‹ Le déisme réfuté par lui-mêmeChapitre 7 sur 42 · DÉISME · texte numérisé non relu

DÉISME

du paj^MuIsnie , ce que vous avez dit, que la croyance fies païens liifluoit peu sur leurs mœurs: Je/ez les yeux sur ioulcs les nations du monde , parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhuinains et bizarres, parmi cette prodigieuse dii'ersité de mœurs et de caractères , vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes notions du bien et du mal. J^ ancien paganisme enfanta des dieux abominables , qu'on eut punis ici-bas comme des scélérats , et qui n'offraient pour tableau du bonheur suprême, que des forfaits à commettre , et des passions à contenter. Mais le vice , armé d'une autorité sacrée , descendait en vain du séjour éternel, l'instinct moral le repoussait du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admirait la continence de Xénocrate; la chaste Lucrèce adorait l impudique J' énus ; l'intrépide Romain sacrifiait à la Peur; il invoquait le dieu qui mutila son père , et mourait sans murmure de la main du sien : les plus méprisables divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la nature , plus farte que celle des dieux , se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables i .

Ces réflexions prouvent très-bien ce dont il est question dans cet endroit, que les superstitions païennes n'ont pu e'touffer entièrement les principes de la loi naturelle; qu'il s'est trouvé de temps en temps des cœurs droits, dont la conduite réclamoit contre l'erreur publique: mais la multitude en ctoit elle-même moins vicieuse , le crime moins autorisé par la religion, les désordres moins fréquents. Je ne rapporterai pas ceux que les apologistes du christianisme ont reprochés aux païens , comme des usages publics et journaliers. Ce témoignage vous scroit suspect; celui des auteurs profanes ne le sera pas. Vous avez lu dans Tacite, dans Suétone , dans Amraien-Marcellin , les terribles effets des spectacles barbares de l'amphithéâtre ; dans Ovide , dans Juvénal , l'influence qu'avoient sur les mœurs les ob-

> Emile , t. 3 , p. 98.

scenitës des comédiens et des pantomimes; dans Te'rence et dans Lucien , les impressions funestes que fîiisoient les statues et les tableaux deshonnctcs; dans Ovide, les prières criminelles que les païens adressolent à leurs dieux.

Voilà, Monsieur, des désordres qu'il est impossible de révoquer en doute, et qui n'ont cesse' qu'à la prédication de l'Evangile; sans cette doctrine salutaire, ilsrégneroient encore. C'est l'Evangile qui a fait tomber tous les dieux l'un après l'autre; qui a dissipé'les craintes que l'on avoit partout de ces êtres imaginaires; qui a supprime l'exécra' ble coutume de les apaiser par des sacrifices inhumains, par des combats de gladiateurs, par le sang des enfants le plus tendrement aimés. C'est l'Evangile qui a décrédité partout les oracles, les sortilèges et tous les genres de divination, au grand dépit et au grand étonnement de la philosophie, qui les mettoit sous sa protection. Il a supprimé ou adouci l'esclavage, humanisé les nations, resserré les liens de la société , rendu les gouvernements moins sanguinaires. Il a retranché les dévotions licencieuses, plus chères aux idolâtres que leurs dieux, ces fêtes uniquement propres à ruiner impunément les obligations du mariage, et à dégrader l'humanité. Il a éclairé également tous les hommes : il a mis la véiité à portée des peuples les plus grossiers et de l'âge le plus tendre : un enfant de douze ans , médiocrement instruit de sa religion , en sait plus sur les perfections de Dieu, sur sa propre destinée, sur ses devoirs , que le plus vanté des philosophes de l'antiquité.

A cette preuve de fait qui ne souffre point de réplique, ajoutons l'aveu des philosophes mêmes. Si la seule lumière naturelle étoit suffisante pour faire connoître à l'homme tout ce qu'il lui importe de savoir, ces anciens sages si appliqués à la recherche de la vérité y seroient sans doute parvenus. Ils reconnoissent eux-mêmes l'inutilité de leurs tentatives, et le besoin d'une révélation divine. Personne

u'i{^nore l'humble aveu qu'en a fait l'un des plus grands gëiiles de la Grèce. Platon desespère de connoître jamais l'origine et la destinée de l'homme, à moins, dit- il, qu'on ne. nous donne une voie plus sûre, comme quelque promesse ou révélation diifine;afm que sur elle, comme sur un vaisseau qui ne court aucun danger, nous achevions heureusement le voyage de notre vie. Si cette lumière surnaturelle a ètc' nécessaire aux savants et aux sages, combien étoit-elle plus nécessaire au peuple et aux esprits bornés?

Vous voyez , Monsieur , que les preuves de la nécessité d'une révélation ne sont pas aussi légères que vous essayez de le persuader; que vous les fournissez vous-même, en affectant de ne les pas voir. Notre raison est bornée , elle ne connoît qu'à grande peine les vérités qu'il lui importe le plus de savoir; il falloit une révélation pour étendre ses lumières. Notre raison est incertaine ; aux dogmes les plus évidents elle trouve des difficultés insolubles : il falloit une révélation pour dissiper ses doutes. Notre raison est lente dans ses progrès, elle a besoin d'étude, de méditations, de recherches; fort peu d'hommes en sont capables, presque tous sont distraits par d'autres soins; il falloit que la révélation mît la vérité à portée de tout le monde , parce que tout le monde est également intéressé à la connoître. Notre raison est foible dans ses efforts; quoiqu'elle sente les avantages de la vertu , elle en est détournée par les passions ; il falloit y engager l'homme par un puissant intérêt , par la crainte des peines et l'espoir d'une récompense. La ré\élation étoit donc nécessaire pour rendre la connoissance de la vérité plus claire, plus étendue, plus certaine , plus commune , plus efficace.

Elle l'étolt encore plus pour nous apprendre le culte que Dieu exige de nous , pour rendre la religion uniforme, et en faire un lien de société. Cette raison sera mise dans un plus grand jour par les réponses que je dois donner à vos objections.

RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. ^y

Si la religion naturelle est insuffisante , diles-vous , c'est par les obscurités qu elle laisse dans les grandes vérités qu'elle nous enseigne ; c'est à la révélation de nous enseigner ces vérités d'une manière sensible à l esprit de l'homrne, de les mettre à sa portée, de les lui faire conca^oir, afin qu'il les croie, ha foi s' assure et s affermit par l entendement. La meilleure de toutes les religions est infailliblement la plus claire ' .

J'avoue d'abord que je ne conçois pas ces paroles : la foi s'assure et s'affermit par l entendement. La foi changée en évidence n'est plus /oi, comme je l'ai déjà observé. Mais allons au fait.

Voici , ce me semble , votre raisonnement : selon nous , la révélation est nécessaire pour suppléer à la religion naturelle , elle en doit donc dissiper les obscurités : or celle que nous citons , loin de dissiper ces obscurités , les augmente , en nous enseignant des mystères ; ce n'est donc pas celle dont nous avions besoin.

Je conviens , Monsieur , que la révélation doit dissiper les obscurités de la religion naturelle, autant qu'il est possible de le faire , et autant qu'une raison essentiellement bornée comme la nôtre peut le comporter; mais je soutiens qu'il est impossible qu'aucune révélation les dissipe entièrement, je le montrerai tout à l'heure. J'ajoute encore qu'une connoissance des vérités éternelles, aussi claire que vous la demandez , est incompatible avec l'état d'épreuve dans lequel nous devons être sur la terre. 11 seroit aussi injuste d'exiger ici -bas une vue sans nuage de la Divinité et de ses desseins , que de vouloir y jouir des récompenses de la vertu et d'un parlait empire sur nous-mêmes ; vous reconnoissez l'injustice de ce désir^. La foi doit être un hommage libre et volontaire de notre esprit à la souveraine autorité de Dieu : la connoissance claire et parfaite

I Emile, t. 3, p, i38. — *lbid, p. 78.

de ses attributs et de ses œuvres ne laisseroit plus aucun lieu au mérite; elle ne convieiît tout au plus qu'à l'état de béatitude et à l'ame dégagée des liens du corps.

Mais falloit-il des mystères? Voilà la pierre de scandale. Oui, Monsieur, il en falloit, et cela ne pouvoit être autrement. Il falloit nous faire mieux connoître la nature divine: or cette nature est essentiellement incompréhensible , parce qu'elle est infinie. Notre entendement borné ne conçoit rien sans homes ; tout ce qu'on appelle infini nous échappe^. C'est votre propre réflexion. La révélation la plus claire ne peut donc absolument nous faire concevoir parfaitement tous les attributs divins. Fussions-nous des anges, nous ne comprendrions pas encore la nature divine. Dieu seul peut se comprendre lui-même.

Il falloit nous développer l'économie de la Providence et de la vie à venir, c'est-à-dire les décrets de la sainteté et de la justice de Dieu : si ces attributs sont eux-mêmes incompréhensibles , comment la révélation peut-elle nous mettre en état de pénétrer des lois qui doivent en émaner? INe faudra-t-il pas toujours s'écrier avec vous s O Etre clément et bon! quels que soient tes décrets, je les adore; si tu punis les méchants,}' anéantis mafoible raison demnt ta justice-.

11 falloit réconcilier l'homme pécheur avec Dieu. La raison pouvoit-elle en suggérer les moyens? A supposer qu'elle en eût découvert quelques-uns, Dieu étoit-il obligé de les accepter? 11 est le maître d'attacher la grâce et le pardon à quelles conditions il lui plaît. Il falloit donc qu'il révélât ces conditions , et dès qu'elles sont au-dessus de notre intelligence , ce sont des mystères?

Il falloit nous apprendre à rendre à Dieu un culte digne de lui ; ce culte ne peut être que l'hommage parfait de toutes nos facultés, et par conséquent de notre raison. Vous reconnoissez que le plus digne usage que Jious puissions en faire, c'est de l'anéantir devant Dieu ^ 11 falloit donc

I Emile , t. 3 , r- 88. - î Jbid. , p. 84. - î Ibid. , p. 88.

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que Dieu nous rendît cet anéantissement nécessaire , en nous révélant des vérités incompréhensibles. Aussi, Bayle avoue qu'il étoit de la grandeur de Dieu de nous obliger à croire des mystères ï.

Il falloit nous empêcher de nous égarer de nouveau : quelque éclairée que la raison pût être, elle ne seroit jamais infaillible : les plus grands génies ont donné dans les plus grandes erreurs. Il falloit donc nous mettre dans la nécessité de nous reposer entièrement sur l'autorité divine, en nous obligeant à croire des dogmes dont elle seule peut nous garantir la vérité.

11 falloit nous intéresser par le sentiment, nous attacher à Dieu par amour et par reconnoissance ; et y a-t-il un seul de nos mystères qui n'opère cet effet? Trois personnes divines occupées de notre salut; un Dieu revêtu de notre nature et immolé pour nous ; un Dieu qui se donne à nous, et devient notre nourriture : voilà ce qui a fait des saints. La philosophie endurcit le cœur, vous en convenez 2. Il falloit l'amollir par la foi.

Pour tout dire en un mot , Dieu a révélé des mystères : donc il en falloit.

Qu'ils vous scandalisent ou non , voici où la question est réduite. La révélation chrétienne n'a-t-ellc pas été utile au genre humain? IN'a-t-elle pas mis dans un plus grand jour toutes les vérités essentielles de la religion naturelle? Chez les nations qui la suivent, le peuple n'est-il pas communément moins ignorant, moins vicieux qu'il ne l'étoit autrefois , et qu'il ne l'est encore chez les Barbares et les infidèles? Si vous en disconveniez , il ne seroit pas difficile de le prouver par vos propres aveux. La révélation chrétienne a donc opéré les deux grands effets pour lesquels elle étoit nécessaire: elle a dissipé l'ignorance ; elle a infiniment diminué les erreurs et les vices. Pourriezvous en dire autant du mahométisme ? La révélation chrétienne est par conséquent celle dont le genre humain avoit

« Dict. ciit. art. Socîn. H. a la fin. — a Emile , t. 3, p. l83. Note.

6o LE DÉISME

besoin , et que Dieu devoit donner. Les prétendus incon* vénients que vous y trouvez encore , ne prouvent point que celle révélation ne soit véritable.

§VI

Par où connoîlrois-je cette nécessité de la révélation ? De quoipuis-je être coupable en servant Dieu suivant les lumières (ju'il donne à mon esprit, et selon les sentiments qu'il inspire à mon cœur^ ? L'homme ne se scrolt pas rendu coupable , s'il avoit suivi les lumières de la raison et les sentiments de la nature ; mais oserez-vous soutenir qu'il ne s'en soit pas écarte? Au lieu de servir Dieu , il l'a oublié et méconnu ; au lieu d'observer les lois de la morale, il s'est plongé dans les plus aflVeux désordres. Pour le ramener à ses devoirs, il a fallu la lumière plus vive, la voix plus éclatante de la révélation. Celui qui s'obstine aujourd'hui à rejeter ce secours, est coupable d'orgueil, puisqu'il se flatte de pouvoir faire de sa raison un meilleur usage que n'en a fait le reste du genre humain ; il est coupable d'ingratitude et de désobéissance , puisqu'il refuse d'user des bienfaits de Dieu , et de se soumettre à ses ordres.

Quelle pureté de morale , quel dogme utile à l'homme et honorable à son auteur puis-je tirer dune doctrine positive , que je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes facultés^:'

Supposons pour un moment que la morale de l'Evangile ne soit ni plus pure , ni plus parfaite que celle que les anciens sages ont tirée du bon usage de leurs facultés ; pourquoi n'ont-ils pu engager personne à la suivre, tandis que de pauvres pêcheurs ont assujéti des peuples innombrables à la morale chrétienne?

Pourquoi , convaincus de l'unité de Dieu , dogme cer- . tainement utile à l'homme, et honorable à son auteur, n'ont-ils eu , ni le courage de l'enseigner , ni le talent de le persuader, tandis que Jésus -Christ et ses apôtres ont

I Emile, tooic 3 , p. 123. — 2 Ilid, p. X23.

RÉFUTÉ PAR tUI-MKME. 5l

fait de ce dogme essentiel , la base de leurs instructions. Il étoit donc nécessaire de donner ce dogme et cette morale, comme une doctrine positive descendue du ciel, et le prouver par des signes surnaturels , puisque les hommes jiavoient pu se résoudre à Tembrasser, tant qu'ils ne lavolent envisagé que comme une doctrine humaine, fondée sur le raisonnement.

Montrez-moi ce qu'on peut ajouter pour la gloire de Dieu , pour le bien de la société, et pour mon propre avantage , aux devoirs de la loi naturelle , et quelle vertu vous ferez naître d'un nouveau culte gui ne soit pas une conséquence du mien ^ ? Du moins conviendrez-vous que la foi , telle que l'Evangile nous la commande, n'est ni un devoir que vous regardiez comme imposé par la loi naturelle , ni une vertu qui soit une conséquence du culte que vous admettez. Or la foi rend à Dieu la gloire qui lui est due , puisque par la foi nous l'adorons comme vérité souveraine , à laquelle nous devons croire plutôt qu'à nos foibles lumières ; elle procure notre propre avantage, puisqu'elle nous exempte de la recherche pénible et périlleuse de ce qir'il nous importe le plus de savoir : recherche qui est hors de la portée des trois quarts du genre humain. Elle fait le bien de la société , parce que , réunissant les esprits par la même croyance, elle rapproche par-là même les cœurs et les sentiments. Telle est l'idée que saint Paul nous a donnée des effets de la foi ; et vous semblez l'avoir adoptée , lorsque vous avez dit que, sans la foi, nulle véritable vertu n'existe^. J'ajoute encore, que par le nouveau culte enseigné dans l'Evangile, l'espérance est plus ferme, parce qu'elle est appuyée sur la parole expresse de Dieu ; la charité plus vive et plus sincère , parce qu'elle est animée par un motif plus touchant; l'obéissance plus facile, parce qu'elle est formée sur un modèle plus parfait, sur l'exemple d'un Homme- Dieu. Je pourrois en dire autant de toutes les autres vertus.

) Emile, t. 3 , p. laa. — ) Ibid, , p. iSlt

5a LE DÉISME

Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience ^ à noire jugement^? Non, Monsieur, il s'étoit réservé bien des choses, qup la raison ne ponvoit pas notis dire. \j¥avangile nons a donné de la puissance , de la sagesse, de la bonté de Dieu, des idées infiniment supérieures à celles que nous pouvions puiser dans la contemplation de la nature ; il nous a fait connoîlre notre origine et notre destinée, sur lesquelles la raison ne ponvoit suffisamment nous instruire; il nous a dévoilé les mystères de la vie future, où la lumière naturelle étoit incapable de pénétrer.

Quand il auroit tout dit, les hommes ne l'ont pas entendu; il a fallu leur répeter les mêmes leçons par une voix plus puissante, faire parler par des prodiges les éléments et les créatures inanimées, pour réveiller les hommes engourdis et sourds aux cris de la nature. C'est la réponse de saint Paul 2 et de saint Augustin 3 : les philosophes mêmes y ont applaudi 4.

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