M. D FIS M F
Conniiont n'avez-vous pas aperçu que celle difficulté , si elle étoit solide, vous incommoderoit autant que nous? Vous admeltcz du moins la religion naturelle pour bonne et nécessaire; soulic«drcz.-vous que pour êlre assuré de sa vérité , il faut examiner tous les systèmes des athées , des matérialistes, des sceptiques, et de toutes les sectes qui la méconnoissent ;qu on nedoit pas les condamner sans les entendre, sans avoir comparé leurs objections à vos preuves? Combien y a-t-il d'hommes capables de ce travail? A quelle discussion condamnez-vous le genre humain , vous qui ne voulez pas que l'on consulte les livres, quand il s'agit de religion ? Sans doute , vous exceptez les vôtres de l'anathème. Dès qu'un homme non prévenu aura pesé vos démonstrations , qu'il en sentira la force et la solidité, qu'il sera convaincu , demanderez-vous de lui quelque chose de plus pour croire à la religion naturelle ?
C'est donc une ridiculité de prétendre que, pour connoître la vraie religion , il faut les examiner toutes : autant vaudroit soutenir qu'un enfant n'est pas sûr de connoître sa mère, tant qu'il n'a pas examiné toutes les femmes qui peuvent lui ressembler , et qu'un homme doit douter du témoignage de ses sens, jusqu'à ce qu'il ait répondu aux vaines subtilités des pyrrhoniens.
Ah ! Monsieur , dans quelles absurdités l'esprit de système est capable de plonger les plus grands génies ! Vouloir tout lire , tout savoir , tout examiner , est le grand secret pour n'avoir point de religion ; et c'est par-là que l'on y parvient si rapidement aujourd'hui. De jeunes téméraires ou de vieux libertins, sans avoir fait aucune étude des fondements de notre foi , sans savoir qu'à peine leur catéchisme , saisissent avec avidité tout ce que l'impiété y oppose : sous prétexte de voir les objections aussi-bien que les preuves, ils se contentent des premières, et ne cherchent la vérité que dans les sources de l'erreur.
Si l'examen des fausses religions et de leurs prétendues preuves peut être nécessaire, c'est tout au plus aux théoîog:iens, à ceux qui sont chargés d'instruire. Cet examen
TîÉFlTTK PAU LUI-MEME. Il3
n'est point à craitulrc pour eux, parce qu'ils sont assez aguerris pour n'être pas ébranlés par des sophismes; et cette étude ne sert qu a confirmer leur foi : aussi ne s'en dispensent-ils jamais, quoique vous les en accusiez. INous lisons exactement les écrits de nos adversaires, nous pesons leurs raisons , nous répondons à leurs difficultés ; et j'espère que vous serez convaincu que j'ai lu très-attentivement les vôtres.
Je pourrois me dispenser de vous suivre dans toutes les fausses imputations que vous nous faites , mais encore estil bon de les parcourir rapidement, et de voir combien vous êtes équitable.
Où sont, dites -vous, les théologiens qui se piquent de bonne foi? Oii sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires, ne commencent pas par les affaiblir^? Ici, Monsieur, j'oserai me citer; sans être grand théologien, je me pique de bonne foi , et je ne crains pas que vous fassiez voir que, pour réfuter vos raisons, j'ai commencé par les alïoiblir.
Quand vous avez voulu juger de la foi catholique sur le livre de Bossuet , vous vous êtes trouvé loin de compte , après avoir vécu parmi nous ; la doctrine avec laquelle on répond aux protestants , ji est point celle que l'on enseigne au peuple^. La preuve du contraire est exposée à tous les yeux. Les catéchismes des divers diocèses sont imprimés ; qu'on en cite un seul dont la doctrine soit contraire à l'Exposition de la foi , composée par M. Bossuet. Ménagez mieux votre réputation , Monsieur , quand vous voulez noircir les catholiques ; choisissez des accusations moins aisées à confondre.
Nous n' examinons point, dites-vous, les raisons des Juifs dans leurs propres livres^. Vous ne connoissez donc pas la conférence de Limborch avec Orobio, où l'écrit de ce savant juif est rapporté tout entier, aussi-bien que celui d'Acosta : ni l'un ni l'autre n'ont ménagé nos opinions ;
« Emile, t. 3, p. i^y. — - Ibtd,, p. i^8. — ^ Ibid., p. iSz.
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ilsy parlent avec toute la fenneté do gens qui ne craignent rien, et qui ne se déguisent point; loin que Ton ait cherché à supprimer ce livre, il a cle réimprime depuis vingt ans.
A Consianllnople , les Turcs (lisent leurs raisons ' . Vous leur faites un peu trop d'honneur : ils ne prennent pas la peine d'en dire nulle part ; ils ne savent argumenter qu'à coups de sabre. Des gens qui étudient si peu, ne seront jamais des docteurs fort redoutables. SI quelques-u!is se sont hasardés à dire des raisons , les théologiens n'ont pas été embarrassés d'y répondre.
Il y a du moins une dllTérence entre les partisans des autres religions et nous. TSous ne refusons jamais de montrer nos preuves, ni de dire nos raisons ; les missionnaires calhollques prennent la peine d'en aller instruire tous les peuples qui veulent les écouter et les examiner. Les juifs, les mahomélans, les idolâtres, n'ont jamais fait la même chose ; ils n'ont point encore envoyé de députés pour nous informer de leurs raisons. La présomption est donc tout entière en notre faveur.
§ VI
Nous ai'ons, cOiUlnuez-vous, irois principales religions en Europe: l'une admet une seule révélation , l'autre en admet deux , l'autre en admet trois ; chacune déteste, maudit les deux autres, les accuse d'aveuglement, d' endurcissement, d'opiniâtreté, de mensonge. Quel homme impartial osera juger entre elles , s'il n'a premièrement bien pesé leurs preuves, bien écouté leurs raisons F Celle qui n'admet qu'une révélation , est la plus ancienne , et paroîi la plus sûre ; celle qui en admet trois , est la plus moderne , et paroît la plus conséquente; celle qui en admet deux el rejette la troisième, peut bien être la meilleure, mais elle a certainement tous les préjugés contre elle; l'inconséquence saute aux yeux ^.
Si quelque chose saute aux yeux , c'est la prévention qui
I Emile, tome 3, p. i54. -^iJbid., p. ï49'
REFUTÉ PAR LUI-MEME. !l5
vousseduit, jusqu'à donner au niahomctisnic la préférence sur le judaïsme et sur le christianisme; jusqu'à supposer que le système de religion formé par le plus ignorant et le plus corrompu de tous les législateurs, est cependant le plus conséquent; tandis qu'il est évident, par la lecture de TAdcoran même, que ce n'est qu'un mélange bizarre des deux dernières, avec des absurdités sans nombre.
Autre fausseté de dire que la révélation judaïque est plus sûre que la révélation chrétienne : comme vous n'en apportez aucune preuve , je vous renvoie au parallèle que Limborch a fait de Tune et de l'autre dans le livre que j'ai cité.
rSouvellc injustice de votre part d'assurer que la révélation chrétienne a tous les préjuges contre elle. Si vous entendez les préjugés des passions et du libertinage, vous n'avez pas tort ; si vous parlez des préjugés de la raison et du sens commun , vous tombez en contradiction, comme de coutume, puisque vous soutenez ailleurs, qu'il n'y a pas de révélation contre laquelle les mêmes objections n'aient autant et plus de force que contre le clwistianisme''-. Enfin , vous n'expliquez point en quoi consiste l'inconséquence prétendue que vous reprochez à celle-ci , et il ne nous est pas donné de dévoiler cette énigme.
Cependant vous persistez à soutenir la nécessité d'examiner les diverses religions. Quel est ici le raisonnement du Vicaire ? Pour choisir entre les religions diverses, il faut , dit-il , de deux choses l'une : ou entendre les preuves de chaque secte et les comparer, ou s'en rapporter à l'autorité de ceux qui nous instruisent. Or le premier moyen suppose des connoissances que peu d'hommes sont en état d'acquérir; et le second justifie la croyance de chacun, dans quelque religion qu'il naisse^.
Je vous ai fait voir qu'il n'est pas nécessaire d'entendre les preuves de chaque secte et de les comparer ; mais qu'il »uffit de connoître les preuves de la révélation chrétienne,
I Emile, t. 3, p. i6o. — î Lctlr. , p. laS
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J'ai dcmontre encore que ces preuves ne supposent point des connolssanccs «|ue j)cu de personnes sont en elal d'acquérir : c'est une preuve de fait à la porle'e des pins sin»ples et des plus grossiers, et une preuve poussée à un degré d'évidence morale, qui cqulvautàune cerlllude nictapliyslquc. 11 n'est aucun fait humain aussi solidement, aussi clairement établi. 11 est vrai que les preuves cpie vous avez données de la révélation , les exigent, ces connoissances que peu d'hommes sont en état d'acquérir : je vous l'ai fait sentir; j'en al conclu qu'elle est défectueuse, que ce n'est point celle dont Dieu a voulu se servir. Je suis charmé que vous le reconnolsslez enfin vous-rnl^me, et que votre aveu confirme mon raisonnement.
Je vous ai démontré encore que l'autorité de l'Eglise catholique est établie sur la même preuve de fait que la révélation : sur la mission successive des pasteurs qui remonte jusqu'aux apAtres et à Jésus-Christ, succession que personne ne leur a jamais contestée, parce qji'il étolt impossible d'en disconvenir. Le chrétien catholique est donc Lien fondé à s'en rapporter à l autorité de ceux qui l'instruisent, parce que cette autorité lui est clairement démontrée.
L'argument du Vicaire est fort bon contre les aiïtres sectes; il n'en est aucune qui puisse attribuer à ses pasteurs le privilège dont les nôtres jouissent. Ces hommes nouveaux ont reçu leur mission d'eux-mêmes ; la plupart ont fait profession de rejeter celle du corps apostolique ; ils ne tiennent plus , ni aux apôtres, ni à Jésus-Christ. Leur ministère né hors du sein de la mère commune est une production illégitime, une usurpation; jamais il n'aura le privilège de donner des enfants à Dieu, ni des associés à l'alliance qu'ils ont rompue. Malheur à ceux qui sont conduits par de tels guides. INous voyons tous les jours des effets sensibles de ce défaut, le peuple même en est frappé. Chez les protestants nos voisins, pour peu qu'un particulier ait de connoissances , il commence à avoir des doutes et des inquiétudes sur sa religion. S'il se trouve à portée
de voir l'exercice de la relij;ion romaine , dont on lui a fait de si affreux portraits , son agitation augmente, il vit dans le trouble , et meurt dans la crainte. Le peuple catholique n'est ni incertain ni peiné ; la vue des protestants et de leur culte ne lui inspire que de la pitié , il sent ses avantages , il en bénit le ciel , il vit tranquille , et meurt plein d'espérance. Cette différence, Monsieur, n'est point un effet du hasard ; elle est fondée en raison ; elle justifie la conduite de Jésus-Christ, et démontre la fausseté de vos principes.
Supposons donc avec vous qu'un simple fidèle n'ait d'autre raison pour se persuader qu'il est dans la véritable foi, que l'autorité de son curé : Mon pasteur me dit d'ainsi croire, ci ainsi je crois '^ ; sa créance est- elle mal fondée? n'est-elle appuyée que sur l'autorité d'un homme ?
Quelque peu instruit que soit un simple fidèle , il ne peut Ignorer que son pasteur lui est envoyé par son évêque , obligé de lui enseigner le catéchisme du diocèse, le même qu'il a appris dans son enfance, et ses pères avant lui ; que si ce pasteur s'écartolt en quelque chose de la doctrine qui a toujours été prêchée dans la paroisse où il demeure, cent voix s'élèverolcnt à l'instant contre lui, qu'il serolt déféré à son évêque, et sur-le-champ dépossédé. Ce fidèle ne peut donc douter que son curé ne lui annonce les mêmes vérités qui sont enseignées , non-seulement par son évêque , mais encore par le souverain pontlle , pour lequel on lui ordonne de prier, et qu'on lui a toujours appris à respecter comme le chef visible de l'Eglise et le vicaire de Jésus-Christ. Un simple fidèle est donc certain qu'il entend, par la bouche de son curé, la doctrine de l'Eglise universelle , la doctrine du corps des évêques , successeurs des apôtres. Quand même ce simple fidèle ne scroit pas en état de rendre raison de sa croyance, et de faire ainsi l'analyse de sa foi, cela n'empêche pas qu'il ne soit réellement dirigé par une autorité supé-
» Emile, I. 3, p. 127.
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rieureàrelle de son cure, par l'autorité de l'Eglise universelle.
Que 1 on nous montre la même unité solidaire de ministère et de doctrine dans toutes les autres sectes de l'univers, on pourra comparer alors la foi du chrétien catholique à la croyance aveu-le des autres peuples. Un protestant écoute son ministre, et son ministre le renvoie à TEcriture, qu'il n'est pas en e'tal de liie ni d'entendre; un turc écoute son iman qui le renvoie à TAlcoran : quelle certitude l'un ou l'autre peut-il avoir de la vérité de la doctrine?