‹ Le déisme réfuté par lui-mêmeChapitre 6 sur 42 · I.K DÉISME · texte numérisé non relu

I.K DÉISME

les nouvelles conditions qu'il nieltoit à son alliance. Nous n'entrerons pas dans la discussion de ce système divin , si je puis user de ce terme ; nous n'examinerons pas s'il est plus digne de Dieu, plus utile à l'Iiomme que tous ceux que l'on pourroit imaginer : des spéculations si sublimes sont au-dessus de îna portée. H faut simplifier la question , autant qu'il est possible. ÎSous nous bornerons donc à demander, si en considérant l'elat où l'bomme dtolt réduit, lorsque la révélation fut annoncée, on doit juger qu'elle est conforme à ses besoins. H me paroît que cela suffit pour établir la nécessite d'une révélation , et que nous ne sommes pas obligés de chercher ailleurs que dans vos écrits les preuves de cette nécessité.

Après avoir exposé sommairement les vérités de la religion naturelle, vous ajoutez : Il est bien étrange qu'il en faille une autre ; par où connoîtrai-je cette nécessité ' .'' La réponse est fort simple ; vous la connoîtrez par votre propre expérience, et par les aveux que vous avez été forcé d'en faire.

On ne peut pas enseigner plus hautement que vous faites, l'insuffisance de la raison, et les ténèbres dont elle est environnée. L'Etre incompréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement au monde, et forme tout le système des êtres, n'est ni visible à nos yeux, ni palpable à nos mains; il échappe à tous nos sens. L'ouvrage se montre , 772^/5 F ouvrier se cache. Ce n'est pas une petite affaire de connoître enfin qu'il existe, et quand nous sommes parvenus là , quand nous nous demandons , quel est-il P où est-il? notre esprit se confond, s'égare, et nous ne savons plus que penser^. Il se dé' robe également à mes sens et à mon entendement ; plus J'y pense , plus je me confonds^.

S'il est difficile de connoître par les seules lumières de la raison l'existence de Dieu , et encore plus son essence ,

» Eïiûle, i. 3, p. taa. — » Jbid., t. a , p. 3i3. — > Ibid., t. 3, p. 5Ô,

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rhomme avoit donc besoin d'un autre secours pour y parvenir. 11 élolt de la bonté de Dieu , qui veut être connu , et dont la connoissance nous est si nécessaire , de se manifester par une autre voie.

On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule; quelle solide base peut-on lui donner^? Philosophe , tes lois morales sont fort belles, mais montre -in en, de grâce, la sa?iction.

Si la raison n'est pas capable d'établir la vertu et les règles de nos devoirs sur des fondements solides, si elle ne nous montre les lois morales que comme une belle spéculation , sans fournir aucun motif assez puissant pour nous y rendre fidèles , il n'y avoit donc rien de plus digne de la sagesse et de la bonté de Dieu, que de nous donner une loi plus expresse , et de nous engager à l'accomplir par la crainte d'une peine éternelle, et par l'espoir d'une récompense infinie.

Vous reconnoissez votre ignorance''sur l'économie de la vie avenir. Vous ne savez s'il y aura d'autres sources de bonheur et de peines , que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même , et le regret amer de s'être avili-. Et il faut avouer que la raison seule ne peut dévoiler ce mystèie. Mais convenez aussi, Monsieur, que ce sont là de bien foibles mobiles pour entraîner le commun des hommes. Si Dieu, par la révélation, ne nous eût rien découvert de plus après la mort, il seroit fort dangereux que le nombre des méchants ne s'accrût encore ; que le vice ne perdît par la multitude des exemples une partie de l'avilissement où il nous réduit ; que la volupté pure , dont la vertu remplit une âme bien faite , ne fût bientôt regardée comme une belle chimère.

Tout le monde n'est pas susceptible de cet enthousiasme dont vous êtes saisi, en étalant les beautés de la vertu ; pour ébranler la multitude, il faut frapper l'imagination. Le Maître divin, qui nous a donné l'Evangile, a mieux connu que vous les ressorts de notre âme ; la crainte d'un

I Emile , t. 3 , p. 187. — ilbid. , t. 3, p. 8a.

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feu éternel doit faire un tout autre effet que le regret de s'être avili; et vous auriez pu dire de l'enfer à pins juste litre, ce que vous dites du Ponl-Serho des malionietans». Voilà la vc'rl table sanction des lois morales que la raison seule ne pouvolt découvrir.

BlentAt, oubliant votre propre doctrine, vous prétendez que la raison nous suffit. Les plus grandes idées de la TJhnni'lé nous viennent par la raison seule, f'oyez le speclacle de la nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement^?

Sans relever ici vos contradictions, auxquelles il faut désormais nous accoutumer, nous vous répondons par vos propres termes. L'ordre de l'uni^'crs, tout admirable qu'il est, ne frappe pas également tous les yeux. Le peuple y fait peu d attention , manquant des connoissanccs qui rendent cet ordre sensible , et n'ayant point appris à réfléchir sur ce qu'il aperçoit. Ce n'est ni endurcissement ni maui'aise volonté; c'est ignorance, engourdissement d'esprit. I^a moindre méditation fatigue ces gens-là , comme le moindre travail des bras fatigue les gens de cabinet. Ils ont ouï parler des œuvres de Dieu et des merveilles de la nature. Ils répètent les mêmes mots, sans y joindre les mêmes idées, et ils sont peu touchés de tout ce qui peut élever le sage à son Créateur. Or , si parmi nous le peuple, à portée de tant d'instructions, est encore si stupide, que seront ces pauvres gens abandonnes à eux-mêmes dès leur enfance, et qui n'ont jamais rien appris d' autrui? Croyez-vous qu'un Cafrc ou un Lapon philosophe beaucoup sur la marche du monde et sur la génération des choses^? J^e livre de la nature , quoique ouvert à tous les yeux , ne sufftt donc pas pour instruire tous les hommes ; la plupart ont besoin d'un autre maître.

Le peuple , abantlonné à lui-même , écoutera-t-il mieux la voix intérieure de la conscience? Cette voix si souvent étouffée par les passions , par le mauvais exemple , par le préjugé, par la stupidité, par l'indolence, est-elle assez

• Emile, t. 3, p. i86. — ^Ibld., p. 122. — 3 Lcttr. , p. 41.

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forte pour soutenir rhomme dans les sentiers pe'nibles de la vertu , pour le roidir contre les répugnances de la nature? Rien n'est plus aimable que la vertu , comme vous le remarquez très-bien ; mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser ^ semblable au Protée de la fable ^ elle prend d' abord mille formes effrayantes, et ne se montre enfin sous la sienne qu'à ceux qui n'ont point lâché prise^. C'est pour encourager l'homme à vaincre ces obstacles, que la révélation lui met sous les yeux de grandes leçons, de grands exemples, une grande récompense : heureux encore, si avec de si puissants secours il peut triompher de sa foiblesse !

Ainsi , en soutenant l'inutilité de la révélation , personne n'a travaillé plus puissamment que vous à nous en faire sentir la nécessité. Loin de voir dans les ouvrages de Dieu l'unique objet digne de leur culte , les hommes , selon vous, n'y ont trouvé qu'un piège pour tomber dans l'idolâtrie. Enviscifgeant d'abord tous les êtres comme animés, ils ont du se les représenter comme doués d'une puissance supérieure, comme autant de dieux sensibles. Ils n'ont pu reconnoître un seul Dieu que quand, généralisant de plus en plus leurs idées, ils ont été en état de remonter à wie première cause, de réunir le système total des êtres, sous une seule idée, et de donner un sens au mot {substance) , lequel est au, fond la plus grande abstraction. Vous concluez que le polythéisme a été la première religion , et l'idolâtrie le premier culte-.

Le fait est certainement faux et contraire à l'histoire authentique des origines du monde. Vous nous citez, pour premier monument de l'idolâtrie, les Marmousets deLaban, sans faire attention que vous passez d'un plein saut à l'an 2256 depuis la création.

Supposons votre principe vrai : voilà donc les hommes nécessairement idolâtres pendant des milliers d'années, à moins que Dieu n'ait daigné se révéler à eux dès le com-

I Emae , t. 3, p. 109. — a Jbid. , t. a , p. 3i6.

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mcncemcnt du monde. L'Ecriture nous apprend qu'il l'a

fait; il n'a pas attendu que les hommes fussent devenu»

philosophes pour le connoître; il a parlé à notre premier

père, et lui a donne des lois. L'idolâtrie n'a pris naissance

que lorsque les peuples ont eu perdu de vue cette première

révélation.

Que dis-]e, dei'cnus philosophes? La philosophie a-t-elle fait connoître Dieu ? Vous convenez que non , elle n'a fait que substituer l'erreur à l'ignorance; il a fallu essuyer tous les bizarres systèmes de forces , de chances^ de fatalité, de nécessités, d atomes, de monde animé, de matière vivante , de matérialisme de toute espèce. 11 a fallu attendre six mille ans jusqu'à ce que ï illustre Clarke , éclairant le monde, annonçât enfin l'Etre des êtres et le dispensateur des choses i . Or Clarke est un catéchisme fort à portée des ignorants. S'ils n'en avoient point d'autre, ils seroient en danger de ne connoître Dieu de long-temps.

11 ne faut aux hommes que la religion naturelle. Mais est-il aisé de la leur inspirer? Non, et vous en avertissez : Ce n'est pas une petite affaire, de savoir seulement s il y a un Dieu^. Pour cette entreprise, on a besoin de longs préparatifs et de matériaux rares. Il vous faut d'abord un élève de vingt ans, dont on ait- perfection né les organes, aiguisé l'esprit, étendu les connoissances , formé le jugement par tous les moyens que la sagacité la plus industrieuse ait pu suggérer, qui possède déjà les éléments de toutes les sciences, les principes de tous les arts, qui sache tout, excepté qu'il y a un Dieu : un jeune homme que l'on ait soigneusement écarté du vice , en qui l'on ait empêché les passions de se faire sentir, qui soit en état de suivre le fil de plusieurs démonstrations très-subtiles et trèsabstraites , de comparer le système qu'on lui propose avec celui des athées, des spinosistes, des matérialistes, des sceptiques , des pyrrhoniens, des mécréants de toutes

I Emile, t. 3,p. 3o. — alWrf., t. a, p. 3i4.

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les sectes. Enfin Ton parvient à lui donner une religion , que l'on appelle la religion naturelle ; et le miracle opéré, l'on conclut d'un air de triomphe : donc il ne faut point de religion révélée. C'est une dérision. L'on concluroit beaucoup mieux : donc il en faut une. Des prodiges tels que votre Emile , ne seront jamais communs parmi les hommes. Si l'on ne peut acquérir une religion à moins de frais , les trois quarts et demi du genre humain sont très-légitimement dispensés d'en avoir. Ainsi, prodiges pour prodiges , nous préférons ceux que Dieu a laits à ceux que vous voulez faire. j

ÎSe pensez pas, Monsieur, que j'abuse du terme, en appelant prodige un homme persuadé de la religion naturelle par votre méthode. Si j'avois toute la fécondité de votre éloquence, je vous rendrois avec usure tout ce que vous avez débité avec tant d'emphase sur la difficulté de discuter les preuves de la révélation. Pour tout symbole, vous prouvez trois vérités, que vous appelez vos trois articles de foi : la première, qu'une volonté meut l'univers, et anime la nature; la seconde, que la matière mue selon de certaines lois, nous montre une intelligence ; la troisième, que l'homme a une âme libre et maîtresse d'elle-même. De ces trois , ajoutez- vous , l'on déduit aisément tous les autres^. Pas si aisément; à peine le quart de vos lecteurs sera-t-il en état de faire cette opération métaphysique. Le reste prendra de la religion naturelle ce qu'il pourra ; ou plutôt, le très-grand nombre remportera pour fruit de sa lecture, l'unique conséquence qu'il cherchoit, que l'on peut se passer de religion. Voilà l'important service que vos livres rendent au genre humain.

Mais supposons que vous nous ayez donné un système de religion complet, auquel il ne manque rien, une morale aussi pure, aussi parfaite que celle de l'Evangile; je demande i." pourquoi aucun des anciens philosophes n'est parvenu à en faire autant ? Pourquoi il a fallu attendre six mille ans depuis la création , pour savoir enfin de quoi la

'Smile, t. 3, p. 71,

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raison humaine etoit capable? Je vous fais 2.* la même in-

vitalioii que vous faitesau philosophe: Vos lois morales sont Jorl belles, mais montrez-nous-en la sanetion; cessez de battre la campagne, et dites-nous nettement ce (jue vous mettez à la place du feu éternels ISous estimerons ensuite l'effet que cela pourra faire sur le genre humain ; ou plutôt nous 1 avons déjà vu. Je vous supplie 3.° de me dire par quelle voie le peuple, les ignorants, les Barbares , recevront une instruction si ne'cessaire, quel est le motif que vous saurez mettre à leur portée pour les ranger sous vos lois? Vous le savez, c'est ici Tecueil de la philosophie, c'est où je vous attends; vous n'avez eu garde d'en laisser échapper un seul mot dans tous vos livres ?

Supposons encore, car on ne risque rien de multiplier les suppositions à votre gré; supposons que la raison puisse aujourd hui vous suffire pour vous former une religion pure, pour vous engager à la suivre, quelle conséquence en re'sultera-t-il contre la nécessité d'une révélation? C'est à cette révélation même que vous êtes redevable de vos lumières. Si vous n'aviez pas lu l'Evangile, raison neriezvous aussi juste sur les attributs de Dieu, sur la règle des mœurs? Après avoir été élevé à cette école divine , vous insultez à votre Maître, vous dites que l'on pouvoit se passer de ses leçons. Est-ce dans un chrétien instruit par Jésus-Christ, et infidèle à son baptême, qu'il faut examiner la portée de la lumière naturelle?c'est dans un païen , dans celui qui n'a eu d'autre secours que des enseignements humains, que les préceptes de la philosophie. J'en appelle à vous-même, pour décider des connoissances qu'il peut acquérir sur la religion.

Quand il s'agit de savoir ce que l'homme peut faire, la règle la plus sûre est de considérer ce qu'il a fait. Or, qu étoit devenue chez tous les peuples la religion naturelle, lorsque Dieu leur envoya un maître pour les instruire? Que n'ai-je ici toute la vivacité de votre pinceau, pour

> Emile, t. 3, p. 187.

peindre les erreurs et les vices qui infectoient le genre humain ! à ce défaut j'emprunterai celui d'un grand maître; le lecteur me saura gré de lui avoir présente un tableau parfait , au lieu de la foible ébauche que je pourrois faire.

« Les nations les plus éclairées et les plus sages , les Chal- » déens, les Egyptiens, les Phéniciens, les Grecs, les Ro- » mains, étoient les plus ignorants et les plus aveugles sur » la religion : tant il est vrai qu'il faut y être élevé par » grâce particulière, et par sagesse plus qu'humaine. Qui » oseroit raconter les cérémonies des dieux immortels et » leurs mystères impurs ? Leurs amours , leurs cruautés , )> leurs Jalousies et tous les autres excès étoient le sujet de w leurs fêtes, de leurs sacrifices, des hymnes qu'on leur » chantoit , et des peintures que l'on consacroit dans leurs » temples. Ainsi le crime étoit adoré et reconnu nécessaire » au culte des dieux. Le plus grave des philosophes défend » de boire avec excès, si ce n'étoit dans les fêtes de Bac- » chus, et à l'honneur de ce dieu. Un autre, après avoir » sévèrement blâmé toutes les images malhonnêtes, en ex- » cepte celles des dieux qui vouloient être honorés par ces » infamies. On ne peut lire sans étonnement les honneurs » qu'il falloit rendre à Vénus, les prostitutions qui étoient » établies pour l'adorer. La Grèce , toute polie et toute » sage qu'elle étoit , avoit reçu ces mystères abominables. » Dans les affaires pressantes , les particuliers et les répu- » bliques vouoient à Vénus des courtisanes, et la Grèce ne >) rougissoit pas d'attribuer son salut aux prières qu'elles » faisoient à leur déesse. Après la défaite de Xerxès et de » ses formidables armées , on mit dans le temple un ta- » bleau où étoient représentés leurs vœux et leurs proces- » sions, avec cette inscription de Simonide, poëte fameux: » Celles-ci ont prié la déesse Vénus , gui , pour l'amour » d'elles , a sauvé la Grèce,

» S'il falloit adorer l'Amour , ce devoit être du moins

» l'Amour honnête ; mais il n'en ëloit pas ainsi. Solon, qui » le pourroit croire, et qui attcnJroit d'un si {^rand nom » une si grande infamie? Solon, dis-je, établit à Athènes » le temple de Vénus la prostituée , ou de l'Amour impu- » dique. Toute la Grèce étoit pleine de templesconsacrésà » ce dieu , et l'amour conjugal n'en avoit pas un dans tout » le pays.

t M Cependant ils détestoicnt l'adultère dans les hommes » et dans les femmes ; la société conjugale étoit sacrée par- » mi eux. Mais , quand ils s'appliquoicnt à la religion , ils n paroissoicnt comme possédés par un esprit étranger , et » leur lumière naturelle les abandon noit.

» La gravité romaine n'a pas traité la religion plus sc- » rieusement , puisqu'elle consacroit à l'honneur des dieux » les impuretés du théâtre et les sanglants spectacles des » gladiateurs ; c'est-à-dire , tout ce qu'on pouvoit imaginer » de plus corrompu et de plus barbare.

» Mais je ne sais si les folies ridicules que l'on mêloit » dans la religion n'étoicnt pas encore plus pernicieuses , » puisqu'elles lui attiroient tant de mépris. Pouvoit-on » garder le respect qui est dii aux choses divines , au mi- » lieu des impertinences que contenoient les fables dont » la représentation ou le souvenir faisoit une si grande » partie du culte divin? Tout le service public n'étoit » qu'une continuelle profanation , ou plutôt une dérision » du nom de Dieu ; et il falloit bien qu'il y eût quelque » puissance ennemie de ce nom sacré, qui, ayant entrepris » de le ravilir , poussât les hommes à l'employer dans des » choses si méprisables , et même à le prodiguer à des su- » jets si indignes.

» 11 est vrai que les philosophes avoient à la fin reconnu » qu'il y avoit un autre Dieu que ceux que le vulgaire » adoroit; mais ils n'osoient l'avouer. Au contraire Socrate » donnoit pour maxime qu'il falloit que chacun suivît la » religion de son pays. Platon , son disciple , qui voyoit la » Grèce et tous les pays du monde remplis d'un culte in- » sensé et scandaleux , ne laisse pas de poser comme un

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» fondement de la Republique, qu'// ne faut jamais rien » changer dans une religion qu'on trouve établie , et que c'est » ai'oir perdu le sens que d'y penser. Des philosophes si » graves , et qui ont dit de si belles choses sur la nature di- » vine, n'ont osé s'opposer à l'erreur publique , et ont dë- » sespe'ré de la pouvoir vaincre. Quand Socrate fut accusé » de nier les dieux que le public adoroit, il s'en défendit » comme d'un crime ; et Platon , en parlant du Dieu qui » avoit formé l'univers, dit qu'il est difficile de le trouver, » et qu'il est défendu de le déclarer au peuple. 11 proteste » de n'en parler jamais qu'en énigme , de peur d'exposer » une si grande vérité à la moquerie.

» Dans quel abîme étoit le genre humain , qui ne pou- » voit supporter la moindre idée du vrai Dieu ! Athènes , » la plus polie et la plus savante de toutes les villes grec- » ques , prenoit pour athées ceux qui parloient des choses }) intellectuelles ; et c'est une des raisons qui avoient fait » condamner Socrate. Si quelques philosophes osoient en- » seigner que les statues n'étoient pas des dieux , comme » l'entendoit le vulgaire , ils se voyoient contraints de s'en » dédire : encore après cela éloient-ils bannis comme des » impies par sentence de l'aréopage. Toute la terre étoit » possédée de la même erreur : la vérité n'y osoit paroître. » Le Dieu, créateur du monde, n'avoit de temple ni de » culte qu'en Jérusalem. Quand les gentils y envoyoient » leurs offrandes , ils ne faisoient autre honneur au Dieu » d'Israël , que de le joindre aux autres dieux. La seule » Judée connoissoit sa sainte et sévère jalousie , et savoit rt que partager la religion entre lui et les autres dieux , » c'étoit la détruire ï. »

Croyez-vous , Monsieur , qu'il fut avantageux au genre humain de demeurer plus long-temps dans un état si déplorable? Peut-il assez bénir la Providence de l'en avoir tiré par la révélation ?

Vous opposerez peut-être à cette peinture des désordres

• Discours sur l'Histoire universelle, deuxième partie, ch. l6 , page 377.

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