperies d un imposteur, si cet imposteur prétendu se trouve revêtu d'un caractère de sainteté , de sagesse , de divinité si éclatant et si marqué, qu'il soit impossible de ne pas s'y rendre. Si Dieu a permis qu'un tel homme annonçât des erreurs, je suis en droit de dire avec un pieux auteur : Seigneur, si je suis trompé, c'est avons que je dois m'en prendre : Domine , si error est, à te decepti sumus^. Dieu , 3ans blesser sa bonté, sa sagesse, sa justice, n'a pu permettre qu'un législateur aussi divin que l'a été Jésus - Christ, de votre propre aveu, enseignât autre chose que la vérité, ou abusât ses auditeurs par des prestiges. S'il l'a permis , il n'y a plus de Providence , c'est le hasard qui conduit l'univers.

Remarquez , Monsieur, que la conduite que nous attribuons à Dieu , est un plan suivi, et qui ne dément point sa sagesse : celle que vous lui prêtez , est une vraie comédie ; l'établissement de la plus sainte religion qui fut jamais, est un chaos et une extravagance. Si on eût suivi vos idées, jamais il n'y auroit eu un chrétien dans le monde. Dans notre système, nous sommes obligés de croire des mystères; mais nous les croyons sur le témoignage de Dieu, la raison elle-même nous invile à préférer ce flambeau à nos foibles lumières. Dans le vôtre, on rejette les mystères que l'on ne conçoit pas, pour admettre des absurdités cent fois plus inconcevables. Chez vous , c'est l'enthousiasme seul qui décide: l'Evangile vous paroît un livre divin ; aux yeux d'un juif, l'Evangile est une fable, et le Talmud vient de Dieu : selon le jugement d'un mahométan , l'E-

« Lettr. , p. 99. — a Kichard de 5ainl-Victor.

vangile n'enseigne qu'une doctrine imparfaite; c est l'Alcoran qui est descendu du ciel. Quels principes pourront servir à vider la contestation? Chez nous, il est question d'abord de prouver la mission du prédicateur, et de la prouver par des signes dont le juif, le mahometan , l'idolâtre, le savant et l'ignorant soient e'galement touchés. Ce point unique une fois vérifié , tout est décidé.

Remarquez encore, je vous prie, que la preuve que vous donnez de la divinité de l'Evangile , qui est si frappante et si lumineuse pour tout homme instruit, est nulle pour un ignorant. Celui qui ne sait pas lire , est-il en état de comparer la morale de Jésus-Christ avec celle des philosophes, le ton modeste et insinviant de ses discours avec la pompe fastueuse de leur éloquence? est-il capable de faire le parallèle entre la vie et la mort de Jésus et celle de Socrate? Connoît-il assez la grossièreté de l'esprit et des mœurs judaïques, pour sentir les vues supérieures qu'a eues la Providence, en faisant éclore la révélation chez un peuple si méprisable? En sait-il assez pour comprendre par l'enchaînement des dogmes, des préceptes, des faits de l'Evangile, que cette histoire n'a pu être composée par un imposteur, et surtout par des auteurs juifs? Cette preuve , dont vous vous savez si bon gré , est donc défectueuse ; elle ne peut faire impression sur les trois quarts du genre humain. Ce n'est point celle qui a converti le monde , et dont Dieu a voulu se servir.

Pourquoi vous y bornez-vous, Monsieur? Vous convenez qu'à rejeter la révélation , les difficultés ne sont pas moindres qu'à, l'admettre ï. L'aveu est remarquable; mais vous n'avez pas pris la peine d'exposer ces difficultés. Vous avez rassemblé avec grand soin toutes les objections que l'on peut faire contre elle; et pas un mot des preuves qui l'établissent, pas un mot des inconvénients où l'on tombe en la rejetant. Est-ce là instruire de bonne foi, et mettre le lecteur en état de balancer également de part et d'autre les

<Lcttr., p. 61.

74 ^'^' DKISME

raisons et les <ViffjciiUi's. Il m'a donc fallu suppléer à votre sileruc, mais la veille y perd; vous eussiez fait sentir avec plus de force et d'éloquence que mol les absurdités qu'il faut dévorer en rejetant la révélation : et celte sincérité vous eiit fait honneur.

§ VI

Mais c'est à faire des objections que vous triomphez; vous n'en avez omis aucune; votre livre sera désormais le recueil des incrédules. Je tacherai, en y répondant, d'y mettre un peu plus d'ordre, et je m'enj^af^e à vous convaincre de trois choses: i ."que comme en rejetant les mystères, vous êtes forcé d'en admettre plus que nous; de même , en refusant de croire aux miracles , vous les multipliez ; 2.° que la plupart de vos difficultés contre la religion révélée sont tout aussi fortes contre la religion naturelle, et que vous êtes obligé d'y répondre aussi-bien que nous; 3." que plusieurs sont une rétractation formelle de l'hommage que vous avez rendu à l'Evangile. Je vous en avertis d'avance , afin que vous y regardiez de plus près. Déjà j'ai répondu àce que vousavez dit pour prouver l'impossibilité et l'inutilité de la révélation; nous n'}' reviendrons plus.

Dieu lai-même a parle au 2: hommes ; pourquoi donc n'en ai-Je rien entendu? lia charge d autres hommes de vous rendre sa parole. J'entends : ce sont des hommes qui vont me dire ce que Dieu a dit. J'airnerois mieux avoir entendu Dieu lui-même; Une lui'cn auroit pas coûté davantage ., etj'aurois été à l'abri de 'la sédur.tion ' .

Voilà, en vérité, Monsieur, ime façon singulière de raisonner. Dieu pouvoit me parler à moi-même , il ne l'a pas fait; donc je ne dois pas le croire, lorsqu'il me parle par d'autres. J'aimerois mieux avoir entendu Dieu lui-même; donc il devoit me parler lui-même. Ajoutez , pour rendre

* Emile , tome 3 , p. i3o.

l'argument complet : parce que Dieu doit faire ce que f aime le mieux.

Il ne lui en aurait pas coûte davantage : nous verrons tout à l'heure le contraire. J'aurois été à l'abri de la séduction. Je me flatte de vous montrer que, quand Dieu vous parle par d'autres hommes , vous êtes autant à l'abri de la séduction, que s'il vous parloit à vous-même. Allons par ordre , s'il vous plaît.

Pourquoi faut- il des intermédiaires entre Dieu et moi '^ ? Parce que Dieu m'ayant revclc une doctrine incompréhensible dans plusieurs points, l'examen de cette doctrine ne suffit pas pour me faire connoître si elle vient de Dieu, ou si elle n'en vient pas. Tous les examens possibles ne la rendront point claire ; ils ne me mettront point en état de juger si elle est vraie ou fausse. Il faut donc que Dieu me prouve par des signes extérieurs que c'est lui qui parle, et qu'il veut que je me soumette 2. Or ces signes extérieurs ne peuvent être constatés que par la déposition ou l'attestation des sens. Ainsi, quand ce seroit à moi-même que Dieu auroit parlé, mes sens seroient nécessairement intermédiaires entre Dieu et ma raison. S'il a parlé et donné ces signes à d'autres , il faut que ces autres soient les témoins ou les intermédiaires entre Dieu et moi.

Mais enfin vous voulez que Dieu vous parle à vous-même ; j'y consens, Monsieur. S'il vous révèle une doctrine incompréhensible, je vous demande de quels signes il pourra se servir pour vous faire connoître qu'il veut que vous la croyiez , sinon des miracles? S'il faut que vous les voyiez vous-même et qu'ils soient faits pour vous seul , Dieu est donc obligé de les renouveler autant de fois qu'il y aura d'hommes à instruire. Au lieu que, dans notre système, un seul miracle bien avéré suffit pour convaincre tout l'univers , il faut dans le vôtre que Dieu les multiplie à l'in-

' Lcttr. , p. loi . — 2 Oa ne prétend pas exclure par-là les révélations purement intérieures ; mais celles-ci , quoique possibles , n'ont aucun rapport à la eociété. Voirez ci-après , page 78.

76 LF. DKISMF,

fini. Il en coûterait donc âmuintagc à I)i(Mi pour vous parler à vous-même, que pour vous parler par d'autres hommes : l'indécence de celte expression ne doit pas m'être imputée.

Vainement contcstercz-vous cette supposition , que Dieu vous révèle une doctrine incompréhensible: elle est prouvée d'avance; et je vous ai averti que tout ce que nous avons à dire, en est une suite nécessaire.

Ce que Dieu veut qu'un fiommc fasse, dites-vous, il ne le lui fait pas dire par un autre homme; il le lui dit lui-même , il l écrit au fond de son cœur^. Je le veux encore pour un moment. Sera-t-il donc défendu d'aller instruire ces peuples sauvafçes, ces hommes abrutis, auxquels Dieu n'a rien dit jusqu'ici, du moins qui n'ont pas entendu sa voix, qui n'ont point encore su lire les préceptes de la loi naturelle au fond de leur cœur? Lorsque vous direz à l'un d'entre eux que ces préceptes sont gravés dans le cœur de tous les hommes, et que Dieu leur parle par la raison pour les leur enseigner; s'il vous demande brusquement : Pourquoi donc n en ai-je rien entendu? Que lui répondrez-vous? Selon vos principes, ces malheureux sont très-bien fondés à rejeter toute instruction, et à ne point vouloir admettre la religion naturelle. Ce que Dieu veut que je fasse , vous répondront-ils , il me le dira lui-même au fond de mon cœur ; je n'ai pas besoin des leçons d'un homme, il me faut celle de Dieu.

Et comment Dieu lui-même instruira-t-il immédiatement des hommes sourds à la voix de la nature, sinon par une voix plus puissante que la nature? Comment ouvrirat-il des yeux fermés aux lueurs de la raison, sinon par l'éclat pi us vif d'une lumière surnaturelle? Voilà donc autant d aveugles et de sourds qu'il faut guérir par miracle , puisque les hommes ne doivent pas s'en mêler. Ainsi, pour épargner les prodiges, nous allons encore les multiplier. C'est le premier inconvénient dont je vous ai averti.

> Emile, t. a, p. i6a.

Mais vous l'avez prévenu , et votre expédient est admirable : ou l'homme apprendra ses dewi'rs de lui-même, ou il est dispense de les savoir^. Par conséquent dès qu'il est une fois devenu sauvage et barbare, Dieu doit plutôt le laisser tel , que de lui envoyer quelqu'un pour l'enseigner, ou de faire un miracle pour l'éclairer. Si l'homme doit apprendre ses devoirs de lui-même, par quelle autorité prétendez-vous enseigner la religion naturelle à votre élève ?

Vous êtes cependant bien satisfait de votre objection, vous la répétez, vous Tétendez, vous la tournez de cent façons. Ce sont toujours des hommes qui nous attestent la parole de Dieu, et qui nous l'attestent en des langues qui nous sont inconnues-. 11 seroit plus aisé de comprendre ce que vous voulez dire, si vous parliez plus exactement. Ce sont des hommes qui nous annoncent la parole de Dieu , et c'est Dieu qui atteste que c'est sa parole, et qu'ils sont ses envoyés , par le pouvoir qu'il leur accorde de faire des œuvres surnaturelles. Ils nous Tattesteni en des langues qui nous sont inconnues; point du tout. Quand Moïse et Jésus- Christ ont parlé aux Juifs de la part de Dieu , ils leur ont parlé dans la langue des Juifs ; quand les apôtres ont parlé ou écrit aux différents peuples qu'ils vouloient instruire , ils se sont servis de la langue de ces peuples, et souvent par miracle, sans l'avoir apprise; quand les apôtres ont chargé leurs successeurs de prêcher api es eux, ils ne leur ont pas commandé de le faire en des langues étrangères à leurs auditeurs.

C'est que vous vouliez faire une jolie antithèse ; et pour y réussir, il a fallu abuser du langage. Ce sont des hommes qui nous attestent la parole de Dieu; souvent au contraire nous aurions besoin que Dieu nous attestât la parole des hommes. Aussi l'a-t-il fait; mais vous rejetez cette attestation , parce qu'il ne vous plaît pas de la trouver suffisante. En vain Dieu a fait des miracles pour attester que .Tésus-Christ €t les apôtres annonçoient sa parole ; dès que la doctrine

«Emile, t. 3, p. i5l, — a Ibid., p. i3o. Lettr, , p. g»,

78 l.T. DÉISME

uc s'accorde pas avec vos Idées, vous ne daignez pas seuleinent examiner ratteslallon.

Mais il reste toujours une question à résoudre. Dieu peut-il attester sa parole aux petiples grossiers, aux igiio-» rants? S'il le peut, de quel moyen doit-il se servir pour le faire? Voilà la difficulté dont vous ne nous tirez point.

// est bien sur au moins que Dieu eût pu nous donner sa parole, sans se ser^ùr d'organes si suspects^. Appelez-vous Jesus-Christ et les apôtres des organes suspects? S'il est sv*ir que Dieu pouvoit nous parler autrement, il n'est pas aussi sûr qu'il le devoit; et puisqu'il a daigné se servir de tels organes, j'en conclus que cela convenoit. Dieu a créé les hommes sociables; il a voulu que la religion fut le lien de cette société. Conséqucmmcnt il a réglé que les hommes apprendroient par d'autres hommes les devoirs de religion, comme ils apprennent les autres devoirs de la vie sociale, comme vous voulez leur apprendre vous-même les vérités de la religion naturelle. A cela nul inconvénient. Il y en a un très-grand , au contraire , à vouloir que Dieu parle à chaque homme en particulier ; outre que chaque particulier sera toujours aussi libre de rejeter la parole divine, si elle contredit ses idées, la religion de chaque particulier ne sera plus la religion de la société , et chacun s'en formera une à sa mode.

Vous voulez que Dieu ne parle aux hommes que par Torganede leur raison. C'est ainsi qu'il leur a parlé à tous depuis le commencement du monde jusqu'à Jésus-Christ. Vous savez comment ils ont été dociles à cette voix , et en quel état la religion étoit réduite chez les peuples les plus éclairés et les plus sages. Est-il surprenant que les hommes n'ayant pas profité de ce moyen. Dieu, par un nouveau trait de bonté , ait voulu en employer un autre ?

Vous vous obstinez à n'envisager la religion que comme un système de philosophie que l'on peut apprendre tout seul ; ce n'est point cela, Monsieur, c'est une nouvelle

I Lettr. , p. 99.

alliance de Dieu avec les hommes. Telle est l'idée que nous en donnent .fesus-Clirist et 5rcs apôtres'. Dieu n'a point voulu faire cette alliance avec vous en particulier , mais avec le genre humain : il Ta fait traiter par un corps d'ambassadeurs, et leur donne des caractères pour se faire reconnoître. Vovis ne voulez point de l'ambassade , vous voulez que votre christianisme soit de votre crû, et qu'il n'ait rien de commun avec celui du peuple. Vous pouvez être sectateur de la morale chrétienne , à la bonne heure ; mais pour être chrétien , vous ne l'êtes sûrement pas. On est chrétien par la foi , par le baptême , par la soumission à l'Eglise.

LeVicaire se plaint qu il faille tant detémoîgnageshumaîns pour certifier la parole divine : que d' hommes , dit-il , entre Dieu et moi^! Tant mieux, peut- on lui répondre; vous êtes d'autant plus assuré qu'ils n'ont pas pu s'accorder ensemble à vous tromper sur un fait aussi éclatant que la révélation. Vous comprendrez. Monsieur, mieux qu'un autre , la justesse de cette réponse. Vous ne pouvez ignorer les principes établis dans la Dissertation sur la certitude des faits , insérée dans l'Encyclopédie , et composée par un de vos anciens associés. Vous me permettrez de vous les rappeler à mesure que vous m'en fournirez l'occasion.

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