LETTRE VI
SUR LES ABUS ET LES MAUX QUE t'os ATTRIBUE A LA RELIGION.
Vous m'avez dispense' , Monsieur , de chercher des réponses aux reproches que vous faites si souvent à la religion , en prenant la peine de la justifier vous-même contre les philosophes qui la calomnient. Sur cet important article , vous avez eu soin de vous réfuter d'avance , et de nous guérir des préventions que vous vous efforcez de nous inspirer. L'apologie de la religion sera plus puissante dans votre style que dans le mien , et fera plus d'impression sur le lecteur. C'est donc vous-même qui répondrez à vos propres objections; je ne ferai qu'ajouter à vos réflexions quelques autorités respectables, ainsi j'aurai l'agrément de mettre ici fort peu du mien.
« Un des sophismes les plus familiers au parti philoso- » phiste , est d'opposer un peuple supposé de bons philo- » sophes à un peuple de mauvais chrétiens ; comme si un » peuple de bons philosophes étoit plus facile à trouver » qu'un peuple de vrais chrétiens. Je ne sais si, parmi les o individus , l'un est plus facile à trouver que l'autre ; o mais je sais bien que dès qu'il est question de peuples , »> il en faut supposer qui abuseront de la philosophie sans » religion , comme les nôtres abusent de la religion san»
l52 TK DÉISME
» philosophie ; cl cela me paroît clianger beaucoup l'c'tat
» de la ([ucslion ». »
Remarquez, s'il vous plaît, Monsieur, que vous avez souvent fait le même sophisme dont vous dévoilez ici l'artifice. Vous ne faites que substituer le terme de religion naturelle à celui de philosophie. Vous opposez un peuple suppose' d'hommes qui suivent parfaitement la relifi;lon naturelle , à un peuple de ^ous, qui suivent mal la religion révélée ; comme si un peuple vertueux par la seule raison, ctolt plus facile à former (ju'un peuple sanctifié par le christianisme. J'ajoute donc, en me servant de vos propres expressions , qu'il est fort incertain , si , parmi les in- «lividus , l'un est plus facile à trouver que l'autre ; mais je sais bien que dès qu'il est question de peuples, il en faut supposer qui abuseront de la raison sans révélation , comme les nôtres abusent de la révélation et de la raison ; et cela me paroît changer beaucoup l'état de la question. Le lecteur fera de lui-même l'application de ce qui va suivre.
« Bayle a très-bien prouvé que le fanatisme est plus » pernicieux que l'athéisme , et cela est incontestable ; » mais ce qu'il n'a eu garde de dire, et qui n'est pas moins » vrai, c'est que le fanatisme, quoique sanguinaire et » cruel, est pourtant une passion grande et forte, qui » élève le cœur de l'homme, qui lui fait mépriser la mort, » qui lui donne un ressort prodigieux , et qu'il ne faut )) que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes ver- » tus : au lieu que l'irréligion , et en général l'esprit rai- » sonneur et philosophique, attache à la vie, eftémine, » avilit les âmes , concentre toutes les passions dans la bas- » sesse de l'intérêt particulier, dans l'abjection du moi » humain ; et sape ainsi à petit bruit les vrais fondements » de toute société ; car ce que les intérêts particuliers ont » de commun , est si peu de chose , qu'il ne balancera ja- » mais ce qu'ils ont d'opposé. »
I Emilci t. 3, p. l8a , en note.
RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. l53
Je ne puis me dispenser de vous interrompre pour observer riudécence et Tinjustice qu'il y a d appeleryânatlsme en général toute espèce de zèle pour la religion , tandis que l'on ne doit donner ce nom odieux qu'au zèle aveugle, outré, qui n'est point fondé sur une connoissance réfléchie des preuves de la religion et de ses préceptes. Mais pourroit-on traiter ainsi, par exemple, la fermeté de tant de martyrs , à confesser Jésus-Christ au milieu des plus affreux supplices , et qui leur a fait pratiquer les plus héroïques vertus? Fermeté appuyée sur la conviction des faits miraculeux dont ils avoient été les témoins oculaires, ou dont ils voyoient des monuments incontestables. Je ne dis point, jNlonsieur, qu'il y ait en une affectation maligne de votre part, à confondre deux choses si différentes, comme a fait Bayle ; mais il me semble qu'il eût été beaucoup mieux de les distinguer. Le zèle éclairé est une vertu, une très-grande vertu , qui ne peut faire que du bien , et qui en a plus fait que tous les philosophes de l'univers j le zèle faux et aveugle est un très-grand vice, et qui ne peut faire que du mal. C'est celui-là seul que l'on doit nommer fanatisme. Je continue à vous copier.
« Si l'athéisme ne fait pas verser le sang des hommes , >) c'est moins par amour pour la paix, que par indifférence » pour le bien ; comme que tout aille , peu importe au » prétendu sage , pourvu qu'il reste en repos dans son ca- » binet. Ses principes ne font pas tuer les hommes , mais » ils les empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui » les multiplient , en les détachant de leur espèce , en rc- » duisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi » funeste à la population qu'à la vertu. L'indifférence » philosophique ressemble à la tranquillité de l'état sous » le despotisme; c'est la tranquillité de la mort; elle est » plus destructive que la guerre même.
» Ainsi le fanatisme , quoique plus funeste dans ses ef- » iets immédiats, que ce que l'on appelle aujourd'hui » l'esprit philosophique, l'est beaucoup moins dans ses » conséquences. D'ailleurs , il est aisé d'étaler de belles
l54 I-F. DÉISMK
V maximes clans les livres; mais la question est tle savoir » si elles tiennent bien à la doctrine , si elles en découlent » nécessairement ; et c'est ce qui n'a point paru clair jus- » qu'ici. Reste à savoir encore si la philosophie à son aise » et sur le trône commanderoit bien à la {gloriole , à l'inlé- » rêt, à rambition , aux petites passions de l'homme, et » si elle pratiqueroit cette humanité si douce, qu'elle » nous vante la plume à la main.
» Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun » bien , que la religion ne le fasse encore mieux ; et la re- » ligion en fait beaucoup que la philosophie ne sauroit » faire.
» Par la pratique , c'est autre chose ; mais encore faut-il » examiner. Nul homme ne suit de tout point sa religion, » quand il en a une ; cela est vrai : la plupart n'en ont » guère , et ne suivent point du tout celle qu'ils ont ; cela » est encore vrai : mais enfin quelques-uns en ont une, la » suivent du moins en partie; et il est indubitable que des » motifs de religion les empêchent souvent de mal faire, » et obtiennent d'eux des vertus, des actions louables, » qui n'auroient point eu lieu sans ces motifs. »
Il y a, Monsieur, bien de la mauvaise humeur dans les portraits qu-e vous faites là du genre humain : la plupart n'ont guère de religion, et ne suivent point du tout celle qu'ils ont; si cela est vrai dans tous les lieux que vous avez habités, et à l'égard de tous ceux que vous avez connus, vous êtes né malheureux ; mais il est encore des climats et des peuples chez lesquels cela est très-faux. Les hommes ne seront jamais des anges ; mais parce qu'ils sont sujets à quelques vices, cela ne prouve pas qu'ils n'aient souvent beaucoup de vertu. Je supprime les traits de satire qui ne font rien à notre sujet.
« Nos gouvernements modernes doivent incontestable- » ment au christianisme leur plus solide autorité et leurs » révolutions moins fréquentes ; il les a rendus eux-mêmes » moins sanguinaires; cela se prouve par le fait, en les com- » parant aux anciens gouvernements. La religion mieux
RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. l55
» connue, écartant le fanatisme, a donné plus de dou- I) ceur aux mœurs chrétiennes. Ce changement n'est point K l'ouvrage des lettres; car partout où elles ont brillé, •) l'humanité n'a pas été plus respectée; les cruautés des » Athéniens, des Egyptiens, des empereurs de Rome, des 0 Chinois, en font foi. Que d'oeuvres de miséricorde sont p l'ouvrage de l'Evangile ! Que de restitutions, que de ré- » parutions la confession ne fait-elle point faire chez les «» catholiques ! Chez nous , combien les approches des I) temps de communion n'opèrent-elles point de réconci- ») Hâtions et d'aumônes! Combien le jubilé des Hcbreuj; ►> ne rendoit-il pas les usurpateurs moins avides ^ Que de »> misères ne prévenoit-il pas , etc. ! »
11 ne sera pas hors de propos d'appuyer le témoignage que vous rendez à la religion chrétienne , par celui d'un homme qui se piquoit comme vous de raisonner profondément, et que l'on ne peut pas accuser de prévention. • « Pendant que les princes mahométans donnent sans » cesse la mort et la reçoivent, la religion chez les chré- » tiens rend les princes moins timides , et par conséquent » moins cruels. Le prince compte sur ses sujets, et les » sujets sur le prince. Chose admirable ! La religion chré- » tienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de •> l'autre vie , fait encore notre bonheur dans celle-ci.
» C'est la religion chrétienne qui , malgré la grandeur i> de l'empire et le vice du climat, a empêché le despou tisme de s'établir en Ethiopie, et a porté au milieu de
w l'Afrique les mœurs de l'Europe et ses lois
» Que l'on se mette devant les yeux, d'un côté les mas- » sacres continuels des rois et des chefs grecs et romains , « et de l'autre la destruction des peuples et des villes, par » cca mêmes chefs , Timur et Gengiskan , qui ont dévasié » l'Asie; et nous verrons que nous devons au christiï- » nisme , et dans le gouvernement un certain droit poli- » tique , et dans la guerre un certain droit des gens que la )) nature humaine ne sauroit assez reconnoître». »
' Esprit du Loti, liy, a4 Ci 3* - '
l56 LE DÉISME
Après ce préliminaire, nous pouvons examiner sans crainte les abus que vous voulez reprocher au christianisme, ils ne balanceront jamais les avantages dont nous venons de parler. Commençons par supposer vraies toutes vos accusations ; le remède que vous proposez , de s'en tenir à la religion naturelle, est-il raisonnable.^ L homme abiise de la révélation , donc il faut se borner à la religion naturelle dont il peut abuser de même, dont il a déjà fait le plus énorme abus. Voyez, Monsieur, le bel expédient.
Vous ne disconviendrez sûrement pas que Fabus de la religion naturelle n'ait enfanté Tidolatrie , et par conséquent tous les désordres dont elle a été la source. Nous avons vu dans la seconde lettre, que ces maux ont été' beaucoup plus funestes que tous ceux que vous pouvez nous imputer, qu'ainsi labus de la religion naturelle est beaucoup plus pernicieux au genre humain , et plus à craindre que l'abus de la révélation.
Mais ces abus sont-ils aussi certains et aussi grands que vous le prétendez? Un des principaux, selon vous, est d'insister beaucoup sur la nécessité de la foi , sans s'embarrasser des œuvres. Bien différent de vos chrétiens en effi-'
gie qui vicient en gens persuadés que non-seulemeîit il faut
confesser tel et tel article , mais que cela suffit pour aller en paradis : et moi je pense au contraire que l'essentiel de la religion consiste en pratique ; que non-seulement il faut être homme de bien , miséricordieux , humain , charitable , mais que quiconque est vraiment tel, en croit assez pour être sauvé ^ .
S'il y a des chrétiens qui aient les sentiments que vous leur prêtez , ou ils n'ont jamais su leur religion , ou ils en contredisent formellement les maximes. Il suffit d'ouvrir l'Evangile pour être convaincu que la foi la plus pure ne peut pas nous sauver sans les œuvres ; et jamais vérité ne
iLçltr., p. 5^
RÉFUTE PAR LUI-MKME. l57
fut plus souvent répétée dans les cliaîres chrétiennes. Mais s'ils sont répréliensibles de donner dans cet excès, êtesvous moins condaninabie de donner dans Terreur opposée? Le même Evangile qui nous commande la pratique des vertus, ne nous commande pas moins formellement la croyance des dogmes. C'est ici que doit s'appliquer la maxime de Jésus-Christ, qu'il faut faire l'un, et ne pas omettre l'autre i. Se borner à un seul de ces devoirs , c'est n'être chrétien qu'à demi : manquer en un point essentiel qui est la foi, c'en est assez pour être exclus du salut.
11 n'est donc pas nécessaire de nous informer si vous êtes aussi saint que vous vous en vantez , cette discussion seroit odieuse ; il est seulement question de savoir si c'est bien servir le christianisme , que de le réduire tout entier à la doctrine des mœurs; et si en se donnant la liberté d'en rejeter les dogmes, on en est mieux disposé à conserver la morale. Sur cet article important , vous me permettrez de copier M. de Meaux dans le sixième avertissement aux protestants.
« Que si l'on se met à raisonner (et on ne le fait que » trop) sur la doctrine des mœurs, sur les inimitiés, sur » les usures , sur la mortification , sur le mensonge , sur la » chasteté , sur les mariages : avec ce principe qu'il faut » réduire l'Ecriture sainte à la droite raison , où n'ira-t-on » pas? jN'a-t-on pas vu la polygamie enseignée par les pro- » testants, et en spéculation et en pratique? Et ne sera- » t-il pas aussi facile de persuaderaux hommes que Dieu n'a » pas voulu porter leurs obligations au-delà des règles du » bon sens, que de leur persuader qu'il n'a pas voulu » porter leur croyance au-delà du bon raisonnement? » Mais quand on en sera là, que sera-ce que ce bon sens dans » les mœurs , sinon ce qu'a déjà été ce bon raisonnement » dans la croyance, c'est-à-dire ce qu'il plaira à un cha- » cun? Ainsi nous perdrons tous les avantages des déci- » sions de Jésus-Christ : l'autorité de sa parole sujette ^
l58 LK DKISMÈ
» (les intcrprctalions arbitraires, ne fixera non plus nos » aj;llalions(jiie fcroil la liberté naturelle de notre raison- » ncnient, et nous nous verrons replongées dans les di»- » putes interminables qui ont fait tourner la tête aux phi- » losophes ; de cette sorte il faudra tolérer ceux qui erreront » dans les mœurs, comme ceux qui errent sur les mystè- » «es, et réduire le christianisme, comme font plusieurs, » à la généralité de l'amour de Dieu et du prochain , en » quelque sorte qu'on l'applique et qu'on le tourne après » cela. Combien ont dogmatisé les anabaptistes et les » autres enthousiastes ou prétendus inspirés, sur les ser- » ments , sur les châtiments, sur la manière de prier, » sur les mariages , sur la magistrature, et sur tout le gou- » vcrnement ecclésiastique et séculier, choses si essen- » tiellesà la vie chrétienne? Les sociniens, qui ne vantent » avec les indifférents que la bonne vie et la vole étroite » dans les mœurs, combien se mettent-ils au large, lors- » qu'ils ne soumettent aux peines de la damnation et à » la privation de la vie éternelle, que les habitudes vi- » cicuscsi ?»
M. de Meaux rapporte en détail les erreurs monstrueuses que les sociniens vos amis ont enseignées en fait de morale; il fait voir que ceux des protestants qui ont le plus secoué le joug de l'autorité , sont aussi visiblement ceux qui se sont le plus égarés, non-seulement sur les mystères de la religion , mais encore dans la doctrine des mœurs, qu'ils se vantent de mieux observer que les autres.
Comme vous adoptez leurs principes sur le dogme, il est à présumer que vous les suivez aussi sur la morale ; ainsi vous ne trouverez pas mauvais que nous doutions un peu de cette sévérité de mœurs dont vous faites parade.
Mais, Monsieur, fussiez-vous un prodige de vertu, l'exemple d'un particulier ne fait pas règle ; il faut envisager les peuples. Depuis que les calvinistes sont devenus si indifférents pour le dogme , et si accommodants en ina-
I Histoire des Yariatioiu, t. 4* J>' ^gS.
RÉFTTTé PAA ttJI-MKMK. iSq
tière de doclrlno , leurs mœurs se sont-elles ëpurëes? INos voisins, aujourd'hui sociniens ou déistes, sont-ils plus vertueux que leurs pères zélés protestants? Nous savons qu'en penser. Il y a long-temps que l'on a dit parmi eux que la réforme avoit besoin de réforme , mais non pas de celle que vous proposez : elle est encore plus mal imaginée que la première.
Mon Maître, dites-vous, a peu subtilisé sur le dogmes et beaucoup Insisté sur les dei'olrs ; Il prescrwolt moins d'articles de fol que de bonnes œuvres ^ . Le iNTaître que vous outragez et que j'adore, n'a point subtilisé sur le dogme, mais il a enseigné le dogme aussi expressément que la morale ; il a prescrit la foi aussi étroitement que les œuvres. 11 a déclaré que celui qui croira à l'Evangile sera sauvé , et que celui qui n'y croira pas sera condamné^. Jugez si cet arrêt ne vous regarde point.
// m'a dit par lui-même et par ses apôtres , que celui qui aime son frère a accompli la loi. Celui qui aime son frère a accompli la loi en ce qui regarde son frère ; mais cette loi ne nous prescrit-elle rien à l'égard de Dieu? Le commandement d'aimer Dieu est avant celui qui ordonne d'aimer le prochain ; et croira-t-on aimer Dieu quand on refuse de lui obéir et de se soumettre à sa parole? Je vous sais gré au reste de reconnoître que Jésus-Christ nous parle par ses apôtres : de même que Jésus-Christ nous parle par eux , les apôtres nous parlent par leurs successeurs ; parce qu'ils ont envoyé leurs successeurs pour enseigner, comme Jésus-Christ les avoit envoyés eux-mêmes.
Je mets, avec saint Paul , la fol même au-dessous de la charité^. Ce n'est pas la peine de citer saint Paul exprès pour le contredire. Ce grand apôtre a commandé la foi aussi-bien que la charité; il a dit en termes exprès, quç
I Lcltr. , p. 56. - a Marc, i6, i6, -^ 3 Lettr, , ^. 57.
l6o LE DÉISME
sans In foi, il est impossible de plaire à DieuK Selon vous , la foi est non-seulement inutile , mais impossible : on ne peut croire que ce qui est evitleramcnt démontre. Selon saint Paul , au contraire , la foi est la coiwicliun des choses que l'on ne voit pas ^.
Par la manière dont vous citez et dont vous expliquez l'Ecriture, vous nous montrez l'usage ou plutôt l'abus que l'on en fait chez les protestants. On y trouve tout ce que l'on veut , même qu il ne faut pas croire en Dieu , et que la foi n'est pas nécessaire. 11 n'est pas surprenant qu'ils ne veulent d'autre rè^^le que rEcritnrc ; c est un joug qui ne les incommode point.
C est un grand bien , dites-vous, à faire aux peuples, que de leur apprendre à raisonner sur la religion ^. C'est eflectivement le grand secret de les en débarrasser bien vite. Heureusement les peuples ont autre chose à faire; vous avez reconnu vous-même que la plupart n'en sont pas capables, qu'ils ne sont pas seulement en état de s'élever par eux-mêmes jusqu'à la connoissance de Dieu 4. Au lieu de leur apprendre à raisonner sur la religion , il est beaucoup mieux de leur apprendre à la pratiquer.
^ous voulez que l'on raisonne sur la religion , cependant vous ne voulez point de livres ni d arguments. Les livres sont des sources de disputes intarissables ; n argumentez point sur des arguments , et ne vous fondez point sur des discours^. Et sur quoi voulez-vous donc que l'on se fonde? La révélation ne prouve rien, si les dogmes ne sont évidents; les miracles sont des impostures, on peut les contrefaire ; l'enseignement des hommes est nul , les hommes sont mejiteurs ; on ne doit pas même se fier à la raison, trop souvent elle nous trompe^: cependant les peuples doivent raisonner sur la religion ; faut-il donc qu'ils raisonnent sans raison et qu'ils argumentent sans arguments?
« Hcbr. , M. 6. — î Jbid. , V. I. — 3 Lcttr, , p. 74- — ^ ^bid, , p. 4» et ^î» p-> 5 Jbid. , p. yS, — 6 Emile 1 1. 3 , P' ^(
RKFIIÏE PAU LUI-MI^MÉ. l6l
Celui qui airne la paix ne doit point recourir à des lii>rcs ; cesC le moyen de ne rien finir ^, Par conséquent il ne faut point recourir à l'Evangile, qui est un livre ; on peut désormais s'en passer. T^e langage humain n'est pas assez clair; Dieu lui-même , s il daignait nous parler dans nos langues, ne nous diroit rien sur quoi l'on ne pût disputer^. Ceci n'est pas du calvinisme , INIonsieur , vous êtes un faux frère qui trahissez la cause commune : autrefois c'étoit l'Ecriture seule , par conséquent un livre qui devoit décider de notre foi ; les théologiens catholiques blaspliémoient , quand ils osoient avancer que l'Ecrilure ne suffit pas sans l'enseignement de l'Eglise. Mais enfin ce hlasphèrae prétendu peut aujourd hui se tolérer; ainsi la charité chrétienne, en établissant la tolérance , a coui'ert la multitude des péchés.
Supposons qu'un particulier vienne à minuit nous crier qu'il est jour, on se moquera de lui ; mais laissez à ce particulier le temps et les moyens de se faire une secte , tôt ou tard ses partisans viendront à bout de vous prouver qu'il disoit vrai^. Quoi ! un particulier qui publie qu'il est jour à minuit se fera une secte? \ ous croyez donc tous les hommes aussi insensés que lui. On s'en moquera, dites-vous, et vous avez raison ; mais si l'on se moque de lui , comment aura-t-il des partisans? Jamais un cerveau troublé n'a séduit personne. Objectez tant qu'il vous plaira, que des imposteurs sont venus <à bout de persuader des absurdités à certains peuples , ce ne sont point des propositions aussi évidemment fausses que celle-ci : // est jourà minuit; ce sont des dogmes compliqués, dont le peuple n'est pas en état de juger; mais les rêveries d'un fou n'inspirent que la pitié et le mépris.
Saint Thomas demande si, par la succession des temps , les articles de fui se sont multipliés , et il se déclare pour l'affirmative^; le lecteur verra en quel sens, par les propres termes de la proposition de ce saint docteur. Les articles de foi, dit-il , se sont multipliés par la succession des temps ,
« Leltr. , p. 7$. — ï Ibid, — 3 Ibld. — 4 Ibid. , p. 79.
lG2 LE DKISME
non pas quant à ta substance ( rcmarcjncz ces termes) , mais quant à leur c.rplicatiun, et à la profession plus expresse que l'on en a faite : car tout ce que nous croyons aujourd'hui (tcinarijuex encore) a été cru de rncme par nos pères implicitement, et sous un moindre nombre d'articles^ . Le lecteur juojera encore de la justesse <lc votre conclusion : c'est-àdire , que les docteurs renchérissant les uns sur les autres , en savent plus que n'en ont dit les apôtres et Jésus-Christ ; au reste , il n'est pas surprenant que faisant parler l'Ecriture à votre grc, vous fassiez la niême chose de saint Thomas.
§ IV
■Niais vous avez de plus graves accusations à faire contre nous, ou plutôt contre la religion ; c'est peu de nous imputer des ahus, vous prétendez qu'on doit allrihucr à la révélation une grande partie des malheurs du genre liuluain. Les révélations, selon vous, rendent l'homme orgueilleux, intolérant, cruel-.
C'est un moyen bien singulier d'inspirer de l'orgueil à riiomme, que de lui apprendre qu'il est né pécheur, incapable de parvenir par ses propres forces à la connoissance de la vérité, ni à la pratique de la vertu; que, sans la grâce et les mérites d'un médiateur Dieu et homme , il ëtoit perdu pour jamais.
Quant au reproche d'intolérance, nous y avons répondu dans la lettre précédente , de même qu'à l'accusation de cruauté; nous avons vu même que la charité des tolérants n'est pas tellement sincère et universelle, qu'elle ne souiTre des exceptions.
// paroîi certain , je l'avoue , que si l'homme est fait pour la société , la religion la plus vraie est aussi la plus sociale et
la plus humaine mais ce sentiment, tout probable qu'il
est, est sujet à de grandes difficultés , par l'historique et les faits qui le contrarient^.
• Secunda secundce qiutsl. I, arf. 7* "* * Emile, lome 3, p. xa3. -^ }Lettr.,p. 73,
RÉFUTÉ PAR LtJI-MKME. lG3
Avant que d'examiner ces faits en détail , vous voulez bien que je vous oppose de nouveau quelques reflexions tire'es de l'Esprit des lois, '< C'est mal raisonner contre la » religion , que de rassembler dans un grand ouvrage une » longue cnume'ration des maux qu'elle a produits, si l'on » ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je vou- » lois raconter tous les maux qu'ont produits dans le » monde les lois civiles, la monarchie, le gouvernement » républicain , je dirois des choses effroyables. »
Si M. de AJontesquicu n'avoit pas e'critavant vous , l'on croiroit qu'il fait ici votre histoire.
« La question, continuc-t-il , n'est pas de savoir s'il » vaudroit mieux qu'un certain homme ou qu'un certain n peuple n'eût point de religion, que d'abuser de celle » qu'il a ; mais de savoir quel est le moindre mal , que l'on » abuse quelquefois de la religion, ou qu'il n'y en ait » point du tout parmi les hommes i. >>
Comme ces réflexions ne sauroient vous être inconnues, avant que de détailler vos griefs , vous auriez bien fait de montrer, si c'est Fauteur de l'Esprit des lois qui se trompe, comme cela lui arrive quelque fois , ou si c'est vous qui raisonnez mal.
Je conviens que vous avez rapporte' quelques-uns des biens dont la religion est la source, et j'ai été charmé de faire remarquer ce trait de votre bonne foi ; mais pour traiter exactement la question , il falloit encore examiner si les maux que vous lui imputez , peuvent l'emporter sur le bien : là-dessus on ne peut manquer d'apercevoir d'abord , que quand les hommes font le bien par religion , elle en est la véritable cause ; parce qu'alors ils agissent par son esprit, et conformément à ses principes : quand ils font le mal par le même motif, ce n'est pas à elle que l'on doit s'en prendre ; parce que , loin de porter au mal , elle le défend.
Vous me direz que ces maux viennent de VintolérancCi
\ Esprit des Wm , Uv. »^, cht a«
lïi
que nous protendons êlrc un devoir de reli{,Mon. Mais je vous al luonlre (|uc la religion même nalurolle est intolérante dans certains cas ; que ce n'est donc point un défaut altache à la revelallon , et que la tolérance universelle seroit le pins ji;ran(l de tous les maux.
11 ne vous en a pas coûté beaucoup de rassembler des faits, pour montrer que l'abus de la religion a souvent causé de grands maux : Bayle s'étolt chargé avant vous de cette tâche odieuse I; quand même vous auriez fait un choix ])lus heureux , vous sentez déjà combien votre travail est ridicule ; mais il s'en faut beaucoup que ces fait> prouvent ce que vous prétendez.
Les Juifs étoienl les ennemis nés de tous les autres peuples^ et ils commencèrent leur établissement par détruire sept nations , selon l'ordre exprès qu'ils en avoienl reçu-.
Quand vous parlez de sept nations , il semble d'abord que les Juifs aient dépeuplé sept royaumes aussi vastes que la France. Mais vous savez que la Palestine n'est pas tin pays fort étendu ; que les Chananéens qui rhabitolent, n'étoient à proprement parler , qu'une seule nation distribuée en sept départements; jamais on ne s'est avisé de regarder les treize cantons suisses comme treize nations dltTérentcs.
Vous savez aussi quelle étolt la cause de l'inimitié des Juifs contre les autres peuples; c'est l'idolâtrie à laquelle ceux-ci étoient livrés pour lors. Vous savez enfin quelle ctoit la raison de l'ordre sévère qu'avoient reçu les Juifs d'exterminer les Chananéens; c'étoit le danger que les Juifs mêlés avec les idolâtres ne quittassent bientôt le culte du vrai Dieu , pour embrasser les superstitions de leurs voisins, danger trop bien prouvé par les égarements
« Tome 3, Rc'p, aux qncsf. d'un PruV., c. II7, p. 788, 944 e* 957. — sLcttr. , p, 72,
RÉFUTE PAR LUI-MEME. iH!)
réitères auxquels les Juifs se livrèrent dans la suite. Le culte du vrai Dieu etoit-il un objet assez peu important pour lui préférer la conservation d'un peuple abominable, dont les crimes avoient irrité le ciel, et dont la malice étoit incorrigible? Cette conservation étoit-elle plus essentielle âu bonheur de l'univers que la vraie religion? Dieu, qui vouloit détruire les Chananéens, étoit maître de le faire par tel moyen qu'il jugeoit à propos ; les Juifs ne furent que les instruments de sa vengeance. Prétendrez-vous, contre le texte de l'Ecriture, que les Chananéens méritoient un traitement plus doux?
Envisageons, si vous voulez, leur destruction comme un mal physique , il fut bientôt réparé avec avantage. Les Juifs qui ne pouvoient peupler dans le désert, sinon par miracle, furent bientôt multipliés dans la Palestine, et rendirent ce pays plus fertile et plus florissant qu'il n'avoit jamais été sous les Chananéens : donc, à n'envisager que le bien physique de l'univers, l'établissement des Juifs ne fut pas un mal.
2'ous les chrétiens ont eu des guerres de religion , et la guerre est nuisible aux hommes. Vous avez pris la peine de nous apprendre la véritable cause des guerres de religion parmi nous , et on la savoit déjà. Examinez toutes vos précédentes guerres , appelées guerres de religion, vous trouverez qu'il n'y en a pas une qui n'ait eu sa cause à la Cour et dans les Intérêts des grands. Des Intrigues de cabinet broulllolcnt les affaires, et puis les chefs ameutolent les peuples au nom de Dleu^. La religion n'étoit donc que le prétexte, et au défaut de celui-là, on auroit bien su en trouver d'autres, Pourquoi rejeter sur la religion les malheurs de ces guerres , dont vous convenez qu'elle n'étoit pas la cause? Ce qui est arrivé chez nous est probablement arrivé de même chez les autres peuples ; et l'abus que l'on a fait de la religion, ne prouve autre chose, sinon que la malice humaine abuse de tout.
I Lettr., p. 88.
l66 LE DÉISME
§ VI
Plusieurs sectes vantent le célibat , et le célibat est si nui- .sihlc à l'espèce hnrnaine , que s'il étoit sui(,n partout , elle périrait^. Si celle objection avoit acquis un degré «le force à chaque fois qu'elle a cle répétée , il y a long-temps qu'elle scroit devenue insoluble : pas une brochure, pas un misérable écrit contre la religion où elle ne soit ressassée : mais vous , Monsieur, qui êtes original en tout, qui n'êtes point fait pour copier personne, comment avcz-vons pu vous résoudre à la réchauffer encore?
11 n'y a plus rien de nouveau à vous dire , parce que tout a été dit; je suis donc réduit à répéter comme vous, et c'est un fade personnage.
On a ditque la religion , loin de commander à personne le célibat, défend au contraire de s'y engager sansune vocation particulière, cl sans une inclination décidée; qu'il y aiiroil de l'injustice , de linhumanilé mênie , de refuser à une personne née avec celte inclination , la liberté de la suivre; qu'il est faux que ce soit alors offenser la nature, c'est suivre au contraire le goût qu'elle a inspiré.
On a dit que l'Eglise exige à la vérité le célibat de ses ministres; mais que, loin de forcer personne à se consacrer au saint ministère, elle ne le permet qu'après des épreuves sérieuses , et à un âge où l'on est en état de sentir toutes les conséquences de cette démarche ; que si cet engagement étoit à charge , ce seroit à ceux qui l'ont pris de s'en plaindre; et tout au contraire, ils attestent qu'ils y trouvent leur bonheur.
On a dit que si une loi si sage est sujette à des inconvénients , ils viennent moins de la loi même , que de l'abus qu'en font les gens du monde; que le nombre des ministres nécessaire au culte des autels étant très-borné, c'est au gouvernement, de concert avec les supérieurs ecclésiastiques, à prendre les moyens pour empêcher qu'ils ne soient trop multipliés.
\ l*eUr., p. 73.
On a dit que le danger prétendu de voir diminuer la population par cette vole, est imaginaire, que toutes choses d'ailleurs égales , il est faut que les pays protestants soient plus peuples que les pays catholiques. Dire que, si le célibat éloit suii'i parlout , l'espèce humaine pérîroil, c'est faire une supposition chimérique, parce qu'il est impossible que le plus grand nombre des hommes soit porté d'inclination à l'embrasser.
On a dit qu'autant le célibat eccle'siastique et religieux est innocent, louable , autant le célibat voluptueux et de libertinage, est pernicieux et digne de l'attention de la police; que la plupart de ceux qui blâment le premier, sont coupables du second, et se flétrissent par leur propre censure ^.
Cette réponse vous met en colère, car vous vous y mettez aisément; dès que vous sentez que vous avez tort, vous prenez le parti de nous injurier. Quoi , disent-ils , de leur air bêtement triomphant, des célibataires prêchent le nœud conjugal! Pourquoi donc ne se rnarient-ils pas? Ah! pourquoi! parce qu'un état si saint et si doux en lui-même , est dci^enu par vos soties institutions un état malheureux et ridicule , dajis lequel il est désormais presque impossible de vivre , sans être un fripon ou un sot. Sceptres de fer! lois insensées! c'est à vous que nous reprochons de n'avoir pu remplir nos devoirs sur la terre ; et c'est par nous que le cri de la nature s'élève contre votre barbarie. Comment osez-vous la pousser Jusqu'à nous reprocher la misère où vous nous avez réduits ^ ?
Voici de grands mots. Monsieur; mais il n'est pas aise' de voir ce qu'ils signifient , ni à qui vous en voulez. C'est sans doute aux célibataires de profession ^ aux ecclésiastiques , aux religieux ; mais qu'appelez-vous sottes institutions...., sceptres de fer, lois insensées, dont vous les rendez responsables? Je ne présume point que vous ayez
I Voyeî les art. Adultère, Célibat, Mariage, dans l'EncTclopédie. — » Lettr., p. ^3 , en notCt
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en vue rindîssolublllte du mariage , ni la loi de se borner à une seule épouse : c'est Jésus-Christ, c'est l'Evangile qui l'ont établie, ou plutôt confirmée, et si vous traitiez de sottes institutions, les préceptes de ce divin Législateur, dont vous avez exalté la sagesse, nous n'aurions plus rien à vous répondre. Voulez-vous parler des désordres trop communs parmi les personnes mariées et des malheurs qui en sont la suite? C'est leur faute et non la nôtre; nous sommes les premiers à les leur reprocher. Accusez-voui le luxe, qui rend de jour en jour les alliances plus difficiles et les charges de la société plus pesantes? INous sommes encore de votre avis, mais le luxe n'est pas riolre ouvrage. Que tant de riches célibataires soient moins voluptueux , ils seront moins jaloux de l'indépendance et des commodités de leur état, ils deviendront meilleurs citoyens. Le peuple , qui ne connoît point le luxe , a moins d'éhjlgnement pour le lien conjugal ,il en porte plus aisément le joug; mais le luxe ne peut justifier personne : un vice , quoique universel, ne sera jamais une excuse légitime pour aucun particulier. Attribuez-vous le mal à la constitution du gouvernement? Mais il y a des célibataires, et des célibataires libertins dans les états républicains comme dans les monarchies , parmi les protestants , aussibien que chez les catholiques. Expliquez -vous donc; puisque ceux qui embrassent le célibat par vertu sont coupables , faites-nous comprendre comment ceux qui y demeurent par libertinage , peuvent être innocents.
Je ne me rétracterai donc pas, Monsieur; vous n'avez pas été heureux dans le choix de vos objections contre la religion. Les maux dont vous l'accusez ne sont pas plus vrais que les abus; et quand ils le serolent, vous ne nous avez pas indiqué un remède capable de les prévenir , mais plutôt de les augmenter.
Je suis, etc.
RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. igg