‹ Le déisme réfuté par lui-mêmeChapitre 27 sur 42 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

En attendant, il est bien singulier que le caractère le plus brillant de la révélation soit le plus équivoque, et qu'étant le plus frappant, il soit aussi le plus trompeur. Il faut que Dieu ait bien mal arrangé les organes de notre cerveau, puisqu'il l'a disposé de manière que nous sommes plus sensibles à l'erreur qu'à la vérité, plus frappés de ce qui ne prouve rien , que de ce qui prouve quelque chose. Voyons où ceci aboutira.

« Et en effet, pourvu qu'il frappe ceux auxquels il est » destiné, qu'importe qu'il soit apparent ou réel? C'est » une distinction qu'ils sont hors d'état de faire : ce qui » montre qu'il n'y a de signe véritablement certain , que » celui qui se tire de la doctrine , et qu'il n'y a par consé- » quent que les bons raisonneurs qui puissent avoir une » foi solide et sûre ; mais la bonté divine se prête aux foi- » blesses du vulgaire , et veut bien lui donner des preuves » qui fassent pour lui. »

iTroisicme lettre , p. 73,

IVÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. lyS

Parlez plus clairement , Monsieur ; Dieu est un fourbe adroit qui mène le peuple comme il a besoin d'être mené' ; qui le trompe , parce qu'il est fait pour être trompe' ; qui se sert du mensonge pour faire croire la vérité , de l'imposture pour inspirer la sagesse , du crime pour nous conduire à la sainteté. Dieu , qui connoît le prix des choses, considère tout autrement les savants qvie les ignorants : ceux-ci sont à ses yeux de viles créatures qui ne méritent pas de connoître le vrai; une religion sage, sainte, certaine , n'est pas faite pour eux ; la foi solide et sûre est réservée auj: bons raisojineurs ; ils iront droit au ciel par le chemin de la vérité, le peuple y parviendra comme il pourra par la voie de l'erreur. Pourvu qu'il croie , qu'importe que ce soit sur des preuves apparentes ou réelles"* Dieu est cependant la vérité , la justice , la bonté , la sainteté même; oui, mais pour les bons raisonneurs seulement; à l'égard des autres , il n'est pas scrupuleux; il les dupe , il se joue d'eux pour leur plus grand bien. Voilà un système miraculeux. Autrefois l homme se fit des dieux à son image : c'est encore de même aujourd'hui. Supprimons toutes réflexions ; elles seroient insultantes.

Jésus-Christ, à la vérité , pensoit un peu différemment. Il rend grâces à son Père d^avoir caché la vérité aux sages et aux prudents, pour la révéler aux petits et aux simples 1 . 11 déclare à ses disciples que s'ils ne deviennent semblables à des enfants, ils n'entreront pas dans le royaume des cieux^. Saint Paul, animé du même esprit, répète continuellement que Dieu a rendu folle la sagesse de ce monde, qu'il perdra cette sagesse prétendue, qu'il réprouvera la fausse prudence des savants , qu'il a choisi par préférence ce qu'il y avoit de plus foible et de moins éclairé dans le monde poUr confondre les sages et les puissants 3. Voilà les bons raisonneurs bien maltraités. Mais vous n'êtes pas de l'avis de saint Paul 4 : ce que dit Jésus-Christ est

« Matth., II, a5, — a Ibid.^ i5, 3.— î I. Cor.^ i, igel ao. — * Trolsicmç lettre, p, n8.

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peut-être une faute glissée dans le texte ; il n'est pas démontré que l'Evangile n'ait point été altéré du tout '.

« Pourvu, dites-vous, qu'on admette la doctrine, e'esl n la chose la plus vainc de disputer sur le nombre et le » choix des preuves : et si une seule me persuade , vouloir » m'en faire adopter d'autres est un soin perdu-. » Voici ce que cela signifie en bon françois : la morale de l'Evangile est excellente , ma raison l'adopte , je n'ai pas besoin d'autre rcvéiaiion. Qu'elle vienne de Dieu ou du diable, du ciel ou de l'enfer, que son auteur soit un saint ou un imposteur, un sage ou un visionnaire, un thaumaturge ou un charlatan , que m'importe? Pourvu que je la suive , je n'ai pas besoin d'autre croyance, je suis assez bon chrétien. Voilà votre système dépouillé de tout le verbiage dont vous avez voulu l'envelopper,

Vous vous plaignez néanmoins de ce que vos erinemis vous accusent de ne pas croire à la révélation , parce que vous ne croyez pas aux miracles : « Pour que cette » conséquence fût juste, répondez-vous, il faudroit de » deux choses l'une ; ou que les miracles fussent l'unique « preuve delà révélation, ou que je rejetasse également » les autres preuves qui l'attestent. Or, il n'est pas vrai » que les miracles soient l'unique preuve de la lévélation , » et il n'est pas vrai que je rejette les autres preuves, puis- » qu'au contraire on les trouve établies dans l'ovivrage » même où l'on m'accuse de détruire la révélation 3. »

1." Vous avez tort de dire les autres preuves : vous venez d'enseigner qu'il n'y a de signe vraiment certain de la révélation , que celui qui se tire de la doctrine 4. Voilà donc la seule preuve que vous admettez.

2. " Vous faites encore tous vos efforts pour nous faire douter de cette preuve unique. Après avoir avoué l'excellence de la morale de l'Evangile, vous ajoutez : «Avec » tout cela, ce même Evangile est plein de choses in-

» Première lettre , p. 24, — * Troisième lettre, p. 74. — 'i Ibid., p. 75, — klbid,,^.nl.

» croyables, de choses qui répugnent à la raison, el qu'il » est impossible à tout homme censé de concevoir ni d'ad- » mettre'. » Un tel mélange de choses excellentes et de choses absurdes peut-il venir de Dieu? Un homme capable d'enseigner tout à la fois une morale excellente et des dogmes qui répugnent à la raison , peut-il être envoyé de Dieu?

3.° 11 est vrai que vous avez rendu hommage à la sainteté de Jésus -Christ : mais vous nous faites à présent remarquer que ce caractère est trompeur : « 11 n'est pas » impossible, dites-vous, qu'un homme de bien s'abuse » lui-même, entraîné par l'ardeur d'un saint zèle qu'il n prendra pour de l'inspiration 2. » Déjà vous avez insinué ailleurs assez clairement que la tête a pu tourner à Jésus-Christ 3 ; si donc il est vrai que les preuves de la révélation se trouvent établies dans l'ouvrage même où l'on vous accuse de la détruire, \\ n'est pas moins vrai que dans ce même ouvrage et les suivants, elles sont attaquées ; et que ce qui paroît affirmé dans un endroit, est nié dans un autre.

Là-dessus vos ennemis forment un raisonnement fort simple : si jVF. Rousseau croit à la révélation, pourquoi en attaque-t-il les preuves l'une après l'autre? S'il en doute , pourquoi veut-il persuader qu'il l'admet purement et simplement? Quand vous aurez répondu à ce dilemme d'une manière satisfaisante, vous pourrez invectiver tant qu'il vous plaira contre vos persécuteurs.

Pour nous. Monsieur, nous pensons plus simplement, et nous parlons plus clairement. Nous disons que les trois preuves de la révélation que vous avez très-bien distinguées se rassemblent dans Jésus-Christ; qu'il ne faut point les séparer, parce qu'elles se prêtent une force mutuelle, et que leur réunion forme le souverain degré de la conviction. INous soutenons que la doctrine de ce divin maître ne

« Emile, t. 6, p. 168. — sTroisièmc lettre, p. y3, — 3A M. de Beauraont,

27^ T. F. DKISME

peut venir que de Dieu , puisque jauiais les liommes n'en ont enseifçne une qui fut aussi sul)lirne , aussi pure , aussi irrépréhensible : que les dogmes inroncevabies qu'il a prêche's, ne sont point nu motif d'en douter, parée que Dieu peut nous révéler et nous oblij^er à eroirc «les choses que nous ne pouvons pas comprendre. INous assurons que la sagt^sse de .Tésus-('hrist est aussi parfaite que sa sainteté est éminente ; que Dieu n'a pas pu permettre (ju'un maître qui a paru si sage, fût un visionnaire ou un imposteur; qu'autrement il auroit tendu aux coeurs bons ot droite le plus inévitable de tous les pièges. INous affirmons que les miracles de Jésus-Christ ne peuvent être , ni des prestiges , ni des fourberies , parce que ce sont des œuvres évidemment surnaturelles , et des actes de vertu , de charité , de miséricorde : que Dieu n'a pas pu permettre qu'ils fussent opérés pour confirmer une fausse doctrine, parce qu'il auroit par-là rendu l'erreur et la séduction inévita blés. INous concluons que non -seulement Dieu a voulu «îoumettre à l'Evangile les grands génies par la sublimité de la doctrine , les cœurs bons et vertueux par la sainteté des exemples et de la morale , les simples et les ignorants par l'éclat des miracles; mais qu'il a voulu les subjuguer tous par ces trois preuves réunies : que donner à l'une la préférence , c'est aller contre les vues de Dieu : qu'en attaquer une seule, c'est porter atteinte aux autres, et se rendre légitimement suspect d'incrédulité.

Avec une profession de foi si claire , nous ne redoutons point la calomnie; si la vôtre étoit aussi sincère, il est à présumer qu'on y auroit eu égard. Nous remettons l'exa men de vos objections contre les miracles, à la lettre suivante.

Je suis , etc.

LETTRE Xll.

SUR LES MiaACLES.

Monsieur,

Les objections que vous faites contre les miracles se re'duisent à deux chefs : vous prétendez prouver i.° que les miracles ne sont pas un signe nécessaire à la foi ; 2.' qu'ils ne sont pas un signe infaillible , et dont les hommes puissent juger. La plupart sont copiées d'après Spinosa, et ont été réfutées cent fois ; celles que vous y ajoutez , méritent à peine une réponse; n'importe, je n'en omettrai aucune , au hasard même de répéter , afin de ne donner lieu à aucune espèce de reproche ou de soupçon.

« Les miracles, dites-vous, sont une preuve que noni> seulement Jésus n'a pas donnée, mais qu'il a refusée ex- » pressément. 11 ne s'annonça pas d'abord par des miracles,

» mais par la prédication 11 avoit déjà rassemblé plu-

» sieurs disciples, sans s'être autorisé auprès d'eux d'aucun » signe, puisqu'il est dit que ce fut à Cana qu'il fit le » premier!. » Supposons pour un moment que Jésus- Christ n'ait point fait de miracles avant sa prédication ; £ela étolt-il nécessaire ? Ne suffit-il pas qu'il en ait fait en prêchant? Or, l'Evangile raconte en même temps le commencepient de sa prédication et le commencement de ses miracles. Dans le chapitre IV de saint Matthieu , il est dit au verset 17, que Jésus commença de prêcher, et au

I ITroisièmc lettre, ». 7$,

verset 24 , qu'on lui prc'senta tous les malades et qu'il les guérit. En second lieu, le fait est faux : les miracles avoicnt précède la prédication. La naissance de Jésus publiée par des anges, annoncée aux mages par une étoile extraordinaire, le ciel ouvert lorsqu'il fut l)a[)lisé par Jean , la descente du Saint-Esprit en forme de colombe, la voix céleste qui déclare Jésus Fils de Dieu, n"étoit-cc pas là autant de prodiges ' ?

Ce fut à Cana qu'il fit le premier de ses miracles ; mais il est incertain s'il avoitdéjà commencé de prêcher alors. Il auroit été de la bonne foi de rapporter ce qu'ajoute l'évangéliste : voilà, dit-il, le premier des signes que Jésus fit à Cana en Galilée , el il y manifesta sa gloire , et ses disciples crurent en lui^. Que signifie manifester sa gloire, sinon faire connoître sa dignité de Fils de Dieu et sa mission? Que veut dire , que ses disciples crurent en lui , sinon que ce miracle confirma leur foi?

Quand on avance que Jésus commença ses fonctions dans le temple , à l'âge de douze ans 3 , on assure une fausseté ; il n'étoit pas permis chez les Juifs d'enseigner avant l'âge de trente ans , et Jésus-Christ voulut bien se soumettre à cette loi. Interroger les docteurs, les étonner par la sagesse de ses réponses , ce n'étoit pas enseigner en maître ni prêcher.

« Sa carrière , continuez-vous , étoit déjà fort avancée , » quand les docteurs, le voyant faire tout de bon le pro- » phète au milieu d'eux , s'avisèrent de lui demander un

» signe Il leur répondit : La nation méchante et adul-

« ière demande un signe, et il Jie lui en sera point donné. » Ailleurs, il dit : // ne lui sera point donné d'autre signe » que celui de Jonas le prophète : et leur tournant le dos , » il s'en alla. »

Remarquons les circonstances : sa carrière étoit déjà fort avancée ; par conséquent , c'étoit après avoir vu un grand nombre de prodiges , qu'on venoit encore lui en

> Matth., 3, 16. — 2 Joan., a, n. — ^ Troisième lettre, p. 76,

demander un nouveau. Jésus le refusa, parce qu'il savoit que ce nouveau miracle ne feroit pas plus d'impression que les autres , sur la nation méchante et adultère. Il le refusa aux ,Tuifs dans cette circonstance particulière , parce qu'autrefois il leur en avoit accordé sans les persuader. Lorsqu'ils se scandalisèrent de ce qu'il disoit àun paralytique : Vos péchés vous sont remis : pour vous faire voir , répondit Jésus , que le fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés : levez-vous, dit -il au paralytique, emportez votre lit, et retournez chez vous. Le malade se leva et s'en retourna^. Ce seul passage est la réfutation de toutes vos objections.

Le commentaire que vous faites sur les paroles de l'Evangile , est digne de remarque. « Ils me demanderont ce » que c'est donc que le signe de Jonas le prophète. Je leur » répondrai que c'est sa prédication aux JNlnivites, préci- » sèment le même signe qu'employoit Jésus avec les Juifs, » comme il l'explique lui-même-. » Voyons si c'est ainsi que Jésus l'explique ; voici ce qvi'il ajoute : Car de même que Jonas a été trois jours et trois nuits dans le ventre d'un poisson , ainsi le fils de l'homme demeurera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits. 11 est clair que Jésus-Christ parle de son séjour dans le tombeau , qui devoit être suivi de sa résurrection ; qu'il renvoie par conséquent les Juifs à ce miracle éclatant. «Je le nie, répliquez -vous , Jésus » parle tout au plus de sa mort ; or , la mort d'un homme » n'est pas un miracle. » INon assurément; mais par la même raison , la prédication de Jonas et celle de Jésus ne sont pas un miracle non plus : il ne renvoie donc point les Juifs à cette prédication. « Ce n'est pas même un miracle, » dites-vous , qu'après avoir resté trois jours dans la terre, » un corps en soit retiré. « INon, s'il en est retiré mort; mais s'il en sort vivant , comme Jonas est sorti du ventre d'un poisson , et comme Jésus est sorti du tombeau , ne sera-ce pas un miracle? w Dans ce passage il n'est pas dit

• Matth.,^, 6. — i Troisième lettre , p. y,

28o LE DÉISME

» un mot (le la résurrection. » Le terme, à la vente, H y est pas, mais la chose saute aux yeux , à moins qu'on ne s'obstine à les fermer, pour ne la pas voir. «Quel genre «de preuve seroit-ce des autoriser durant sa vie sur un signe »> qui n'auroil lieu qu après sa mort?... Comme cette con- » duite scroit injuste, cette interprétation seroit impie. » Il n'y a ici ni injustice ni impiété; Jésus parloit aux scribes et aux pharisiens , qui l'accusoient de chasser les démons par le pouvoir de Béelzéimt, prince des démons, et qui après cette calomnie avoicnt encore 1 impudence de lui demander un signe ou un miracle» : Jésus leur déclare qu'il ne leur en sera plus donné d'autre que celui de sa sépulture semblable à celle de Jonas. Où est l'injustice ? où est la contradiction entre cette réponse et ce qui précède?

Il me vient un soupçon, Monsieur, il me semble que la seule idée de résurrection vous importune , surtout quand il est question de celle de Jésus-Christ : dans toutes vos objections contre les miracles; dans tous vos livres on ne voit pas un mot sur ce fait important. Ce silence a de quoi surprendre.

La conclusion de votre commentaire est curieuse : « En- » fin , quoi qu'il en puisse être , il reste toujours prouvé » par le témoignage de Jésus même , que s'il a fait des mi- » racles durant sa vie, il n'en a point fait en témoignage » de sa mission 2. » On vient de voir par l'Evangile, comme cela est prouvé. Pour rendre la fausseté encore plus palpable , il est à propos de rassembler quelques autres passages.

Deux disciples de Jean-Baptiste viennent de sa part trouver Jésus , et lui font cette question : Etes -vous celui ijui doit venir, ou dei^ons-nous en attendre un autre ^

I MaUh., la, a4 et 38. — > Page 79.

C'étoit lui demander clairement des témoignages de sa mission ; que leur répondit-il? ^ l'heure même, dit l'évangéliste, il guérit plusieurs malades, il rendit la vue à plusieurs aveugles. Allez, dit-il ensuite aux deux envoyés , racontez à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu : que les aveugles voient , que les boiteux marchent , que les lépreux sont guéris, que les sourds entendent, que les morts ressuscitent, que l'Evangile est annoncé aux pauvres^. Telle fut sa réponse : et l'on nous dit hardiment que Jésus n'a point fait ses miracles en témoignage de sa mission !

Les Juifs environnèrent Jésus, et lui dirent : Jusqu'à quand 710US tiendrez-vous en suspens F Si vous êtes le Christ, ditesnous-le ouvertement. C'étoit là sans doute le cas de prouver sa mission. Jésus leur répondit : Je vous parle,- et vous ne me croyez pas; les œuvres que je fais au nom de mon Père, rendent témoignage de moi. Vous vous souviendrez , s'il vous plaît, que Jésus-Christ fait ici principalement allusion à la guérison de l'aveugle-né, racontée dans le chapitre précédent, qui avoit fait grand bruit parmi les Juifs : sur laquelle ils avoient fait les plus exactes informations. Si je ne fais pas , continue-t-il , les œuvres de mon Père^ ne me croyez pas ; si je les fais, et si vous ne voulez pas me croire , croyez à mes œuvres^. Si je n' avois pas fait parmi eux, dit-il ailleurs, des œuvres qu'aucun autre n'a faites^ ils seroient exempts de péché ; mais ils les ont vues, et ils me haïssent aussi- bien que mon Père'^. Voilà comme les miracles de Jésus-Christ n'étoient pas faits pour prouver sa mission.

Quelque formels que soient ces passages , ils ne le sont pas encore assez à mon gré ; je veux donner au lecteur la satisfaction de vous voir contredit par Jésus- (Christ en propres termes. Il s'agit du plus grand, du plus frappant, du plus incontestable des miracles de .Tésus-Christ, de la résurrection de Lazare. Vous savez avec quel appareil il fut opéré , en présence de la famille du mort, des disciples du Sauveur, des principaux Juifs de Jérusalem. Vous

« Jjuc, 7 , 19 et suiv. — a Jean , 10 , a^. — 3 Jean^ i5, 34.

nous donnerez bi<Milôt lieu d'en examiner les circonstances; il n'est ici (Question que d'en savoir Tintcntion et le motif; Jesus-Chrisi même nous rap])reri(lra, Lorscju'on eut levé la pierre qui couvrolt le tombeau , Jusiis claui les yeux au ciel, et dit : Mon Père , je vous rends grâces de ce que vous m'aidez exauce : pour moi , Je sais bien que vous m' écoutez toujours , mais Je l ai dit à cause de ce peuple qui rn'emùronnc, afin qu'ils croient que vous m'avez envoyer iinsuite il appelle le mort et le ressuscite Déjà il avoit dit à ses disciples , en leur annonçant la mort de Lazare : J en suis bien aise à cause de vous , afin que vous croyiez, puisque je né toi s pas là^.

D'un côte , Jésus rend grâces à son Père du mnacle qu il va faire , à cause du peuple qui l'environne , afin que l'on croie à sa mission ; de l'autre, Jean-Jacques Rousseau nous assure, nous répète, nous soutient obstinément que Jésus- Christ n'a point fait de miracles en signe de sa mission ; auquel des deux devons-nous ajouter foi?

Je supprime d'autres passages ; nous en verrons encore : j'ai même trop insisté sur un point dont vous seul avez pu feindre de douter. Je vous laisse répéter tant qu'il vous plaira , que les miracles de Jésus-Christ étoient plutôt des actes de charité que des preuves ; qu'il les faisoit dans des occasions particulières , dont le choix n'annonçoit pas un témoignage public, dont le but étoit si peu de manifester sa puissance , qu on lui en a jamais demandé pour cette fin, qu'il ne les ait refusés. Le contraire est démontré; cela suffit.

« Toutes les fois, dites-vous, que les Juifs ont insisté » sur ce genre de preuves , il les a toujours renvoyés avec » mépris, sans daigner les satisfaire 3. » J'ai encore montré le contraire par la guérison du paralytique , que Jésus fit exprès , pour prouver aux Juifs qu'il avoit le pouvoir de remettre les péchés.

> Jean ,11,14. — ' Ibid., i5. — » Troisième lettre , p. 79.

« Il n'approuvoit pas même , selon vous , qu'on prît » en ce sens ses œuvres de charité' : SI vous ne voyez des » prodiges et des miracles, vous ne croyez point, disoiL-il à » celui qui le prioit de guérir son fils. Parle-t-on sur ce » ton-là, quand on veut donner des prodiges en preuves ?» Oui , on parle sur ce ion à des gens qui , peu frappes d'un grand nombre de prodiges déjà faits, en demandent sans cesse de nouveaux.. Tësus-Christ parle sur ce ton à ceux dont il connoissoit les sentiments intérieurs, et qu'il savoit ne vouloir pas mieux profiter d'un nouveau miracle que des précédents. H parle sur ce ton à ceux dont l'ambition intéressée vouloit que les miracles fussent faits spécialement pour eux , et qui doutoient toujours de sa puissance , jusqu'à ce qu'ils en eussent fait personnellement l'épreuve. Il parloit sur ce ton-là, et plus durement encore , à des censeurs curieux et orgueilleux qui vouloient être arbitres de l'usage que Jésus-Christ devoit faire de sa puissance , qui demandoient un miracle dans le ciel, après en avoir vu plusieurs sur la terre, et qui après celui-ci en auroient exigé un autre. Enfin il parloit sur ce ton à la multitude des Rousseaux dont il étoit environné, qui s'aveugloicnt sur ses prodiges, qui le calomnioient, qui conspiroient contre lui , en faisant semblant de l'honorer.

Vous insistez encore. «Combien n'étoit-il pas étonnant » que s'il eût tant donné de ces sortes de preuves, on con- » tinuât sans cesse à lui en demander? Quel miracle faisi) tu, lui disoient les Juifs, afin que l'ayant vu nous croyions » à toi? Moïse donna la manne dans le désert à nos pères; » mais toi, quelle œuvre fais -tu? » C'est comme si quelqu'un demandoitau roi de Prusse ce qu'il a fait pour avoir le nom de grand capitaine. «L'impudence d'un pareil dis- » cours est-elle concevable , et trouveroit-on sur la terre 9 entière un homme capable de le tenir i?»

f Troisième lettre , p. 8o»

284 ï^^ DÉISME

C'est ici de la charité d'une nouvelle espèce. Vous aimez mieux supposer que les e'vanpclisles sont des visionnaires ou des menteurs , que d'admettre que les Juifs cloient des impudents. Vous seul en doutez, et pour cause ; mais votre doute même se tourne en preuve contre vous. INous sommes convaincus, par votre exemple, que l'on peut encore trouver sur la terre un homme capable d'imiter l'opiniâtreté des Juifs, de nier par entêtement de système des faits incontestables.

Comme vous avez désormais une cause commune avec eux , vous allez nous faire leur apologie. « Les Juifs de- » mandoicnt un signe du ciel : dans leur système ils avoieiit » raison. Le signe qui devoit constater la venue du Messie » ne pouvoit pour eux être trop évident, trop décisif, trop » au-dessas de tout soupçon, ni avoir trop de témoins ocu- » laires. Comme le témoignage immédiat de Dieu vaut )> toujours mieux que celui des hommes, il étoit plus sûr » d'en croire au signe même, qu'aux gens qui disoient 1 a- « voir vu ; et pour cet effet, le ciel étoit préférable à la » terre ^. »

Vous me permettrez de soutenir que la terre étoit préférable au ciel. Un signe céleste eût été pris par les Juifs opiniâtres pour un phénomène naturel; et si l'Evangile en racontoit de cette espèce, vous seriez le premier à les rapporter bien ou mal à des raisons physiques. Un signe du ciel eût été un miracle de pure ostentation , et Jésus- Christ vouloit que les siens fussent des actes de charité. Le ciel ouvert au baptême de Jésus , la descente du Saint- Esprit sur lui, la voix céleste entendue de tous les assistants, étoit un signe du ciel; les Juifs n'y avoient pas plus d'égard qu'à tous les autres.

Que veut dire , je vous prie , cet axiome : que le témoignage immédiat de Dieu vaut toujours mieux que celui des hommes ? Quand Jésus guérit le paralytique et ressuscita Lazare à la vue des Juifs, n'étoit-ce pas là le témoi-

I Troisième lettre, p. 8i,

gnage immédiat de Dieu? et avoit-on besoin alors de celui des hommes? Soutiendrez-vous que , pour ne pas recourir à ce témoignage , Jésus-Christ étoit obligé de répéter ses miracles autant de fois qu'il y avoit de Juifs à convertir, afin que tous en fussent témoins oculaires? Le signe qui devoit constater la venue du Messie, ne pouvoit être trop évident, trop décisif, trop au-dessus de tout soupçon; mais les miracles de Jésus-Christ pouvoient-ils être plus évidents, phis décisifs, plus exempts de soupçon qu'ils Tétoient? Joignez à cela les prophéties auxquelles les Juifs ajoutoient foi, et dont l'accomplissement leur paroissoient prochain, lorsque Jésus parut : ajoutez-y encore le témoignage de Jean-Baptiste , que les Juifs avoient regardé comme un prophète : ajoutez enfin la sainteté éminente du Sauveur, à laquelle cependant les Juifs ne rendirent jamais justice ; dites-nous ensuite si des gens obstinés à résister à tant de caractères avoient encore raison selon leurs principes.

§IV

Nouvelle objection : «Jésus dit, après le prophète, que » le royaume des cieux ne vient point avec apparence ; que » celui qui l'annonce ne débat point, ne crie point, qu'on » n'entend point sa voix dans les rues. Tout cela ne res- » pire pas l'ostentation des miracles, aussi n'étoit-elle pas » le but des siens. » Assurément ; mais autre chose est de prouver sa doctrine par des miracles , autre chose d'en faire ostentation : je vous ai montré que, sans ostentation, Jésus -Christ a donné ses œuvres pour preuve de sa mission.

Vous prétendez qu'il n'y mettoit ni l'appareil , ni l'authenticité nécessaires pour constater de vrais signes, parce qu'il ne les donnoit point pour tels. Cela est faux. Peuton mettre plus d'appareil et d'authenticité qu'il en mita la résurrection de Lazare , à la multiplication des pains , à la guérison du paralytique , et à tant d'autres? 11 les a

2t86 LE D Kl S ME

faits dans les villes, aussi-hieii (ju'à la campa}^ne, sur les ])laccs puhllijues et sur les {grands ciieniiiis, dans le temple el dans les maisons. Tous n'ont pas ele également publics; juals cela ctoit-il nécessaire? Celui qui n'etoit pas cohverli par un seul miracle bien constata, ne Tauroit pas été davantage par un millier d'autres.

« Au contraire , poursuivez-vous, il recommandoit le » secret aux malades fpi'ii guerissoit, aux boiteux qu'il » faisolt marclicr, aux possèdes qu'il dclivroit du démon ; » l'on eût dit qu'il craignoit que sa vertu miraculeuse ne « fut connue; on m'avouera que c'etoit une étrange ma- » nlèrc d'en faire la preuve de sa mission i. >>

Vous montrez très-bien que Jcsus-Christ ne faisoit pas ses miracles par ostentation, ni seulement pour étonner le peuple ; qu'il n'en faisoit pas une preuve , quand il n'e- ,lolt pas question de prouver ; mais vous nous laissez bien loin de ce que vous avez avance d'abord, que jamais Jésus ne les a donnes pour preuve.

(Continuons, w Celui qui me rcjeltc^a, disoit-il, qui le » juge : a]outoit-il , les miracles que j ai faits le condamne^ » ront ? non ; mais la parole que j'ai portée le condamnera. » La preuve est donc dans la parole , et non pas dans les » miracles. » Rapprochons de ce passage celui que j'ai cité plus haut, nous aurons la solution évidente. Si je n'açois pas fait parmi eux des œuiwes qu aucun autre n a faites , ils seroient exempts de péché. Par conséquent, ce n'est point la parole seule et dénuée de preuves qui devoit condamner les Juifs ; mais la parole autorisée par les miracles et par les autres caractères de la mission de Jésus-Christ.

Comment la parole de Jésus-Christ seule auroit-elle pu condamner les Juifs selon votre système? La parole de Jésus-Christ, c'est l'Evangile; or, vous avez dit qu'il est plein de choses incroyables , de choses qui répugnent à la raison , et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre 2, Les Juifs pouvoient-ils être con-

I Troisiconc lettre , p. 81. — ^ Eniîlc , tome 3, p. l69.

damnes pour n'avoir pas cru des choses qui répugnent à la raison , pour n'avoir pas admis ce qu'il est impossible à tout homme scnse de concevoir ni d'admettre , surtout si ces dogmes n'ctoient confirmes par aucune preuve extérieure? Les Juifs étoient-ils blâmables de demeurer dans le même septicismc que le Vicaire savoyard? Jésus-Christ a cependant condamné lesJuifsincrédules: par conséquent votre Vicaire et vous-même êtes enveloppés dans leur condamnation.

Selon vous , « on voit dans l'Evangile que les miracles » de Jésus étoient tous utiles ; mais ils étoient sans éclat, » sans apprêt, sans pompe ; ils étoient simples comme ses n discours, comme sa vie , comme toute sa conduite. Le » plus apparent, le plus palpable qu'il ait fait, est sans » contredit celui de la multiplication des cinq pains et des » deux poissons qui nourrirent cinq mille hommes : non- » seulement ses disciples avoient vu le miracle , mais il » avoit, pour ainsi dire , passé par leurs mains; et cepen- » dant ils n'y pensoient pas , ils ne s'en doutoient presque » pas. Concevez-vous qu'on puisse donner pour signes no- » toires au genre humain , dans tous les siècles , des faits » auxquels les témoins les plus immédiats font à peine at- » tention " ?»

Supposons pour un moment, ce qui est faux, que le miracle de la multiplication des pains n'ait pas été fait expressément pour confirmer la mission de Jésus-Christ ; s'ensult-il qu'il n'en ait point fait d'autres avec cette intention distinctement marquée? Pour que l'on puisse juger du dessein qu'a eu Jésus-Christ en les faisant, est-il jiécessaire qu'il ait déclaré en termes exprès, à chacun de ses miracles, qu'il le faisoit en témoignage de sa mission? L'intention de Jésus-Christ, dans la multiplication des pains, est suffisamment marquée , par l'effet que produisit ce miracle sur les milliers d'hommes rassasiés: Ces hommes, dit l'Evangile, a-yanl vu le miracle que Jésus venoil defaircy

I Trobiéme Utlre , p. 82?

28S LK DKISMR

s'écrièrent : C'est là vcrilablcmenl le prophète qui doit venir

dans le monde ^ c'est-à-dire le Messie '.

.Mais les disciples oublièrent ce miracle dans une circonstance où ils auroient dû s'en souvenir; qu'est-ce que cela prouve? «Il est dit, selon votre remarque même, que » c'ctolt à cause que leur cœur etoit stupidc; mais, ajou- » iez-vous, qui s'oseroit vanter d'avoir un cœur plus iny* telli^ent dans les choses saintes, que les disciples choisis » parJesus? » Vous-même vous en vantez, et d'une manière fort indécente; vous faites profession de n'être pas de l'avis de saint Paul 2, vous démentez à tout moment les ëvangélistes, vous attribuez ce qu'ils disent à leur ignorance , à leur grossièreté' , à leur prévention 3.

« Tant s'en faut, dites-vous, que l'objet réel des mira- « clés de Jésus fut d'établir la foi, qu'au contraire il com- » mençoit par exiger la foi , avant que de faire le miracle. » Rien n'est si fréquent dans l'Evangile. C'est précisé- » ment pour cela, c'est parce qu'un prophète n'est sans » honneur que dans son pays, qu'il fit dans le sien très- » peu de miracles ; il est dit même qu'il n'en put faire à » cause de leur incrédulité. Comment? C'étoit à cause de j> leur incrédulité qu'il en falloit faire pour les convain- » cre , si ses miracles avoient eu cet objet; mais ils ne l'a- » voient pas. »

Le contraire est prouvé. Jésus exigeoit un commencement de foi de ceux qui lui demandoient des miracles , ou plutôt il exigeoit la confiance à son pouvoir; quand il voyoit en eux un fonds d'incrédulité, il refusoit d'en faire, parce qu'il ne \ouloit pas que ses miracles fussentinutiles. Voilà ce qu'atteste l'Evangile. Jésus vouloit que ses miracles fussent tout à la fois un œuvre de charité, une récompense de la confiance , et une preuve de sa mission ; tels

I Joan, 6,1^. — a Ticisicme lettre, p. u8. — 3 Ibid-, p. ç^*

REFUTE PAR L{ri-MÉ31E. 289

ont été tous ses prodiges. Vn <lc ces caractères ne détruit point l'autre : prouver que l'un convient aux miracles du Sauveur, ce n'est pas exclure les autres.

§ VI

Inutilement donc vous ajoutez : « C'étoit simplement M des actes de bonté, de charité, de bienfaisance qu'il fai- » soit en faveur de ses amis et de ceux qui croyoient en » lui ; et c'étoit dans de pareils actes que consistoient les » œuvres de miséricorde , vraiment dignes d'être siennes, » qu'il disoit rendre témoignage de lui. Ces œuvres mar- » quoient le pouvoir de bien faire, plutôt que la volonté » d'étonner, c'étoient des ver/us plus que des miracles. »

Vous vous jouez du terme de vertus, quand vous prétendez qu'il signifie plutôt des bonnes œuvres que des actes de puissance. ÎSierez-vous que virtus , dans le sens le« plus naturel , signifie force , puissance, pouvoir?. Te m'offre à vous montrer, par quarante passages bien comptés» que telle est sa signification ordinaire dans lEvangile. Je. n'en citerai que deux qui sont décisifs. Plusieurs , dit Je-" sus-Christ, me diront: Seigneur.^ Seigneur, n'acons-nous pas prophétisé en votre nom , chasse les démons et fait plusieurs miracles? Virtutes multas. Je leur répondrai : Je ne vous ai jamais connus; retirez-vous de moi, ouvriers d'iniquité ï. Est-il question là de vertus ou de bonnes œuvres? Je vous ai donné le pouvoir, Ail Jésus à ses disciples, de fouler 1rs serpents et les scorpions , et toute la puissance de r ennemi, et il ne vous fera point de mal^. F irtutem ijiimici, désigne-t-il la vertu et les bonnes œuvres? '

•Te suis déjà convenu, avec vous, que les miracles du Sauveur sont tout à la fois des actes de charité et des actes de puissance ; que l'un de ces caractères n'exclut pas l'autre , au contraire l'un confirme l'aiitre. La question est de savoir, en les examinant séparément, lequel des deux

iMoUh,^ ff22.'-iLue, 10, 19.

390 I^K DÊlSMfi

étoit plus propre à coiivaiiurc les Juifs de la mission de Jcsus-(]hrist , et aiupiel des ^\^m\ .lesus-C.luist vouloit que les Juifs fissent plus d'allenlion. Je soutiens que c'est le second , et je vais vous en convaincre par vos propres paroles et parcelles de Jcsus-Chrlst.

Vous avez dit que la sainteté des mœurs d'un envoyé de Dieu frappe pur préférence les gens bons et droits, mais qu'il n'est pas impossible que ce caractère trompe '. Or, le grand nombre des .liilfs éloienl-ils des f;;ens bons et droits? Devoient-iis donner principalement leur confiance à un caractère qui , selon vous, peut tromper i*

Quand Jésus voulut convaincre les Juifs de sa mission Dar la guérison du paralytique, il ne leur dit point : C'est pour vous faire voir que le Fils de Thomme a la cliarite'ôe remettre les péchés, mais qu'il en a le poucoir, potestatem. Dans tout rEvangile , les œuvres de Jésus -Cdirlst sont annoncées sous le nom de pouvoir, de puissance , de signes, de miracles, de prodiges, presque jamais sous le nom de charité, de sainteté, de bonnes œuvres : supposerons-nous que les évangélistes ont parlé d'une manière directement contraire à la nature des choses et à l'intention de Jésus-Christ?

§\ll.

L'objection suivante est un chef-d'œuvre. «Comment « la suprême Sagesse eût-elle employé des moyens si con- » traires à la fin qu'elle se proposolt? Comment n'eût-elle » pas prévu que les miracles dont elle appuyoit l'autorité « de ses envoyés produiroient un effet tout opposé , qu'ils » feroient suspecter la vérité de Thistoire , tant sur les » miracles que sur la mission , et que , parmi tant de so- » lides preuves, celle-là ne feroit que rendre plus difficiles » sur toutes les autres les gens éclairés et vrais? Oui, je le » soutiendrai toujours, l'appui qu'on veut donner à la

I Leur., p, y2.

» croyance, en est le plus grand obstacle : ôtez les miracles » (le TEvangile , et toute la terre est aux pieds de Je'sus- » Christ '. »

Il faut avoir lu cette tirade , pour concevoir jusqu'où rentêtement peut conduire un grand génie. Tout ceci est contraire à vous-même, contraire à la nature des choses, contraire à la vérité historique.

i.° Conti'aire à vous-même. Vous avez dit que de trois caractères dont la révélation peut être revêtue , les miracles sont le plus frappant, celui qui saisit spécialement le peuple-; que la bonté divine, lorsqu'elle les emploie, se prêle aux faiblesses du vulgaire , et veut bien lui donner des preuves qui fassent pour lui. Ici vous dites que la suprême Sagesse, en faisant opérer des miracles à ses envoyés, auroi! employé des moyens contraires à la fin qu'elle se proposait. Peut-on se contredire aussi grossièrement dans un espace de douze pages ?

2.° Cela est contraire à la nature des choses. Le trèsgrand nombre des hommes à convertir, surtout parmi les nations infidèles, sont des ignorants; les esprits éclairés ne sont pas un entre mille. Quand il seroit aussi vrai qu'il est faux que les miracles sont capables de rendre suspectes aux gens éclairés, l'histoire, la doctrine, la mission, serolt-il de la Sagesse divine de sacrifier la conversion et le salut de mille hommes, à la crainte d'en scandaliser un seul ? La Sagesse divine l'a prévu , ce scandale des prétendus gens éclairés ^ elle l'a prédit. Je suis venu au monde , dit Jésus Christ , pour exercer un jugement par lequel ceux qui ne voient pas , verront; et ceux qui croient voir., deviendront a\}eugles^ . Je vous laisse faire l'application.

3.0 Cela est contraire à la vérité historique. Les évangélistes nous attestent que ce sont les miracles qui ont formé des sectateurs à Jésus-Christ et aux apôtres : que celui de Cana lui attacha ses disciples ; que la guérison du iils du Centenier convertit toute sa famille ; que la multi-

ï.Lettr. , p. 84. — s Ibid., p, 73. — 3 /<?an., 9i 3g

^9^ LE DKISME

plicallon des pains fit publier à dos milliers de peuple qu'il elolt le Messie; que la rdsurreclion de Lazare ^agria plusieurs des principaux d'ctilrc les Juifs; «pie le doti des lan- {^ues rendit chrétiens plusieurs milliers d'homnïcs à la première prédication de saint Pierre. 11 n'est presque pas un miracle sur lequel on ne fasse la même remarque. Oicz les rniracics de l'Ei^angilc , et toute la terre est aux pieds de Jésus-Christ. Oserois-je vous demander quel motif pourra y amener les nations barbares? Je dis au contraire : Otez les miracles de TEvanglle, et il ne restera pas dans toute la terre un seul disciple à Jésus-Christ.

Vous poussez plus loin cette merveilleuse pensée ; c'eut été dommage de s'arrêter en si beau chemin : vous prétendez faire grâce à Jésus-Christ de daigner croire en lui , malgré le scandale de ses miracles. « Je ne sais pas bien , » dites-vous dans une note, ce que pensent au fond de » leur cœur, ces bons chrétiens à la mode ; malss'llscrolent »> à Jésus par ses miracles, moi j'y crois malgré ses mlra- » (^^s , et j'ai dans l'esprit que ma foi vaut mieux que la >> leur ï.« Assurément, elle a tout le mérite de la singularité , elle est unique dans l'univers. Croire à Jésus par ses miracles, c'est la foi du vulgaire ; un esprit sublime doit-il penser comme ceux qui n'ont qu'un grossier bon sensi* Il ne faut avoir rien de commun avec le peuple , pas même la rellg'ron. Pourrez-vous consentir au moins à vous trouver en paradis avec nous?

§ VIll.

Vous sentez cependant que les passages de l'Evangile dont vous avez abusé, ne sont pas fort concluants; vous voulez prévenir l'objection. «Accordons, dites-vous, que » d'autres passages présentent un sens contraire à ceux-ci, » ceux-ci réciproquement présentent un sens contraire à » ceux-là ; et alors je choisis, usant de mon droit, celui de

lLettr.,p. 84.

» CCS sens qui me paroît le plus raisonnable et le plus » clair. » J'ai fait voir que vos passages ne prouvent rien ; je vais le démontrer encore plus clairement, en les rappelant en deux mots. Vous avez objecte' que Jesus-Christ n'a point fait de miracles avant que de prêcher ; celaprouve-t-il qu'il n'en ait point fait en prêchant? Qu'il en a quelquefois refuse, s'ensuit-il qu'il n'en ait jamais accordé? Que ses miracles ctoient des œuvres de charité', e'toient-ils moins des œuvres de puissance? Que .Te'sus-Christ demandolt la foi avant le miracle ; cela empêche-t-il que le miracle ne la confirme? Que les .Tuifs lui en ont souvent demande, est-ce une preuve qu'ils n'en eussent déjà pas vu ? Que Jcsus-Christ n'en faisoit pas ostentation ; cela les rendoit-il moins utiles? Que la parole condamnera les incre'dulcs, seront-ils moins condamnés par les miracles? (^uc les apôtres les oublièrent souvent, tout le monde les oublioit-il de même ? Voilà les preuves dont vous triomphez. .Te vous ai montré de plus que vos passages ne peuvent point servir de solution ni d'explication à ceux que je vous ai cités, que vous ne pouvez même y répondre sans contredire formellement l'Evangile. Voilà donc en quoi consiste votre droit prétendu , à choisir le sens directement opposé à celui que le texte présente, parce qu'il vous plaît de le trouver le plus raisonnable.

«Si j'avois, continuez -vous , l'orgueil de tout expli- » quer, je pourrois en vrai théologien tordre et tirer cha- » que passage à mon sens ; mais la bonne foi ne me permet » point ces interprétations sophistiques.» Eh! qu'avezvous fait autre chose que tordre et tirer l'Evangile à votre sens , supprimer ce qui fait contre vous , insister sur ce qui ne prouve rien, et rassembler des sophismesaulieude preuves? Vous n'avez pas l'orgueil de tout expliquer, et vous avez celui de tout contredire, lequel est le plus modeste?

Il semble que votre façon de raisonner soit une dérision. « L'autorité que je donne à l'Evangile , je ne la donne )) point à l'interprétation des hommes.» Votre propre îa-

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