‹ Le déisme réfuté par lui-mêmeChapitre 26 sur 42 · T.E DÉISME · texte numérisé non relu

T.E DÉISME

loiif^-lomps oisive. 11 faut avouer que les circonslances ont ele lunueuses pour vous procurer i\csi aiilaj>;onisles dignes de vous : le consistoire et le conseil de Genève, des prélats du cierge de France , «ne lête couronnée. 11 y a tant de gloire à lutter contre de pareils adversaires, que quand vous auriez e'galement tort contre tous, on devroit vous le pardonner. A la vérité, l'on ne sait pas trop commenj accorder toutes ces brillantes disputes avec la modestie que vous affichez, et l'amour de l'obscurité dont vous faites des protestations si solennelles; vous méprisez sagement des agresseurs du commun , de petits démêlés littéraires , pour vous mesurer avec ce qu'il y a de plus grand dans le monde : ainsi du fond de votre retraite, vous attirez encore les regards de l'Europe entière. Celte modération n'est pas si mal étendue, mais elle ne nous semble pas fort méritoire.

Quoi qu'il en soit , nous devons nous féliciter des événements qui ont fait naître vos Lettres écrites de la Montagne. Vous nous y apprenez des faits dont il est utile d'être instruits; vous y rétractez l'apologie que vous aviez faite des ministres protestants : pour les punir de vous avoir censuré , vous dévoilez enfin leurs véritables sentiments ; vous démontrez la contradiction de leurs principes; vous poussez presque la sincérité jusqu'à convenir que nous raisonnons mieux qu'eux ; enfin , par de nouvelles objections contre les preuves de la révélation , vous nous donnez lieu d'ajouter ce qui pouvoit manquer encore à l'éclaircissement de cette question importante.

La dispute entre vous et le conseil de Genève est totalement étrangère à celle qui nous occupe. Comme celle-là fait l'objet de vos six dernières lettres , nous nous arrêterons uniquement aux trois premières. INous commencerons, si vous le voulez bien , par tirer les conséquences qui résultent de vos aveux ; nous relèverons ensuite quelques nouvelles faussetés qui vous sont échappées; enfin nous \âendrons à vos objections.

Vous convenez d'abord qu'il y a des erreurs dans vos

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livres^. « J'en aperçois moi-même, dites-vous, en assez » grand nombre ; je ne doute pas que d'autres n'en voient » beaucoup davantage , et qu'il n'y en ait bien plus encore » que ni moi ni d'autres ne voyons point. » Puisque vous avouez en même temps que l'erreur en fait de religion est toujours importante, et peut être dommageable 2, il est du bien public de de'voiler les vôtres, pour prévenir le mal qu'elles pourroient faire : si par hasard je réussis à les mettre en évidence et à détromper le lecteur, vous ne m'en saurez pas mauvais gré : c'est déjà un avantage.

Vous démontrez que le principe fondamental de la réforme ayant été de n'admettre d'autre juge en matière de foi que la raison, de rejeter toute autorité 3, lorsque les protestants reviennent à cette voie d'autorité, font des décisions synodales , des professions de foi , censurent des opinions, prescrivent aux fidèles ce qu'ils doivent croire, ils renoncent au principe de la réformation 4. Vous pouviez dire qu'ils le renversent de fond en comble. Les jugements dogmatiques ne peuvent être supportables que selon les principes de l'Eglise catholique. « Qu'on me prouve » aujourd'hui 5 qu'en matière de foi , je suis obligé de me n soumettre aux décisions de quelqu'un, dès demain je me » fais catholique , et tout homme conséquent et vrai fera » comme moi. » Ce sont vos paroles.

Vous reconnoissez donc qu'autant les ministres sont injustes selon leurs propres principes de rejeter votre doctrine , autant les pasteurs catholiques étoient obligés , selon les leurs, de la censurer : par-là vous avouez, et l'imprudence de votre procédé, en faisant paroître dans un royaume catholique un livre qui en attaque la croyance , et l'injustice de vos invectives contre le respectable prélat qui vous a condamné. Avez-vous pu vous plaindre de ce que M. l'archevêque de Paris agissoit contre vous selon les principes de sa foi , et selon les règles de son Eglise? ^

« Première Lettre , p. 8. — a Ibid. , p. 6. — 3 Ibid. , p. 45. — i Jbid., p. 5a.

2 )a 11. DEISME

Par cette même déclaration, vous c'tabllssez une vérité bleu plus essentielle, que tout homme consci/uent et vrai doit choisir, ou d'être catholique, ou d'être déiste ; il n'y a pas de milieu pour quiconque sait raisonner; celui que les protestants ont voulu tenir est ridicule et contradictoire. En matière de foi, il faut, ou admettre une autorité vivante pour décider de la doctrine , ou il faut s'en tenir à la raison seule : dans le premier cas , le catholicisme est établi ; dans le second , la raison va droit au déisme , comme vous y êtes allé vous-même. Le point où vous montrez que les protestants sont parvenus, en est la preuve complète i : mais jusqu'à ce que vous ayez fait voir que le déisme est la seule religion que Jésus-Christ a voulu établir; vous trouverez bon que nous demeurions attachés à la foi de l'Eglise qu'il a fondée.

Vous faites remarquer ^ que ce ne sont pas seulement les ministres d'aujourd'hui qui abandonnent dans la pratique, le principe auquel leur religion doit son existence, que cette contradiction est aussi ancienne que la réforme. Vous confirmez ainsi le reproche que les catholiques ont fait aux premiers réformateurs, et auquel ceux-ci n'ont rien pu répondre. Vous nous donnez lieu de douter s'il est possible que des hommes éclairés professent de bonne foi une religion dont les principes et la pratique sont nécessairement contradictoires. « Aussi, ajoutez -vous 3, » quelle prise n'ont-ils pas donnée en ce point aux catho- » llques , et quelle pitié n'est-ce pas de voir dans leurs dé- » fenses, ces savants hommes , ces esprits éclairés qui rai- M sonnoient si bien sur tout autre article , déraisonner si » sottement sur celui-là? Ces contradictions ne prouve- » roient cependant autre chose , sinon qu'ils suivoient » bien plus leurs passions que leurs principes. Leur dure

I Lettre a , p. 53 et 54- — = Ibid. , p. 49- — ^ Ibid., p. 5Qt

«orthodoxie elle-même étoit une hérésie. C'ctoit hien là » l'esprit des réformateurs , mais ce n'etoit pas celui de la » réformation. » Il faut que vous ayez été hien en colère contre vos frères , pour révéler ainsi Tignominie de votre mère.

» « La religion protestante est tolérante par principe, » elle est tolérante essentiellement, elle Test autant qu'il » est possible de l'être, puisque le seul dogme qu'elle ne » tolère pas, est l'intolérance 2. » Fort bien; la réflexion est juste, quoique ancienne. La tolérance est le seul dogme essentiel à la réforme , elle ne peut subsister que par lui : fût-on athée, pourvu qu'on soit tolérant, l'on en croit assez pour être sauvé chez les protestants. Tolérance universelle : voilà, pour ceux qui savent penser, tout le symbole de la sainle et bienheureuse reformation. Je n'avois pas osé dire tout cela dans ma cinquième lettre; mais enfin vous nous l'apprenez, il ne nous conviendroitpas devons démentir.

A la vérité ,\;e secret n'est pas encore révélé au peuple : dans la manière d'enseigner et dans la pratique , les protestants sont beaucoup plus intolérants que l'Eglise romaine; on peut le démontrer par leurs catéchismes mêmes 2.

Selon vous , « les ministres ne savent plus ce qu'ils » croient, ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils disent^. On » leur demande si Jésus-Christ est Dieu , ils n'osent ré- » pondre 4. On leur demande quels mystères ils admet-

« Lellr. , p. 5o. — - Dans le «rand caldchisme de Berne, cnseij^nc dans le comte de Neucliatel , et dans tout le pays cie Vaud, on dit, page i36, que le pape est l'anteclirisl; p. 2i8, que la racssu est une maudite idolàlrie; p. 189 , que les papistes baptisent avec un mélange d'eau, d'huile, de sel et de crachat; p. 216, qu'ils sont plus cruels que les Juifs envers Jc'sus-Christ ; p. 224 > qu'ils adorent le pain; p. 262, qu'ils appellent le pape le trh-ffrand Dieu sur (erre , etc. On y reproche des erreurs aux luthériens et aux autres sectes. Ce catéchisme est reconnu pour symbolique par la compagnie des pasteurs de Neuchâlel , dans leur Mèrnoire historique et raisonne', présenté au conseil d'étal en J761 , p. 4o ; on connoît les inscriptions injurieuses aux catholiques qui se lisent à Genève, à Neuchâlel nu ailleurs. Remplir la tcte des enfants de prévention contre les autres communions , est-ce inspirer la tolérance? Les catholiques n'invectivent point, dans leur catéchisme, contre les protestants. — 3 Troisième lellre , p. 5l . — 4 Ibid, , p. 3.

^."i LT. DKISME

» lent, ils n'osent repondre Leur intérêt temporel

» est I;i seule chose qui décide de leur foi '. On ne sait ce » qu'ils croient ni ce qu'ils ne croient pas : on ne sait pas » morne ce qu'ils font semblant de croire : leur seule ma- » nicre d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres.» Le portrait ne paroît pas flatte. Pour nous , timides catholiques , nous craindrions de blesser la charité , en les peignant sous ces couleurs : mais vous devez les connoître mieux que nous.

Voilà cependant les hommes dont vous étiez autrefois l'apologiste, dont vous avez fait l'éloge, tant que vous avez espéré leur suflrage. Vous l'ont-ils refusé? tout leur mérite s'est éclipsé. Cela décrédite un peu vos jugements, on voit que vous distribuez l'encens ou le blâme, selon la mesure de votre intérêt. Vos sentiments sont comme la foi des ministres , ils varient selon les circonstances.

§ ni.

Le tableau des patriarches de la réforme n'est pas moins brillant sous votre pinceau 2. Us se disent d'abord envoyés pour réformer l'Eglise ; on leur demande des preuves de leur mission, ils répondent qu'il n'en faut point d'autre que l'évidence de leur doctrine. Réponse dont vous faites sentir le ridicule , en ce que toutes les sectes prétendoient également leur doctrine évidente 3. Mais vous omettez une circonstance essentielle. Quand Muncer, avec ses anabaptistes, commença de prêcher une doctrine contraire à celle de Luther, ce fier réformateur lui demanda hautement des preuves de sa mission, des miracles manifestes 4. Ainsi il soumettoit les autres à une épreuve dont il trouvoit bon de se dispenser lui-même.

Calvin n'agissoit pas moins conséquemment ; après avoir bien déclamé contre l'autorité de l'Eglise , et contre la ty-

» Troisième lettre , p. 54- — 2 Ibld. , p. 63 et suiv. — 3 Jbid., p. 65. — f Sleidan, 1. 11 , e'dit. de i635, p. 69.

RÉFUTÉ PAR ItTÎ-MEME. 2^5

r.mnie papale , il s'arrogea lui-même à Genève un despotisme cent fois plus absolu et plus tyrannique. « Quel rt homme, dites-vous i , fut jamais plus tranchant, plus » impe'rieux , plus décisif, plus divinement infaillible à » son gré, que Calvin ; pour qui la moindre opposition , » la moindre objection qu'on osoit lui faire, e'toit toujours >> une œuvre de Satan, un crime digne du feu? Ce n'est » pas au seul Servet qu'il en a coûté la vie pour avoir osé » penser autrement que lui. » Et voilà l'apôtre suscité de Dieu pour réformer l'Eglise.

Cette contradiction , toujours inhérente à la réforme, a subsisté jusqu'à nous , et fournit de temps en temp«de nouvelles scènes. La condamnation du ministre Petit- Pierre , dans le comté de Neuchâtcl , est récente , et ne sauroit vous être inconnue. «Quel triomphe sur nous, « dit naïvement un de ses juges 2, ne donnerions-nous pas » par-là à nos voisins de l'Eglise romaine, qui sans cela » n'ont déjà que trop mauvaise opinion de notre réforme?» Et comment les catholiques pourroient-ils en avoir bonne opinion , lorsque ceux mêmes qui ont été élevés dans son sein, comme vous, Monsieur, conviennent qu'elle s'est établie par la plus ridicule de toutes les comédies?

Sans l'épouvantail de l'Eglise romaine , il y a longtemps que le grand ouvrage de la réforme scroit plus avancé. La crainte de donner aux catholiques de nouveaux sujets de triomphe , engage à conserver , sinon l'ancienne doctrine, du moins l'ancien langage. Si nous tolérons que l'on enseigne la durée bornée des peines de l'enfer, que diront les catholiques? Voilà la loi qui a dicté la condamnation de Petit-Pierre. Ainsi l'Eglise romaine, en maintenant parmi ses enfants l'unité de la foi , en conserve encore les restes chez ses ennemis, malgré eux; elle en obtient par la honte ce qu'ils ne veulent pas lui accorder par respect.

I Troisième lettre, p. 67. — 2 Voyez Pccrit inlîfulc ; Mes réflexions, pièce| justidcalives , p. i3^.

o5() T. F. DI.ISME

ScIdii vous, les catholiques prirent le change à la naissance Je la réforme '. «Au lieu de chicaner les preuves de » leurs adversaires , ils dévoient leur dire : — Vous nous » faites une guerre ouverte, vous soufflez le feu de toutes

» parts ; vous voulez absolument convertir , contrain-

» dre même. Vous dogmatisez, vous prêchez, vous cen- » surez , vous anathcmatisez, vous excommuniez, vous » punissez , vous mettez à mort , vous exercez l'autorité' » des prophètes , et vous ne vous donnez que pour des » particuliers, etc. » Prenez garde , je vous prie. Ces faits que vous supposez certains , et qui le sont en effet , sont contraires à ce que vous avez soutenu ailleurs. Vous avez dit^ que les protestants ne demandoient d'abord iqu'à être soufferts et à vivre en paix ; qu'ils n'ont usé de violence que quand il a fallu repousser les persécuteurs : ici vous convenez que les catholiques pouvoient leur reprocher d'allumer le feu de la persécution dès leur naissance. Le mal incurable de la réforme vous a gagné; les contradictions y sont inévitables : Calvin , Luther, les ministres , vous-même y tombez tous , dès que vous voulez entrer dans quelque discussion théologique.

« Le clergé romain rit et les laisse faire 3,» INon , Monsieur, nous ne rions point : nous pleurons sur l'aveuglement de nos frères; mais peut-être Dieu veut se servir de son excès même pour le guérir.

Vous faites un autre aveu sur le personnage que 'vou.s avez fait jouer au Vicaire savoyard 4. «Ce qu'on auroit pu » me reprocher, peut-être, étoit un défaut de conve- » nance , en faisant parler un prêtre catholique , comme » jamais prêtre catholique n'a parlé. » Effectivement, vous l'avez fait parler en vrai protestant, ou plutôt vous lui prêtez un langage qui n'est d'aucune religion existante ni possible. En voulant le travestir, vous lui avez fait con-

1 Troisième lettre, p. 66 et suiv. V. l'écrit intitulé : Mes réflexions, piVceJ justificalives , p. 66 et suiv. a A M. de Beaumont, p. 86 et 87. — 3 Serondf lettre, p. 5a. — * Ibid., p. 5g.

RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. sSy

tracter votre mauvaise hahitudc de tomber dans des contradictions fréquentes : j'en ai relevé plusieurs.

Enfin , vous convenez que les catholiques pourront aisément réfuter vos lettres', parce que vous n'avez point aflaire ici aux catholiques , et que vos principes ne sont pas les leurs. Vous pouviez ajouter même que vous changez de principes, selon les occurrences , tout comme vous changez les faits. jN'importe, j'admets la possibilité de la réfutation ; je me flatte même de l'avoir effectuée d'avance, en détruisant le principe fondamental sur lequel portent tout votre système, tous vos raisonnements, toutes vos objections. .Te ne réfuterai pas assurément ce que vous prouvez contre les protestants, qu ils sont toujours en contradiction avec eux-mêmes ; je le pense comme vous , j'en suis convaincu depuis long-temps, et je réponds qu'ils n'entreprendront pas de montrer le contraire.

Quelque opposés que soient d'ailleurs les catholiques et les protestants , ils conviennent (ou du moins ceux-ci convenoient autrefois) que Dieu a pu nous révéler et nous a révélé des dogmes incompréhensibles, des mystères; que pour nous obliger à les croire , il a fallu qu'il autorisât la mission de ses envoyés par des œuvres surnaturelles , par des miracles ; qu'il a ainsi caractérisé en effet la mission de Jésus-Christ et des apôtres. 11 est vrai qu'en admettant ce principe, les protestants se percent de leurs propres traits, puisque les réformateurs n'ont point ainsi prouvé leur mission. Vous l'avez démontré, et bien d'autres l'avoient fait avant vous : c'est l'affaire des protestants de sauver cet inconvénient comme ils pourront.

Mais la prétention des catholiques demeure en son entier ; vous n'avez point encore montré qu'elle renferme contradiction , vous ne le montrerez jamais. Ce principe

I Troittème lettre , p. 99.

258 LE DKtSMIÇ

contradictoire au vôtre, une fois établi, votre système tombe nécessairement, et toutes vos objections ne peuvent le soutenir.

« Qu'on me prouve aujourd'Fiui qu'en matière de foi, » je suis ol)li{i;è de me soumettre aux décisions de quel- » qu'un, dès demain je me fais catholique, et tout homme » conséquent et vrai fera comme moi. » Déjà la preuve est toute faite. Je vous ai montre dans ma quatrième lettre, que cette oblio;ation découle par une chaîne de conséquences du principe fondamental que j ai prouvé contradictoirement contre vous dans la première. Dès que Dieu nous a révélé des mystères incompréhensibles dont notre raison ne peut voir immédiatement ni la vérité ni la fausseté , il n'a pu nous les rendre croyables que par des preuves extérieures, par le caractère divin dont il a revêtu ses envoyés. Or, ses envoyés sont un corps perpétuel et toujours subsistant; nous lui devons aujourd hùi la même docilité , la même soumission qui lui étoit due au moment qu il reçut sa mission de Jésus -Christ. Je ne répéterai point ce que j'ai dit pour le faire voir.

La seconde chose que nous avons à faire , est de relever quelques propositions fausses, outrées, indécentes, qui vous sont échappées dans la mauvaise humeur où vous étiez contre les protestants , et dont vous n'aurez pas de peine à convenir lorsque la bile sera calmée.

Vous étiez convenu ^ que les erreurs des auteurs sont souvent indifférentes, mais qu'il en est aussi de dommageables, même contre l'intention de celui qui les commet ; que telles sont fréquemment celles où l'on tombe sur la religion. Ensuite vous soutenez 2 que l'erreur sur le dogme n'est nuisible qu'à ceux qui errent.Voilà une petite contradiction. A la vérité , l'erreur purement intérieure qui

I Première IcUre, p. 9. — » Jbid,, p. l^.

n'est point connue du public, ne peut nuire qu'à ceux qui errent; mais Terreur publiée, consignée dans des livres qui courent l'univers , n'est -elle nuisible qu'à celui qui l'a commise ? Est-il vrai que les tribunaux humains ne peuvent étendre leur compétence sur ces sortes d'erreurs? C'est le sophisme éternel de tous ceux qui dogmatisent. Ils ne prétendent, disent- ils, qu'à la liberté de penser : et qui jamais s'est informé de leurs pensées? La liberté de croire ce qu'on veut , est-elle aussi la liberté de prêcher , d'écrire , d'imprimer impunément ?

Mais si vous avez enseigné des erreurs , elles sont involontaires ; si vous avez nui , c'est innocemment : le magistrat ne peut point vous punir pour cela : on ne doit punir dans le mal que la volonté^. Faux principe : le magistrat ne punit point dans le mal la volonté ni l'intention, parce qu'il ne peut pas les connoître ; il punit le délit extérieur qui est le seul de son ressort. Quelle affreuse police ne vlcndroit-on pas à bout d'introduire , si l'intention présumée innocente pouvoit justifier le crime? Un assassin en sera quitte pour dire qu'il a poignardé son ennemi pour l'empêcher de commettre un forfait qui l'auroit conduit sur la roue. On fait tous les jours le procès à un meurtrier involontaire ; quand il est bien prouvé que sa faute est casuelle et imprévue , l'on a encore recours à des lettres de grâce pour l'absoudre entièrement. A plus forte raison , s'il étoit prouvé qu'il a dû prévoir le meurtre, et qu'il a dû s'abstenir de l'action dont ce malheur s'est ensuivi , il ne seroit pas absous. Dieu seul est juge de l'intention ; mais les hommes ne doivent point la présumer bonne, lorsque l'action est mauvaise. Vous prétendez enseigner autant d'erreurs qu'il vous plaira, sans que personne ait droit de vous juger coupable, parce que vous avez bonne intention : l'on en laisse à Dieu le jugement, et on vous punit de votre doctrine manifestée.

Vous n'avez point blessé la religion, vous n'avez attaque'

I Premicrç lettre , p. jo,

que le fanatisme aveup;le, la superstition cruelle , le slupi<le préjuge I. Mais s'il vous plaît d'appeler fanatisme, superstition, préjuge', le fond même de la religion , serezvous justifie par l'abus des termes? Avec des mots, vous tranchez la question.

§ VI

Bientôt vous expliquez ce que vous entendez par superstition. « Le christianisme dogmatique ou théologique » est, par la multitude et l'obscurité de ses dogmes, sur- » tout par l'obligation de les admettre , un champ de ba- » taille toujours ouvert entre les hommes , et cela sans » qu'à force d'interprétations et de décisions , l'on puisse » prévenir de nouvelles disputes sur les décisions mê- » mes2.» Si toutes les institutions contre lesquclleson peut disputer, sont mauvaises et doivent être abolies, tout est mauvais , il faut tout détruire dans l'univers. On dispute sur les mœurs, on dispute sur tous les gouvernements; les retrancherons-nous pour empêcher les disputes?

« Le meilleur expédient est de laisser le christianisme » tel qu il est dans son véritable esprit, sans autre obliga- » tion que celle de la conscience , sans autre gêne dans les » dogmes que les mœurs et les lois. » Soit pour un moment, et alors on ne disputera plus. Mais déjà l'on dispute contre tous les dogmes du déisme ou de la religion naturelle que vous appelez le vrai christianisme, l'existence de Dieu, son unité, sa providence , la spiritualité, l'immortalité, la liberté de notre âme, les peines et les récompenses de l'autre vie; pas un de ces points, contre lequel on n'ait fait des livres, contre lequel on n'en fasse tous les jours. Si nous ne retenons aucun de ces dogmes, sur quoi portera la sanction des lois ?

Voyez le Diclionnaire philosophique , l'elixir de l'esprit humain , où toute l'essence de la philosophie moderne est

I Première lettre, p. i6. —a Ibid., p, 84.

fondue comme dans un creuset. On nous y enseigne doctement que rathéisme n'est point une erreur si dangereuse ; qu'une société d'athées peut très-bien subsister; que le sénat romain , ce qu'il y a de plus grand dans l'histoire , étoit une assemblée d'athées. On nous y apprend que nous ne sommes pas certains par la raison naturelle , si nous avons une âme , que la liberté est un mot vide de sens, etc. Nous ne sommes pas au bout ; ce précieux recueil ne fait que commencer. L'auteur est sûrement un grand homme , car il n'y a qu'un grand homme qui ait le privilège de déraisonner ainsi.

Vous connoissez un autre grand homme , si ce n'est pas le même, qui ne peut pas vous pardonner de croire en Dieu. LfC pardonnera- t-il à d'autres? Voilà donc tout homme qui croit en Dieu exposé à être traité comme les théologiens auxquels vous ne pardonnez pas. Bel expédient pour finir les disputes.

De là il résulte un terrible embarras pour le pauvre chrétien qui ne croit que le pur Evangile. Selon un grand homme, dira-t-il , la spiritualité de l'âme n'est ni connue ni démontrée par la raison , mais seulement par la révélation. Selon un autre grand homme, M. Rousseau, Dieu ne peut révéler que ce qui est démontré vrai par la raison. Donc la spiritualité de l'amené peut pas être révélée; donc elle n'est certaine , ni par la raison , ni par la révélation. Où en sommes-nous?

Vous renouvelez un paradoxe , ou plutôt une fausseté palpable que vous soutenez de toutes vos forces dans le Contrat social. « Loin de taxer le pur Evangile d'être » pernicieux à la société, je le trouve en quelque sorte » trop sociable, embrassant trop tout le genre humain par » une législation qui doit être exclusive, inspirant l'hu- ^ Rianité plutôt que le patriotisme , et tendant à formçr

262 T.E DKISME

» (les hommes ])lul('it que des citoyens». T^e patriotisme, » ajoutcx-vous dans une note, et l'humanlte sont incom- » pallbles dans leur énergie, et surtout chez un peuple » entier. »

Si vous entendez le patriotisme fanatique , qui se fait de la patrie une idole à laquelle il faut immoler tout l'univers, vous avez raison : poussé à cet excès, il est Cfjalenient oppose à la reli^^ion et à l'humanité : et alors c'est un vice et non une vertu. SI le christianisme a heureusement banni de dessus la terre cette fureur patriotique , si belle dans les livres, et si détestable dans la société, est-ce un malheur? C'est elle, dlrez-vous, qui a formé les héros grecs et romains. Soit. Quand le monde n'eût jamais vu de pareils héros , y auroit-il rien perdu? 11 y aurolt eu moins d'usurpations et de forfaits, et moins de sang répandu, moins de provinces ravagées, moins de villes réduites en cendres.

L' Evangile forme des hommes plutôt que des citoyens. Selon vos idées, le citoyen n'est- il plus un homme i* C'est donc un monstre ; bénite soit mille fois la religion qui en a exterminé la race ! Non , Monsieur, le christianisme ne forme point un citoyen à la façon du Contrat social , c'està-dire un républicain farouche, qui ne volt dans l'univers que la seule ville où il est né, qui se fait un plan de la rendre , à tel prix que ce soit, maîtresse de toute la terre, qui compte pour rien les crimes , dès qu'ils sont utiles à ce beau dessein. Mais il forme des citoyens sages, vertueux, paisibles, qui aiment leur patrie sans haïr les autres nations , qui souhaitent de la voir florissante sans écraser personne, qui en respectent les lois sans blâmer, ni censurer , ni réformer les autres gouvernements : et il paroît que ceux-ci valent bien les premiers.

Grâces à l'Evangile, nous ne verrons pas un Paul Emile détruire dans une seule province soixante-dix villes , et mettre dans les fers cent cinquante mille esclaves : nous

I Première lettre p. 35.

n'entendrons plus un fougueux Caton conclure toutes ses opinions dAns le sénat par ces paroles forcenées : item, il faut détruire Carthage. TSous ne vanterons plus les exploits d'un Scipion l'Africain, dont la rage ne peut être assouvie que par l'incendie de cette ville malheureuse : nous n'avons plus à craindre qu'un brutal Mummius aille saccager, raser, brûler la plus belle ville de la Grèce, parce que sa gloire oflusquoit Rome, et punisse des milliers d'innocents de la folie de deux ou trois séditieux. Si la dernière guerre qui a occupé toute l'Europe , avoit été conduite par de tels héros, l'Allemagne ne seroit aujourd'hui qu'un affreux désert.

§ vm.

M La science du salut et celle du gouvernement sont » très-difterentes^. » Si vous parlez d'un gouvernement ambitieux , qui ne pense qu'à lui-même , vous avez raison : si vous entendez un gouvernement sage , équitable , modéré , vous avez tort.

« La doctrine de l'Evangile n'a qu'un objet, c'est d'ap- » peler et sauver tous les hommes; leur liberté, leur bien- » être ici-bas n'y entrent pour rien ; Jésus l'a dit mille » fois 2. » La doctrine de l'Evangile a pour but principal de sauver les hommes ; mais on vous soutient qu'elle procure aussi leur bien-être , autant qu'il est possible d'y parvenir ici-bas. Lorsque Jésus a prêché , les circonstances étoient différentes; on ne pouvoit embrasser l'Evangile sans s'exposer à l'exil , à l'esclavage , aux persécutions, à' la mort ; voilà ce que Jésus a dit , et ce qui est vrai. Mais aujourd'hui que le monde est chrétien , du moins en grande partie, on vous répète que, par l'observation exacte des lois de l'Evangile , les particuliers et les états y trouvent tout à la fois la liberté , le bien-être , la conservation et la prospérité du gouvernement. Peindre autrement le

» Prcmjcrç Içltre , p. 35. — a llid. , p. 36.

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christianisme, c'est le rendre odieux , c'est insinuer que ses lois ne sont pas laites pour ceux qui gouvernent; que pour être bon citoyen , il faut n'avoir point de religion. Quoi que vous en puissiez dire , riniplétë est dans votre opinion , et non pas dans la nôtre.

Vous renouvelc/i vos plaintes de ce que l'on ne prend pas le vrai sens de vos livres, de ce que l'on vous impute des sentiments que vous n'avez pas'. Cela peut être : mais il y a plus de votre faute, que de celle de vos lecteurs. Vous ne parlez point exactement, vous n'usez jamais de correctifs; vous traitez dans le feu de Tcntliousiasme des questions qui demandent tout le flegme du bon sens. w,Te » ne vois point comme les autres hommes , dlslez-vous en » commençant à écrire 3, il y a long-temps qu'on me l'a » reproché : mais dépend-il de moi de me donner d'autres » yeux et de m'affecter d'autres idées? INon. Il dépend de » moi de ne point abonder dans mon sens, de ne point » croire être seul plus sage que tout le monde. » Voilà cependant ce que vous faites. Parce qu'on n'a pas adopté votre système , parce que vous trouvez partout des contradicteurs, vous élevez la voix, vous traitez tout le monde du haut en bas. Si vous avez la fièvre , est-il défendu aux autres de se bien porter?

Rien de si risible que la description que vous faites de l'état religieux de l'Europe au moment où vous publiâtes votre livre. «La religion décréditée en tout lieu par la phi- » losophie , avoit perdu son ascendant jusque sur le peu- » pie. Les gens d'église, obstinés à l'étayer par son côté » foible , avoient laissé miner tout le reste , et l'édifice en- » tier portant à faux , étoit prêt à s'écrouler. Les contro- » verses avoient cessé, parce qu'elles n'intéressoient plus » personne, et la paix régnoit entre les différents partis,

> Premièrç lettre , p. 36 et sujv. — = Préface d'Emile , p. 5.

RÉFUTÉ PAR LIII-MÉMF- 2fi5

» parce que nul ne se soucioit plus du sien. Pour ôter les » mauvaises branches , on avoit abattu l'arbre ; pour le re- » planter, il n'y falloit laisser que le tronc'.» Voilà un merveilleux tableau en idée. Seroit-il possible que vous vous fussiez flatte' de changer les idées de toute l'Europe avec un livre ? Eh ! l'Evangile n'a encore pu changer les vôtres. Le succès n'a pas répondu à vos grands desseins ; voilà ce que vous déplorez. Le moment que vous aviez saisi, est manqué ; il ne reviendra plus , tout est désespéré 2.

Enfin votre secret vous a échappé. Le timide Vicaire , qui propose modestement des doutes à son élève, cachoit un législateur qui croyoit avoir trouvé le moment heureux d établir solidement la paix universelle 3, qui vouloit faire dans la religion ce que l'abbé de Saint-Pierre avoit projeté dans la politique. On a nommé ses projets, les rêves d'un homme de bien; en effet, ils ne peuvent faire de mal à personne. Mais il est bien plus dangereux de rêver en fait de religion , qu'en matière de politique ; et en tout genre , plus le songe a été brillant , plus le réveil est fâcheux. Remontons à la cause qui vous a fait rêver.

Vous avez jugé de l'état de l'Europe par le ton des sociétés que vous avez fréquentées ; vous étiez dans l'erreur. La religion n'est décréditée par la philosophie, que parmi ceux qui ne connoissent ni l'une ni l'autre : si la contagion a déjà gagné le peuple des grandes villes, le reste du royaume est encore sain, et nous espérons qu'il continuera de l'être. Ce n'est point par le côté foible que les gens d'église soutiennent la religion ; c'est par le côté fort , par la certitude inébranlable des preuves de la révélation. Malgré tous vos efforts pour l'entamer de ce côté-là, vous n'avez pas fait brèche ; je vous montrerai bientôt que les nouveaux coups que vous lui portez sont aussi impuissants que les premiers : vous n'avez même lancé que des traits émoussés depuis long-temps. En vain vous avez cru l'édifice prêt à s'écrouler; la main toute-puissante qui l'a

J Cin(juirîmc lettre , p. aoi. — 2 Ibid., p. 2o3. — 3 Ibid. , p. 20a,

Làti, saura le soutenir: elle n'opposera, comme autrefois, à tout f'orgueil des faux sages , que la droiture et le bon sens des petits et des simples. Les controverses avoient cesse , parce que nous ne pensons jamais à attaquer , mais seulement à nous défendre : nous serions toujours en paix si tant d'auteurs turbulents vouloient se taire et nous y laisser. Vous avez rallumé le feu plus violemment que jamais , et rajeuni les anciennes disputes ; c'est tout le fruit de votre travail. Plus vainement encore avez-vous cru replanter l'arbre, il ne fut jamais déraciné, et votre main meurtrière est plus propre à détruire qu'à édifier.

Vous ne ferez pas secte , vous le prophétisez, et nous en acceptons l'augure ^ : votre exemple prouvera contre vousmême que l'enthousiasme ne peut que nuire à notre religion , et qu'elle ne s'est point établie par le fanatisme.

C'en est assurément un , et l'on ne peut le méconnoître d'avancer qu'il y a des erreurs dans la Bible 2; que saint Paul étoit naturellement persécuteur, qu'il n'avoit pas entendu Jésus-Christ lui-même 3; qu'il y a dans ses écrits des passages outrés4; que vous n'êtes pas toujours de son avis, que vous prouverez que vous avez quelquefois raison de n'en être pas 5.

Saint Paul déclare lui-même que V Evangile qu'il a prêché n'est point selon les hommes , qu'il ne l'a reçu d'aucun homme , mais par la révélation de Jésus-Christ^. Cet apôtre a été persécuteur avant sa conversion, maisa-t-il persécuté quelqu'un depuis son apostolat ? Je conviens que saint Paul n'étoit pas tolérant selon vos principes; je vous ai montré dans ma cinquième lettre , que Jésus-Christ luimême ne l'étoit pas, et aucun de ses apôtres ne l'a été. Vous citez saint Jacques 7 choisi par le Maître en personne,

» Ciaquième lettre, p. 197. — a Troisième lettre, p. 112. — 3 Première lettre,

p. 29.- 4 Troisième lettre, p. 117 5 Ibid. , p. n8. — 6 Galat. i , II. —

y Première lettre , p. ag.

et qui avoit reçu de sa propre bouche les instructions qu'il nous transmet : or, saint Jacques ne dit point qu'il faut tolérer ceux qui sont dans Terreur , mais qu'il faut les convertir'. Saint Jean choisi de môme et instruit par Jcsus-Christ, saint Jean, lapôtre de la charité, défend de recevoir celui qui n'enseigne pas la doctrine de Jésus-Christ , il ne veut pas seulement qu'on le salue 2; voilà encore un persécuteur. Saint Pierre élevé à la même école , dépeint les faux prophètes sons les plus noires couleurs, et les menace de la perdition 3 ; tel est le langage de tous les apôtres.

C'est ainsi que vous replantez l'arbre , en corrigeant la Bible , et en contredisant les apôtres. Il a fallu que vous fussiez censuré pour découvrir enfin vos vrais sentiments: vous ne parliez pas si clairement dans Emile ; le style emporté de vos différentes lettres, ne ressemble plus au ton doucereux et bénin du Vicaire savoyard.

Venons aux objections que vous continuez de faire contre les preuves de la révélation , contre les miracles. C'est le poste où vous croyez triompher ; mais vous êtes encore loin de la victoire. Je les suivrai dans le même ordre que vous les proposez.

Etablir la religion par des faits , c'est la remettre sous l'autorité des hommes. « INos prosélytes auront deux rè- ») gles de foi qui n'en font qu'une , la raison et l'Evangile ; » la seconde sera d'autant plus immuable , qu'elle ne se » fondera que sur la première , et nullement sur certains » faits , lesquels , ayant besoin d'être attestés , remettent » la religion sous l'autorité des hommes 4. »

L'Evangile soumis à la raison est-il encore règle de foi? C'est un livre comme un autre. Il sera règle de foi immuable. Les jugements de la raison sont-ils immuables , Tont-

ijac.^y xg. — i2.Joan., v. 10. — 3 2. Fet. a. — 4Prcmipre.etlrc, p. 19.

ils jamais cle? Dans celte multitude d'hommes qui ont piélcMidu suivre leur raison, depuis l'Evanj^ilc comme auparavant, y en a-l-il deux qui se soient accordes sur les points les plus nécessaires.'* «Trop souvent la raison nous » trompe, dlsiez-vous autrefois, nous n'avons que trop » acquis le droit de la récuser i. » Et aujourd'hui, c'est elle qui doit servir d interprète à 1 J£vanf»iIo : si nous avons droit de récuser l'interprète , à quoi servira le texte de la loii*

Les faits remellent la religion sous l autorité des hommes. En soumettant l'Evangile à la raison , ne le soumclte^vous pas à rautorllé des hommes, autorité récusablc selon vous-même? Sur quel objet le témoignage des hommes est-il plus faillible , sur les faits ou sur les dogmes? Y a-til entre eux la même variété d'opinions sur un fait palpable, que sur une question spéculative? Les hommes sont-ils aussi sujets à douter de ce qu'ils voient, de ce qu'ils touchent, de ce qu'ils sentent, que de ce qu'ils ont cru apercevoir en méditant? D'ailleurs, pour constater les faits qui servent de fondement à 1 Evangile, ce n'est point à un ou deux témoins qu'il faut se fier; je vous l'ai déjà dit, la face du monde entier changée par Jésus-Christ et les apôtres , voilà nos témoins et nos monuments. Fonder l'Evangile sur cet appui, est-ce le soumettre à l'autorité des hommes? Fussé-je seul dans l'univers, il me seroit impossible de douter de l'existence de Jésus-Christ , de ses apôtres , de leur prédication , de leurs miracles.

Telle est la contradiction constante et la bizarrerie de vos principes. Obligé de vous démontrer à vous-même les premières vérités de la religion naturelle , vous avez commencé par fermer les yeux aux lueurs trompeuses de la raison , pour n'écouter que la voix du sentiment intérieur 2. A présent vous soumettez l'Evangile à ce juge infidèle que vous n'avez pas cru devoir consulter. Dieu nous avoit donné l'Evangile pour redresser les erreurs de la raison

I Emile, t. 3, p. 9t. — a Jbid., t. 3, p. 3g,

égarée dans tous les hommes; et contre la nature des choses , c'est la raison qui doit redresser l'Evangile. Dans ce beau système , quelle prérogative accordez-vous à l'Evangile sur le manuel d'Epictète, ou sur la république de Platon?

Ceci au reste est une objection isolée et lâchée au hasard; c'est dans la troisième lettre que vous entamez sérieusement la matière. 11 est curieux de vous voir d'abord poser des principes qui font clairement votre condamnation.

u Les hommes ayant des têtes si diversement organisées, » ne sauroient être affectés tous également des mêmes ar- » guments, surtout en matière de foi. Ce qui paroît évi- » dent à l'un, ne paroît pas même probable à l'autre : l'un » par son tour d'esprit n'est frappé que d'un genre de » preuves; l'autre ne l'est que d'un genre tout différent. )) Tous peuvent bien quelquefois convenir des mêmes » choses ; mais il est très-rare qu'ils en conviennent par » les mêmes raisons ^ . »

Principe admirable , dès qu'il s'agit d'objet de spéculation ; mais quand il est question de faits palpables, voiton ces têtes si diversement organisées , disputer encore et recourir aux arguments? On ne fait point de dissertations pour savoir si un homme est vivant ou mort, et s'il faut l'enterrer ; s'il est sain ou malade , et s'il lui faut un médecin ; s'il a bien dîné, ou s'il meurt de faim ; si une femme qui vient d'accoucher, est la mère de son enfant; si le soleil luit , ou si c'est la lune : voici donc le joug sous lequel l'entêtement, les préjugés, l'humeur et le caractère, l'intérêt et les passions sont forcés de plier, le témoignage des sens ; et il n'y en a point d'autre.

« Lors donc, continuez-vous, que Dieu donne aux hora-

(Troùième lettre, p. 7I«

270 LK DKISMK

» mes une révélation que tous sont obliges de croire, il » faut qu'il Tetahlisse sur des preuves bonnes pour tous, » et qui par conséquent soient aussi diverses que les ma- » nières de voir de ceux qui doivent les adopter.» A merveille. Donc s'il est une espèce de preuve bonne pour tous, sur laquelle il n'y a qu'une seule manière de voir et de sentir, à laquelle tous soient également forces de céder, c'est celle que Dieu a du cboisir par préférence: or, tel est le témoiirna^e des sens.

§ XllI.

Vous poursuivez ^ : «Sur ce raisonnement qui me part roît juste et simple, on a trouve que Dieu avoit donné j) à la mission de ses envoyés, divers caractères qui ren- » doient cette mission reconnoissable à tous les hommes,

» petits et grands, sages et sots, savants et ignorants

» Le premier, le plus important, le plus certain de ces ca- » ractères, se tire de la nature de la doctrine , c'est-à-dire » de son utilité, de sa beauté, de sa sainteté, de sa vérité , » de sa profondeur, et de toutes les autres qualités qui >> peuvent annoncer aux hommes les instructions de la su- » prême sagesse , et les préceptes de la suprême bonté. Ce » caractère est , comme j'ai dit , le plus sûr, le plus infail- » lible ; il porte en lui-même une preuve qui dispense de » toute autre ; mais il est le moins facile à constater : il » exige , pour être senti , de l'étude , de la réflexion , des » connoissances , des discussions qui ne conNnennent qu'aux » hommes sages qui sont instruits et qui savent raisonner.» Cela est au mieux ; et comme il y a certainement dans le monde très-peu d'hommes instruits, capables de raisonner, qui aient tout à la fois de l'étude, de la réflexion, des connoissances, de la droiture, qui soient exempts de préjugés, de passions, d'entêtement ; cette preuve pourroit tout au plus faire impression sur un seul entre raille. Si cela

' Troisième lettre , p, 71,

Rl^FUTE PAR LUI-MÊME. 27I

est vrai parmi nous, combien ne Test-il pas plus chez les nations sauvages, barbares, stupides, ignorantes , abruties, cgare'es ou prévenues, telles qu'elles étoient, sans exception , à la prédication de TEvangile? Croirons- nous que Dieu ait voulu donner à la mission de ses envoyés le seul caractère qui ne pouvoit être alors presque d'aucun usage, qui ne pouvoit réunir seulement deux familles dans la profession d'une même foi? La croyance d'un Dieu, maître de l'univers, est sans doute une doctrine sainte, vraie , utile , profonde , salutaire ; il y a plus , elle est claire et évidente : avoit-elle pu réunir deux sectes de philosophes?

H est étonnant que vous n'ayez pas mis au nombre des signes qui caractérisent une doctrine révélée, l'évidence et la clarté : auriez-vous changé de sentiment sur cet article? Alors l'obscurité des dogmes ne seroit plus une objection à faire contre la révélation. 11 y avoit sans doute quelque raison secrète de supprimer ce caractère; il faut la laisser deviner au lecteur. Continuons à vous écouter.

« Le second caractère est dans celui des hommes choisis » de Dieu pour annoncer sa parole ; leur sainteté , leur véra- » cité, leur justice, leurs mœurs pures et sans tache, leurs » vertus inaccessibles aux passions humaines, sont, avec les » qualités de l'entendement, la raison, l'esprit, le savoir, « la prudence, autant d indices respectables, dont la réu- » nion, quand rien ne s'y dément, forme une preuve com- » plète en leur faveur, et dit qu'ils sont pkis que des » hommes. Ceci est le signe qui frappe, par préférence, » les esprits bons et droits qui voient la vérité partout où » ils voient la justice, et n'entendent la voix de Dieu que » dans la bouche de la vertu. Ce caractère a sa certitude » encore : mais il n'est pas impossible qu'il trompe , et ce « n'est pas un prodige qu'un impostevir abuse les gens de >) bien , ni qu'un homme de bien s'abuse lui-même, en- » traîné par l'ardeur d'un saint zèle qu'il prendra pour » de l'inspiration. «

Ponc ce caractère, (Quoique vrai, quoique propre à Je-«

272 IF- DEISME

sus-Chrlst et à ses apAlrcs, n'est pas le seul auquel nous devons nous arrêter, nicelui quia fait le plus d'impression. Vons assignez pour troisième caractère tics envoyés de Dieu, aime émanation de la puissance divine qui peut j> interrompre et changer le cours de la nature à la volonté » de ceux qui reçoivent cette émanation, (^e caractère est » sans contredit le plus brillant des trois, le plus frap^ » pant, le plus propre à sauter aux yeux; celui qui, se j> marquant par un eflet subit et sensible, semble exiji^er )) le moins d examen et de discussion ; par-là ce caractère » est aussi celui qui saisit spécialement le peuple, inca- » pable de raisonnements suivis, d'observations lentes, » sûres , et en toutes choses esclave des sens '. » Très-bien jusque-là: «mais, ajoutez-vous, c'est ce qui rend ce » même caractère équivoque , comme il sera prouve ci- » après. » INous examinerons ces preuves prétendues.

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