XXI
Passons à votre dernière objection , mais il est temps d'abréger. Accordons, dites-vous, qu'il y ait de vrais miracles; de quoi servent-ils, s'il y a aussi de faux miracles ou des prestiges, desquels il est impossible de les discerner? La même autorité qui atteste les miracles, atteste aussi les prestiges ; et cette autorité prouve encore que l'apparence des prestiges ne diffère en rien de celle des miracles ï. Vous avez tort pour ce dernier article ; toutes les fols que Dieu a permis que des prestiges se trouvassent en opposition avec les miracles, il a toujours ménagé des circonstances qui pouvoient faire aisément distinguer aux esprits droits de quel côté étoit l'opération divine. INous le verrons par vos objections mêmes.
Quand Aaron jeta sa verge devant Pbaraon , et qu'elle fut changée en serpent, les magiciens jetèrent aussi leurs verges, et elles furent changées en serpents; l'apparence étoit exactement la même , l'Exode n'y remarque aucune dlftérence. Il est vrai , ajoutez-vous , que le serpent d'Aaroii dévora les serpents des magiciens; mais forcé d'admettre une fois la magie , Pharaon put fort bien n'en conclure autre chose, sinon qu'Aaron étoit plus habile qu'eux dans cet art.
Supposons tout cela; voici ce qui s'ensuit; que, dans certaines circonstances , Dieu a quelquefois permis pour quelques moments , que les miracles de ses envoyés n'eussent pas une supériorité absolument évidente sur les prestiges des magiciens ; parce qu'il vouloit faire bientôt éclater sa puissance par de nouveaux miracles infiniment plus frappants. C'est le cas des magiciens d'Egypte mis en opposition avec Aaron et Moïse. Bientôt le Seigneur fit paroître d'une manière invincible le pouvoir de ses envoyés, réduisit les magiciens au silence , et à faire eux-mêmes
I Emile I tPine 3, page loo et lot
•Tl^ LE DLKSME
l'avou (le leur impuissance. La singularllt' môme de ce cas, que Dion n'a permis qu'une fois, nous fait couiprendrc que sa safjfcsse ne soulïiira jamais la concurrence ni l'ogalitc parfaite entre les prestiges et les miracles, de manière que l'on ne puisse discerner certainement de quel cAte est l'opération divine. Cela sera confirme à mesure que nous avancerons.
Les magiciens, continuez-vous, ayant imite les deux premiers miracles de Moïse, furent arr(^tés au troisième : après avoir produit des grenouilles, ils ne purent produire des insectes : pourquoi? c'etoit s'arrêter en beau chemin. Dites mieux , Dieu les arrêta en beau chemin , parce qu'il le jugeoit ainsi àpropos. Mais pourquoi leur permettre de venir jusque là? Pourquoi ne les pas laisser aller plus avant? Pourquoi ne pas les arrêter au premier pas ? Toutes ces questions seroient indécentes. Quand nous ne pourrions pas y re'pondre, que s'ensuivroit-il? Que nous n'avons pas assisté au conseil de la Divinité. Toujours demeure-t-il prouve par riiistoire même, queDieu fit évidemment connoître quels étoient les vrais miracles , puisque les magiciens eux-mêmes furent forcés de confesser que le doigL de Dieu ctoit là : c'en est assez pour résoudre la difficulté.
Mais Dieu a daigné encore nous apprendre les raisons de sa conduite. Il vouloit punir un roi injuste et une nation criminelle quiavoient violé le droit des gens et l'hospitalité , en réduisant à un dur esclavage un peuple étranger dont iisn'avoientaucunsujetdese plaindre. Pour rendre plus éclatante cette punition et la délivrance de son peuple , Dieu ménagea les événements , de manière que sa justice eût lieu de frapper à coups redoublés, et que le châtiment fût égal au crime. C'est le sens du discours que Dieu fit adresser à Pharaon : Je vous al établi pour montrer en vous ma puissance , et faire respecter mon nom par tonte la terre ^ .
Si l'on veut permettre une conjecture , il paroît que
I Exode, g, i6,
Î\KFUTK 1>AR Li:ï-MEME. 3l9
î)leu voulolt encore confondre ridolâtrie monstrueuse des Egyptiens; il le déclare par ces paroles : 3' exercerai mes jugements sur tous les dieux de l'Egypte ^ ; la plupart des plaies dont Dieu les frappe semblent avoir une relation marquée avec les objets de leur culte. Ils adoroient le soleil sous le nom d'Osiris , le ÎSil , les animaux, les plantes ; Dieu leur dérobe la vue du soleil par des ténèbres épaisses; il change Teau du INil en sang; il couvre d'ulcères les animaux et leurs adorateurs; il remplit tout le royaume d'animaux nuisibles ; il détruit les plantes par la grêle et par les sauterelles. Dieu ajoute : Les Egyptiens apprendront que c'est moi qui suis le Seigneur^.
Il est donc faux que Pharaon , obligé d'admettre une fois la magie , ait pu conclure qu'Aaron et Moïse étoient seulement des magiciens plus habiles que les siens. Dès la seconde plaie , il n'y fut pas trompé : Priez le Seigneur, dit-il aux deux frères , qu'il me déli^^re des grenouilles 3.
J'ai répondu ailleurs 4 à ce que Moïse ordonne au sujet des faux prophètes, il n'est pas nécessaire d'y revenir. Continuons à vous écouter.