‹ Le déisme réfuté par lui-mêmeChapitre 19 sur 42 · SUR LA CHEATION ET LA CHUTE DE L HOMME · texte numérisé non relu

SUR LA CHEATION ET LA CHUTE DE L HOMME

Vous avez attaqué, Monsieur, deux dogmes particuliers que la révélation nous enseigne : la création et la chute de Thomme ; il est à propos de voir si vovis avez été' bien fondé. Vous vous étiez contenté de dire d'abord .* Si Dieu a crée la rnalière , les corps , les esprits , le monde , je n'en sais rien. L'idée de création rne confond el passe ma portée, je la crois autant que je la puis concevoir^ : c'est-àdire , que ne la concevant point, vous ne la croyez pas non plus. Mais vous n'en êtes pas demeuré là; vous avez essayé ensuite de donner des raisons de votre incrédulité ; il s'agit de les examiner.

Si l'existence éternelle et nécessaire de la matière a pour

nous ses difficultés , sa création n'en a pas de moindres

C'est de toutes les idées gui ne sont pas clairement contradictoires, la moins compréhensible à l'esprit humain^.

Je vous avoue sans balancer , que la création n'est point une idée qui se présente naturellement à l'esprit humain ; puisque aucun des anciens philosophes ne s'en est douté , et que tous l'ont combattue. Le pouvoir de créer est un des attribiits de la Divinité , ou plutôt une des propriétés de sa puissance. Comme vous convenez que cette puissance infinie nous est très-imparfaitement connue , il n'est pas étonnant que nous ayons la vue trop bornée pour y apercevoir le pouvoir de créer. 11 est donc très-probable

I Emile , t. 3 , p. 8G. — 2 Lettr. , p. 48 et 49.

170 LE DKISME

que si Dieu ne nous eût point rcvclc la cre'ation , jamais

les métaphysiciens les plus profonds n'y auroient pense.

Mais je ne conviendrai point (pie la création renferme d'aussi {grandes difficultés que l'existence éternelle et nécessaire de la matière. Celle-ci renferme clairement contradiction ; et vous avouez que l'idc'e de la cre'ation n'est pas clairement contradictoire'.

Vo\is savez que l'on démontre en me'taphysique que l'existence éternelle et nécessaire est évidemment la plénitude de l'Etre; que la plénitude de l'Etre est la souveraine perfection ; qu'il est par conséquent impossible que ce qui existe éternellement et nécessairement, ne renferme pas en soi toute perfection. .Te pense, comme vous , que Clarke est celui qui a mis celte vérité dans la plus grande évidence. Il n'est pas moins clair que la matière ne renferme point toute perfection dans son essence, qu'elle ne peut même y renfermer la pensée , quoi qu'en disent certains raisonneurs que vous avez très- bien réfutés. Il est donc évident que la matière ne peut avoir une existence éternelle et nécessaire.

On vous accorde encore moins que la coexistence des deux principes, Dieu et la matière, semble expliquer mieux la constitution de l'univers que la création 2; si la matière existe éternellement et nécessairement, elle est indépendante , elle n'est point soumise au pouvoir de Dieu. Il est impossible de concevoir que Dieu ait pu disposer de la matière pour en former le monde , si elle ne dépend point de lui. Par conséquent l'univers formé d'une matière éternelle, n'est pas plus facile à comprendre que l'univers créé par un pouvoir infini.

Faites attention , je vous prie , que tous les anciens Pères de l'Eglise ont fait usage de ce raisonnement, pour prouver contre les philosophes la création de la matière.

I Voyei dans Bavlcles absurdités dans lesquelles on tombe en admettant l'ctcrnité delà matière. Tome i , jSouv. de la Rep. des Lettres, decemb. 1681, art. a, p. 4a8. Dict. crlt. Anaxagoras , G. n. 6. Epiciire , R. S. — » Lettr. , p. 5o.

Si la matière existe éternellement et nécessairement, elle est iminua])lc; sa disposition fait partie de son essence, et ne peut pas plus changer qu'elle ; elle l'a nécessairement. Donc, dans cette hypothèse, Dieu n'a pas pu donner une nouvelle conformation à la matière.

Enfin , ce que vous ajoutez n'est pas plus vrai : que celte coexistence des deux principes semble lever les difficultés qu'on a peine à résoudre sans elle , entre autres l'origine du rnah . Toute la difficulté d'expliquer l'origine du mal, consiste à pouvoir l'accorder avec la bonté infinie du Créateur. Or, les partisans du manichéisme vous prouveroient que l'existence éternelle de la matière ne lève point cette difficulté. Un Dieu infiniment bon, diroient-ils , connoissant les maux qui naîtroient nécessairement des imperfections de la matière , devoit plutôt s'abstenir de former l'univers, que d'y souffrir tant de défauts, et de produire des créatures qu'il ne pouvoit pas empêcher d'être malheureuses.

L'hypothèse des deux principes ne peut donc aucunement soulager la raison humaine ; elle ne fait que substituer des absurdités à un dogme incompréhensible. 11 y a moins d'inconvénients d'admettre la création que l'éternité de la matière.

IStais vous n'êtes pas bien sûr si Dieu nous a effectivement révélé la création, quoiqu'elle soit clairement énoncée dans nos traductions de la Genèse. Il faudroit savoir encore si elle est dans l'original. Il faudroit entendre parfaitement l'hébreu , et même avoir été contemporain de Moïse , pour savoir certainement quel sens il a donné au mot qu'on rend par le mot créa.

Tout cela peut être nécessaire dans le système protestant, que vous faites profession de suivre , et que vous trahissez en ce moment; mais je vous montrerai tout à

iLettr. ,p. 5i.

l'heure que cela n'est point nécessaire dans la croyance catholique.

(jC terme, continuez-vous, est trop philosophique , pour ai'oîr eu, dans son origine, r acception commune et populaire que nous lui donnons maintenant sur la foi de nos docteurs. Cette acception a pu changer et tromper même les Septante déjà iinhus des questions de la philosophie grecque ;rien n'est moins rare que des mots dont le sens change par trait de temps , et qui font attribuer aux anciens auteurs qui s'en sont sentis, des idées qu'ils n'ont point eues. Il est très-douteux que le mot grec ait eu le sens qu'il fious plaît de lui donner, etc. '.

Vous êtes ici mal servi par votre mémoire. Il est fâcheux que dans le seul endroit où vous étalez un peu d'érudition critique elle se trouve fautive. Vous oubliez que le mot grec employé par les Septante, ne répond point au terme créa, qu'ils ont traduit simplement : au commencement Dieu fit le ciel et la terre.

Tant mieux, répondez-vous peut-être; j'ai donc pour moi les Septante : Monsieur , l'autorité des Septante toute nue est fort légère : ce n'est point sur la capacité des interprètes que porte la certitude de notre foi.

Sans me piquer d'entendre parfaitement l'hébreu, je vous confesserai sans façon , que le terme dont se sert Moïse , ne signifie point nécessairement la création proprement dite ; qu'il est quelquefois employé dans l'Ecriture pour le verhe faire, comme les Septante l'ont traduit. Je vais même plus loin, au hasard d'en être blâmé. Je suis persuadé qu'aucune langue, pas même celle des Hébreux , n'a eu un terme propre et cons'acré uniquement à exprimer la création : la raison en est simple. Puisque c'est une idée qui ne vient point naturellement à l'esprit, surtout à ceux qui ne sont point philosophes , il s'ensuit qu'aucun peuple n'a pensé à l'exprimer dans sa langue; et quand

t Leur., p. 5i.

REFUTA PAR LUI-MF.ME. lyS

Moïse a voulu écrire , il ne pouvoit se servir que des termes usités dans la sienne.

iSIalgre tous ces aveux , je n'en soutiens pas moins que la crc'alion est rcvélce dans le premier verset de la Genèse, parce que c'est ainsi que l'Eglise Tentend et Ta toujours entendu. Les plus anciens Pères se sont servis de ces paroles, pour prouver aux païens la création absolue de l'univers. Quand elle n'yseioitpasaussiclairementenseignée, on la verroit au verset 3 : Dieu dît , que la lumière soil, et la lumière fui. Et dans le psaume il\^, verset 9 : lia dit, et toutes choses ont été faites; il a ordonné , et tout a été créé. Si ce n'est pas là exprimer la création proprement dite , avec toute l'énergie dont le langage humain peut être capable , les livres ni les paroles ne servent plus à rien.

Vous dites , Monsieur, que la création est clairement éîioncée dans nos traductions de la Genèse : j'en conclus qu'elle* l'est aussi clairement dans l'original ; le latin creavit , et le françois créa, ne signifient pas plus nécessairement la création , que le terme hébreu, auquel ils correspondent, puisqu'ils sont souvent employés dans un autre sens. On dit en \sitm principem creare, en françois, créer une charge, un office.

Mais je vous l'ai déjà déclaré ; ce n'est point sur la lettre nue d'un ou de plusieurs passages de l'Ecriture , que la fol d'un catholique est fondée. C'est sur le sens de ces passages fixé par la croyance constante et universelle de l'Eglise. L'Eglise, en me mettant l'Ecriture à la main, est chargée de m'en apprendre le vrai sens ; sans cette instruction , ce livre divin , loin d'éclairer ma foi, ne serviroit qu'à multiplier mes doutes, et la révélation seroit nulle pour moi.

Ainsi , tandis que je vous vols hésiter en bon protestant, vous tourmenter, ou en faire semblant, pour savoir ce que signifie l'hébreu ; si Moïse lui a donné tel sens , s'il est bien rendu dans les versions , si l'acception des termes n'a point changé par la succession des temps; discussions qui reviennent sur chaque mot et qui ne finissent point; je

174 I-E DEISME

m'en tiens IranqullliMncnt au sens Je l'Eglise , et j'y crois

sans craindre de aie tromper.

Je sais que cette méthode vous de'plaît souverainement;

cent fois vos frères les protestants l'ont traitée d'insensée, d'absurde, de fanatique. Ces termes ne nous effraient point. Je vous ai montre' dans la quatrième lettre , que ce procède' est le seul sensé , le seul certain , le seul proportionne à tout le monde, et je n'aurois eu besoin pour le faire, que de vos propres aveux.

?I. de Bcaiisohre a proiué que la notion de la création ne se iroui'e point dans l'ancienne théologie judaïque. M. de Beausobrc, tout habile qu'il étoit, n'a pas toujours raison. Les savants entête's d'un système et frappes d'une idée , la retrouvent partout, et y rapportent tout. Celui dont nous parlons, trouvoit le manichéisme et les deux principes , dans les écrits de ceux mêmes qui n'y avoient jamais pensé ; tout comme vous attribuez aux Pères de l'Eglise les opinions mêmes qu'ils ont réfutées; nous en verrons bientôt un exemple. Si les anciens théologiens juifs n'ont point eu de notion de la création , ce n'est que depuis le temps qu'ils ont cessé de lire Moïse , pour étudier la philosophie grecque.

Beaucoup d'hommes pleins de respect pour nos Libres sacrés, n'ont cependant point reconnu dans le récit de Moïse , l absolue création de runicers. INous ne connoissons point ces hommes pleins de respect pour nos Livres sacrés, et qui n'y volent point la création : vos amis les sociniens, dont vous voulez parler, ne nous ont jamais paru des hommes pleins de respect pour les Livres sacrés. La manière dont ils en tordent le sens , est la meilleure preuve de ce qui a été dit, que le texte de l'Ecriture seul, fût-il cent fois plus clair, ne sera jamais suffisant pour établir quelque dogme que ce soit, à moins que le sens n'en soit déterminé par une autorité divine ; et ce que vous avez dit vouspiême , suffit pour nous le faire comprendre.

RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. lyS

Dans Vune de vos notes, vous accusez TertuUien d'un sophisme très-familier, selon vous, aux Pères de l'Eglise. // définit le moi de Dieu, selon les chrétiens, et puis il ac^ cusc les païens de contradiction ; parce que, contre sa définition, ils admettent plusieurs dieux '^. Sans doute ce trait de satire, de'coche' en passant contre lesPères de TKglise , ctoit nécessaire pour votre défense ; car vous aviez déclaré , en commençant votre lettre, que vous ne vouliez que vous défendre. L'accusation est aussi mal fondée, qu'elle est étrangère à votre sujet. Tertullien ne fait point un sophisme; voici son raisonnement: la seule idée juste et raisonnable que l'on puisse avoir de Dieu, est de le concevoir comme Fî^tre souverain, qui n'a ni supérieur ni égal. Donc, dès qu'il aura des égaux, il ne sera plus Dieu ; donc admettre plusieurs dieux , c'est n'en admettre aucun. Vous raisonneriez ainsi vous-même contre un polythéiste , vous raisonneriez Lien. Si vous soutenez que les païens n'admettoient pas le principe de Tertullien , je vous prierai de me dire ce que signifioient les épithètes opiimus, maximus, que les Komains donnoient au Dieu suprême. Ce titre n'est-il pas équivalent à celui de summum magnum, sur lequel Tertullien a si souvent argumenté contre les païens.

Dans une autre note , vous accusez encore les Pères de l'Eglise d'avoir admis l'éternité de la matière. Vous citez saint Justin martyr, Origène, saint Clément d'Alexandrie^. .T'avoue, Monsieur, qu'avec une citation si vague, il est aisé de mettre un écrivain en défaut. Pour la réfuter en détail , il faudroit une bibliothèque, et elles ne sont pas communes dans les solitudes du Mont-Jura. Il faut parcourir sept à huit volumes in-folio, disserter, confronter des passages; ainsi d'un seul trait de plume , vous tail-

I Lettr., p. 46. — I Jbid., p, 5o.

ïyS l'K DÉISME

le/, à un ihcolof^ien de l.i besogne pour six mois. Heureusement, je suis dispense d'entreprendre une si longue taelic; coniinô vous avez copie Tobjeclion d'après le(>lere, j'en serai (piille aussi pour copier en suljstance la réponse qu'on lui a donnée.

Sainl.lusliii, dansson Exhortation aux Grecs, n."22, enseigne (\\\cla dijjcrcncc qu'il y a entre le Crcaleitr et l'oiuricr^ consiste en ce que le premier n'a besoin que de sa propre puissance pour produire des êtres; au lieu que le second a besoin de matière pour faire son ouirage. Et n.** 20 , il prouve que si la matière ctoil incrcce , Dieu n aurait point de pouvoir sur elle, et qu'il ne pourroit pas en disposer. Voilà comme saint Justin a cru rclernite de la matière '.

Origène, dans son Commentaire sur le premier chapitre de la Genèse, et sur saint Jean , tome 1, n.° 18, prouve en termes exprès, que la matière n'est point jncrëée ; et au second livre des principes, chap. i, n.* 4i il taxe d'impiété l'opinion qui admet la matière coéternelle à Dieu.

Saint (élément d'Alexandrie , dans son Exhortation aux -Gentils , enseigne que la seule volonté de Dieu est la création du monde : qu'il a tout fait seul, parce qu'il est seul val Dieu : que sa volonté seule opère , et que l cjjct suit son seul vouloir. Remarquez cette affectation de repéter le mot 5^///. Tout cela se peut-il dire, si Dieu a eu besoin de la matière pour agir?

H est vrai qu'Origène a été accusé d'avoir pensé que Dieu a créé la matière de toute éternité ; mais cette accusation n'est rien moins que prouvée, comme le remarquent très-bien les savants éditeurs des œuvres d'Origène. Quand elle seroit, vous n'en pourriez tirer aucun avantage, puisqu'il a constamment soutenu que Dieu est le créateur de la matière.

Il est vrai encore que saint Justin , dans l'endroit cite ,

I Vojez la préface de D. Marand à la Icle des OSu\tcs de îaint Juslin , a.« jiart. , p. xviij.

RÊFUTK PAU LII-MKME. I77

et saint Clément , dans le cinquième livre des Stromates , rapportent le sentiment d'Heraclite, sans l'improuver; mais ils rapportent de même les opinions absurdes de plusieurs autres philosophes, sans les réfuter en détail; en conclurez-vous qu'ils les admettent?Hëraclite, selon saint Clément d'Alexandrie , ne soutenoit pas seulement l'éternité de la matière, mais l'éternité du monde; et saint Clément ne l'improuve point. Ce Père a-t-il aussi admis Téternité du monde? Ah, Monsieur! pour me servir de vos propres paroles , vous lisez bien légèrement , vous citez bien négligemment les écrits que vous accusez si hardiment. Passons aux difficultés que vous formez contre la chute de Ihomme.

§ IV

Le principe fondamental de toute morale, sur lequel vous raisonnez dans tous vos écrits, est que l'homme est un être naturellement bon , aimant la justice et l'ordre; qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain ; vous en concluez que le péché originel n'est point prouvé par la nature même de l'homme '.

Si vous prétendiez seulement , qu'à considérer l'homme en lui-même , le mélange de bien et de mal qui s'y trouve n'est point tel que l'on puisse évidemment en conclure nne chute originelle ; que quoique les païens mêmes aient soupçonné cette chute, leur raisonnement n'est pas une démonstration ; qu'absolument parlant, Dieu a peut-être pu créer l'homme à peu près tel qu'il est : je ne disputerois point contre vous. Je n'ai pas la témérité d'avancer que Dieu ne pouvoit créer l'homme sujet à la mort ni à la concupiscence. Quand il est question de décider ce que Dieu a pu faire , il faut y regarder plus d'une fois.

Mais de ce que Dieu auroit pu le faire (ce qui n'est pas démontré), en conclure qu'il l'a fait, qu'il est faux que l'homme ait été créé plus parfait qu'il n'est , et qu'il soit

« Emile , tomç i , p. 1 8g , ei Ullr. , p. 1 5 cl 67.

17^ II* I) Kl s ME

déchu de celle pcrferllon par le péclic, scrolt-ce raisonner? Batlrsur celte supposlllon de la bonté absolue de l'Iiomine , dt'mciilie par la révélation, des systèmes de morale et un plan d éducation en l'air, n'est-ce pas employer ses talents à pure perte? Nous examinerons ce plan dans la lettre suivante; il faut résoudre à présent vos difficultés.

I .° Il s en faut bien , selon vous , (/iic celle doclrine du péché originel ne soit conlenue dans l'Ecriture , ni si clairement, ni si durement , qu'il a plu au rhéteur Augustin cl à nos théologiens de la bàlir^.

Voici, Monsieur, la seule de vos objections qui soit bien placée pour le fond , quoique fort incivile pour la forme. II faut commencer , sans doute , par s'assurer si Dieu a véritablement révélé le péché originel; si cette révélation n'étoit pas certaine, toutes les conséquences que Ton en tire porteroient à faux.

Pour la prouver, il n'est pas nécessaire de faire une grande dépense d'érudition théologique. Deux ou trois passages suffiront au lecteur judicieux ; un plus grand nombre seroit fort inutile pour vous qui les savez déjà. Psaume 5o, verset 7 : J'ai été conçu dans l'iniquité, et formé en péché dans le sein de ma mère. J imagine que vous n'adoptez pas l'interprétation ridicule que les rabbins donnent à ces paroles. Pvom. 5. 12 : Comme le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché ; de même la mort a passé chez tous les hommes par celui en qui tous ont péché. Ephes. 2. 3 : Nous étions par nature , ou par naissance , enfants de colère. 2 Cor. 5. \l\ : Si un seul est mort pour tous , donc tous sont morts. Je ne vous citerai ni latin , ni grec , ni hébreu : si vous doutez de la fidélité de ma traduction , vous pourrez consulter les originaux.

Je sais qu'il n'est aucun de ces passages sur lequel on ne puisse ergotlser ; qu'en rassemblant toutes les subtilités d'Origène, des pélaglens, des protestants , en épiloguant sur chaque mot, Ton peut venir à bout d'en obscurcir le

I LeUr. , p. i^.

sens. Mais, Monsieur, en vrai catholique, je ne crois pas que le texte seul de TEcriture, sans autre secours , soit capable (le fixer notre foi. Vous m'avez confirmé vous-mcme dans cette persuasion , en disant que le langage humain n'est pas assez clair; que Dieu lui-même, s il daignait nous parler dans nos langues , ne nous dirait rien sur quoi l'an ne pût disputer ; qu'il n'y a point de vérité si clairement énoncée oii l on ne puisse tromper quelque chicane à faire > ; réflexion que je trouve d'autant plus juste , que vous la vérifiez souvent par votre exemple. 11 se pourroit faire que vos frères les protestants ne s'en accommodassent pas ; mais ce n'est point à moi de vous concilier avec eux.

Faites attention que je pourrois vous apporter en preuve tous les textes de lEcriture , où il est parlé de la rédemption de Jésus-Christ, où il est dit qu il nous a délivrés de la puissance du démon, etc. ; tous ceux encore qui établissent la nécessité du baptême ; ces deux dogmes supposent nécessairement le péché originel. INotre religion est un système bien lié; quiconque attaque un seul article, ébranle la foi de tous les autres. Si la révélation du péché originel est fausse , toute la croyance chrétienne est nulle.

Ce n'est donc pas seulement sur la lettre de quelques passages isolés, qu'est fondée la révélation du péché originel, mais sur l'économie de notre religion, sur la foi constante de l'Eglise , depuis les apôtres jusqu'à nous. Quand saint Augustin confondîtes pélagiens,il ne fit que leur opposer le même langage dont l'Eglise s'étoit déjà servie contre Orlgène. On a cru le péché originel, non pas parce que saint Augustin l'enselgnoit , mais parce qu'on le croyolt déjà avant lui; parce que cette croyance remonte de siècle en siècle jusqu'aux apôtres et jusqu'à Jésus-Christ. Si saint Augustin s'élolt avisé de la combattre , Ton n'auroit pas eu plus de respect pour son opinion, que Ton n'en a eu pour celle de Julien , son adversaire. Vous assurez donc, contre la vérité, quç cette doctrine est l'ouvrage

y ■ , I liCttre., p. 57, V ' ' . .

'^O LE DKISME

du rhéteur Augustin , comme il vous plaît de le nommer. Ce titre de mépris que j'ai appelé incivil, mcritoit une epithete plus forte. Apprenez, Monsieur, que, quand saint Au-uslMi n'auroil ete recommandalile que par ses talents, vous lui devriez des e-ards ; que quand mc^'uie ce scroit nn' genic médiocre, vous devriez encore du respect à ses vertus.

2." C<? (logrnedu peclic originel est sujet, selon vous, à fies difficultés terribles^. Je conviens que tout est difficulté dans la rclij^ion et dans la nature. INotre esprit est trèsborne , et ses lumières fort incertaines , vous le reconnoissez : voilà pourquoi nous soutenons la nécessite dune révélation surnaturelle, et d'une autorité toujours vivante pour dissiper nos doutes, et fixer nos incertitudes. Les difficultés que renferme encore cette révélation , ne vous paroisscnt terribles, que parce que vous perdez de vue les principes que vous avez établis vous-même.

Ce dogme obscurcit la justice et la bonté de l'Etre suprême ; c'est-à-dire qu'il ne s'accorde pas avec les idées que vous vous formez de cette justice et de celle bonté ; je le crois, mais vous oubliez ce que vous avez dit ailleurs , que nous ne pouvons avoir des attributs de Dieu, que des idées très-obscures et très-imparfailes : comment ces idées peuvent-elles nous servir de règles pour juger certainement de ce que Dieu a pu et a dii faire 2.

Le moyen de concevoir, dites -vous, que Dieu crée tant d'âmes innocentes et pure? , tout exprès pour les Joindre à des corps coupables , pour leur y faire contracter la corrup^ iion morale, et pour les condamner toutes à l'enfer, sans autre crime que cette union qui est son ouvrage ?

Vous parlez peu exactement, Monsieur ; je ne sais pas d'abord ce que vous entendez par corps coupables, et sûre-

I Lettr. , j>. 15. — 3 Yojei; la première letlxe,

RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. l8l

ment vous ne le savez pas mieux que mol. Dieu ne cre'e point des âmes exprès , pour leur faire contracter la corruption morale : cette corruption n'est point sa première intention ; il a même voulu en premier lieu que cette corruption ne fût pas, puisqu'il avoit créé l'homme innocent, avec toutes les facilités nécessaires pour se conserver dans cet état : c'est le péché libre d'Adam qui a dérangé cette économie. Dieu pouvoit empêcher ce péclié , sans doute ; mais le devoit-il? Convenolt-il à ses desseins qu'il le fît? Qu'en savons-nous , vous et moi? Je soutiens qu'il ne le devoit pas, puisqu'il ne l'a pas fait ; vous avez enseigné vous-même que l'abus que Thomme fait de sa liberté, ne peut point être imputé à la Providence i.

Il n'est pas plus vrai que Dieu condamne à l'enfer les âmes, sans autre crinie que leur union avec le corps; il auroit fallu dire au moins , sans aucun crime propre et volontaire, encore votre proposition ne scroit-elle pas juste. Dieu ne condamne point les âmes à l'enfer, pour le seul péché originel , comme il y condamne ceux qui ont péché librement; il les prive seulement de la béatitude surnaturelle , qu'il ne leur doit pas. Si plusieurs théologiens ont enseigné que les âmes coupables du seul péché originel sont condamnées aux flammes de l'enfer, nous ne sommes pas obligés de suivre leur opinion ; l'Eglise ne l'a point autorisée comme un dogme de foi, ni condamné le contraire : c'est la foi seule de l'Eglise que j'entreprends de justifier.

Mais Dieu peut-il , sans injustice , punir les enfants du péché de leur père? Oui , Monsieur ; et pour concevoir en quel sens , il n'y a qu'à jeter les yeux sur la conduite que tient tous les jours la justice humaine , et dont personne ne se trouve scandalisé. Le roi anoblit un de ses sujets et ses descendants, sous condition qu'il lui sera fidèle. Ce sujet manque-t-il de fidélité? Le roi le dégrade , lui et sa postérité , confisque ses biens , etc. Voilà donc des enfants

I £mH«, t. 3, p. 7»

l82 T.F- DKISME

qui portent lapo'me <lu ptVhddc leur père, qui naissent roturiers cl pauvres, parce qu'ils ont un père coupable. Qu'y a-t-il en cela d'injuste, d'absurde, de révoltant?

Il n'est ici question que de la révocation d'un privib'j^e purement gratuit. Or, nous soutenons que telle est précisément la punition que Dieu a tirée du péché originel. Dieu n'a fait que priver la postérité d'Adam d'un privilège qu il avoit accordé gratuitement à notre premier père : l'immortalité, l'empire absolu sur les passions, le droit à la béatitude surnaturelle, ne sont point des apanages nécessaires de notre nature , mais une pure grâce dont Dieu avoit favorisé l'homme innocent : quelle injustice Dieu lui a-t-il faite , en la révoquant après sa chute?

\ous voyez, Monsieur, en quel sens on doit entendre CCS paroles de l'Ecriture qui vous ont si fort scandalisé ; que Dieu piinîl l iniquité des pères sur les enfants , Jusqu'à la troisième génération i. 11 s'agit dans cet endroit de la manière dont Dieu traitoit la nation juive, lorsqu'elle éloit tombée dans l'idolâtrie. Il retiroit de dessus elle cette protection spéciale et miraculeuse qu'il lui accordoit, tandis qu'elle demeuroit fidèle : alors cette nation malheureuse tomboit entre les mains de ses ennemis, essuyoit les fléaux de la guerre, de la servitude, de la misère ; alors les enfants se trouvoicnt enveloppés dans le malheur général de la nation. Rien de surprenant dans cette conduite ; Dieu seul roi, seul monarque de la nation juive, la traitoit comme peut faire en pareil cas tout autre souverain irrité contre ses sujets criminels de lèse-majesté.

3.° Mais le baptême efface le péché originel; il nous rend l innocence primitive ; nous en sortons aussi saints de cœur , qu'Adam sortit des mains de Dieu. Ce péché ne peut donc plus être la source de notre penchant au mal =».

' Evç(ff, ao, 5. VojM la prermèrç Lettre ci-devant. — * I«tlr., f . 2Qt

La conséquence seroit sans réplique , si le baptême , en ciTaçant la tache du pe'clié, en détruisoit encore tous les effets; mais il ne nous affranchit ni de la concupiscence, ni de la nécessite' de mourir , qui sont les peines du pèche'. 11 nous rend Tinnocence et le droit à la béatitude surnaturelle, mais non pas les autres privilèges que Dieu y avoit attachés dans Adam. Ce n'est donc pas mal raisonner , comme vous nous en accusez , d'attribuer encore les vices des peuples , non au péché originel déjà effacé , mais aux effets toujours subsistants de ce péché.

Vous prenez vous-même le soin de confirmer ma re'ponse , en vous objectant que les effets du baptême ne paroissent par nul signe extérieur ; qu'on ne voit pas les chrétiens moins enclins au mal que les infidèles. Sans convenir de l'égalité, j'admets le fait, et je prends acte de votre aveu.

Vous pressez la même difficulté , pour la rendre plus embarrassante, et vous affectez de n'y pas répondre, pour nous en laisser le soin. Je m'en charge volontiers. Monsieur : avec le secours que vous avez dans la morale évangéligue , outre le baptême , tous les chrétiens devroieni être des anges ; et les infidèles , "outre leur corruption originelle, livres à des cultes erronés , devraient être des démons.

Ce raisonnement seroit solide , si d'un côté les secours de la religion étoient tels que les chrétiens n'eussent pas la liberté d'y résister, et si de l'autre la nature humaine étoit tellement corrompue dans les infidèles , qu'il ne leur restât ni étincelle de raison, ni sentiment de la conscience. Or, vous comprenez que ni l'un ni l'autre n'est soutenable.

Que répondre^ ajoutez-vous, à ceux c^ui v\e f croient voir que relativement au genre humain , l'effet de la rédemption faite à si haut prix, se réduit à peu près à rien? Je réponds encore pour vous, qu'il n'est pas à craindre que jamais personne vous fasse voir un fait aussi faux. L'efficacité de la rédemption consiste en ce que Dieu, touché par les me'rites de Jésus-Christ; a donné à tous les hommes les

l84 LE PKISME

moyens de le connoître , et de parvenir an salnl; moyens dont un très-grand nombre a déjà profité, dont un plus grand nombre peut profiler encore, et profitera jusqu'à la fin des siècles. Est-ce là une rédemption qui se réduit à

peu près a ricni*

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