SVR LA TOLERANCE
Il n'y a pas encore long-temps , Monsieur, que l'on s'est avisé d'agiter la question qui va nous occuper; et la discussion n'en seroit pas nécessaire , si Ton vouloit suivre de bonne foi les conséquences qui découlent des vérités démontrées dans les lettres précédentes. Si Dieu a voulu éclairer le monde par la prédication de .Tésus-Christ et. des apôtres; s'il a établi un ministère visible pour étendre par tout l'univers et pour perpétuer la croyance des vérités révélées, comme nous l'avons prouvé, tout homme à poitée de vérifier ces deux faits, est coupable de ne pas se soumettre à l'autorité de l'Eglise, il méprise la parole de Dieu, il désobéit à ses ordres, il s'expose volontairement à la damnation éternelle. L'Eglise revêtue d'une autorité divine pour enseigner tous les hommes, est en droit d'exiger qu'ils obéissent à sa voix ; s'ils y résistent , de les trai ♦ ter comme des rebelles , de les retrancher de sa société et du nombre de ses enfants , de les regarder comme hors de la voie du salut.
Ces conséquences n'ont été méconnues que par ceux qui avoient le plus vif intérêt de les révoquer en doute , et en particulier, par les deux sectes fameuses qui ont divisé la société chrétienne au seizième siècle : elles osèrent ériger
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un tribunal contre celui qui ctoit établi par Jésus-Christ, condamner les successeurs des apôtres etleurs propres juges, en mépi'iser les anal hèmes. Mais bientôt le même principr» qui les avoit séparées de la société des fidèles, forma dans leur propre sein de nouvelles divisions. Des docteurs aguer^ ris à leur école, tournèrent contre elles les mêmes armes dont elles s'étoient servies contre l'Eglise romaine : "et leurs enfants n'eurent pas pour elles plus de respect, qu'elles n'en avoient eu pour leur mère.
Dans la confusion que leur causoient ces désunions si contraires à l'esprit de rPîvangilc, il fallut, pour en couvrir le scandale , recourir à la tolérance mutuelle, c'est-à-dire approuver un désordre qu'il n'avoitpas été possible d'empêcher. De quel droit un protestant refuseroit-il aux autres sectes le privilège dont il s'est prévalu contre l'Eglise romaine, et la même liberté qu'il s'est arrogée, de ne croire que ce qu'il juge à propos? La tolérance, que l'on veut faire passer aujourd'hui pour un dogme sacré, est donc la dernière ressource d'un parti poussé à bout par ses propres principes, le remède extrême appliqué àunmal désespéré, et qui ne sert qu'à le rendre incurable.
On se bornoit d'abord à accorder la tolérance aux différentes sectes chrétiennes; par un enchaînement de conséquences, vous prétendez qu'on doit l'étendre aux juifs et aux mahométans : et j'espère démontrer qu'en raisonnant toujours de même, les païens, les matérialistes, les athées ne sauroient en être exclus. Voilà, Monsieur, la gradation qu'il faut nécessairement faire, dès que l'on abandonne un moment le centre d'unité et de vérité établi par Jésus-Chiist.
11 est à propos d'avertir qu'il n'est jioint ici question d'une tolérance purement civile , qui est du ressort du gouvernement et des magistrats; mais d'une tolérance ecclésiastique et théologique , qui consiste à croiie que les hérétiques de toutes les sectes , les juifs, les mahométans mêmes , quoique hors de l'Eglise, sont néanmoins dans la voie du salut ; cjue tout homme de bien, dam quelque relh
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gion qu'il rn'C de bonne foi , peut e/re sain'é^ ; qu'on peut être, sans conséquence pour le salut, turc à Ojiistantinople , juif à Amslcrdam , calviniste à Genève , catholique à Rome; que ces diffcrputcs religions sont une alTalre de pure police , autant de lois nationales , qui n'ohllgonl que ceux qui vivent dans le pays où elles sont établies : que la rclij^ion naturelle est la seule nécessaire , la seule indispensable.
Cette doctrine vous paroît si essentielle au bonheur de Tunivers, que vous vous croyez obliji;d de l'enseigner, maigre les bûchers et les chaînes^; quiconque ne l'admet pas, se rend l'ennemi du genre humain-^; quiconque ose dire : hors de l'Eglise point de salut , doit être chassé dé l'état et banni de la société 4.
Vous nous permettrez , Monsieur , d'appeler de cet arrêt; pour penser comme vous, il faudroit renier Jésus- Christ et l'Evangile , tomber en contradiction , mettre la religion naturelle en péril : vous nous dispenserez d'acheter par des absurdités et par des crimes l'honneur d'être de votre avis.
,Te dis d'abord que, pour admettre la tolérance telle que vous l'enseignez , il faut renoncer à l'Evangile. Vous savez ce que Jésus-Christ a dit à ses apôtres, en leur donnant leur mission : Prêchez t Evangile à toute créature; celui qui croira et sera baptisé , sera sauvé; celui qui ne croira pas , sera condamné^. Il ne nous appartient pas de révoquer cette sentence : Que celui qui n'écoutera pas l'Eglise, soit à votre égard comme un païen et un publicain^. Vous voyez que Jésus-Christ lui-même a osé dire : Hors de l'Eglise point de salut. Le voilà donc , selon vous , ennemi du genre bumain , digne d'être chassé de l'état , et sans doute crucrfvé. Les Juifs n'ont fait qu'exécuter la sentence que
I Lettre , p. 86 2 Ibid., p. 80. — 3 Ibid., p. 85; — 4 Contrat social. C. 8f
— 5 Marc, 16, 16. — 6 i>fo«A. , 18, 17.
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VOUS auriez prononcée contre lui. Jamais nous n'aurons le courage de traiter ainsi notre n\aître.
Les apôtres n ont pas été plus tolérants; ils se disent envoyés pour faire rendre obéissance à la foi chez toutes les nations^. Saint Paul ordonne d'éinterun hérétique, de le regarder comme un homme pervers et condamné par son propre jugement^. Saint Jean défend de le recevoir chez soi, même de le saluer^. Ce n'est pas notre faute si cette doctrine ne s'accorde pas avec la vôtre.
jNon content de contredire ouvertement les enseignements de Jésus-Christ et des apôtres , vous condamnez encore leur conduite. Si tous les hommes peuvent se sauver dans quelque religion qu'ils professent , qu'étoit-il nécessaire d'en établir une nouvelle. Les Juifs pouvoient se sauver avec leur religion nationale , pourquoi la leur faire quitter? Les païens pouvoient être gens de bien, et se sauver de même ; à quoi servoit-il de les éclairer? La prédication de l'Evangile n'étoit propre qu'à troubler le repos du genre humain. .Tésus-Christ prévoyoit les mouvements et les divisions que sa doctrine alloit causer sur la terre; il les a distinctement prédits. 11 a déclaré qu il éloit venu apporter, non la paix, mais le glaive; mettre la séparation entre le père et l'enfant; allumer la guerre , non-seulement entre les peuples divers , mais dans le sein d'une même fa"mille4. Il a soigneusement averti ses disciples des contradictions qu'ils auroient à essuyer : malgré cette connoissance, il n'a pas laissé de prêcher et de les envoyer. Si la paix doit être préférée à la vérité , et la religion nationale à l'Evangile , Jésus-Christ et ses apôtres ont été des séditieux, que Ton a bien fait de punir. Vous vous contentez de dire qu'//5 ne vous semblent guère plus sages que les conquérants^. Vous pouviez ajouter qu'ils ont été cent fois pires; jamais conquérant n'a causé dans l'univers une révolution aussi universelle. Les divisions, dont ils ont semé le germe , dureront autant que le monde.
I Rom., 1. 5. 1 27/., 3 10. — 3 Joan., 10. — 4 Malt., 10. 34. -m 5 Leur., p. 83.
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Faites attention, je vous prie, qu'ils ont attaque defront cette tolérance que vous conseillez ; elle regnoit sur la terre avant leur prédication. Les Juifs, contents de leur loi pour eux-mêmes, ne pensoient point à la proposer aux autres. Les Romains, loin d'asservir à leurs opinions les peuples qu'ils avoient conquis, adoptoient souvent leurs dieux et leurs cérémonies. Les Grecs n'avoient jamais envoyé des missionnaires aux Perses, ni aux E}i;yptiens. Toutes les nations erroient chacune à sa mode, et rcgardoient leur religion particulière comme une loi nationale. C'est précisément ce que vous souhaitez.
Au milieu de ce calme , que vous regardez comme la souveraine félicité, Jésus-Christ vient annoncer son Evangile, et envoie le prêcher, non à un seul peuple, mais à toutes les nations. Ses apôtres entreprennent d'y assujétirles Juifs et les Romains , les Grecs et les Barbares ; ils prétendent que tout homme obéisse à leur voix : plus de salut, qu'en Jésus-Christ, plus d'espérance qu'en l'Evangile, plus de vraie religion que le christianisme : et par un malheur qui vous arrache aujourd'hui des larmes, ils persuadent, ils convertissent, tout cède à leurs efforts. Peut-on assez regretter ces temps heureux , où il n'étoit point question de religion universelle où Ton pouvoit être juif, païen, idolâtre , athée impunément, selon le pays où Ton se trouvoit; aller au ciel par le mensonge aussi aisément que par la vérité, se sauver par le libertinage aiissi sûrement que par la vertu. Convenez-en, Monsieur, il n'y a point de milieu; ou votre doctrine est insoutenable, ou l'Evangile mérite l'exécration du genre humîjiin.