‹ Le délire chronique: à base d'interprétationChapitre 10 sur 27 · FRS · texte numérisé non relu

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qui enfoncerait les portes de l'église. Il n’y songeait même pag, bien qu'il soit républicain, et le seul homme de la commune à ne plus faire ses Pâques. Un jour le curé l'insulta parce qu'il a fait voter pour le député, un homme très bon qui aime autant le pauvre que le riche.

B... volontiers développe ses idées sur le Progrès. « On vit bien mieux, dit-il, maintenant que du temps passé, le commerce est plus florissant que sous les rois. I y a les machines. Tout avance, les écoles sont obligatoires, le gouvernement veut lapaix. » Aussi n'est-il pas trop partisan de la religion. « Pour faire venir l'ère chrétienne, ils ont fait mourir leurs semblables. » Dernièrement, à Nancy, un curé a été compromis dans une affaire de mœurs.

Pour lui, très gai avant d’être malade, il chantait en travaillant il chantait des chansons républicaines, indécentes envers les prétres. Mais il y a des rapporteurs. « Je chantais mon opinion, ce n’était point pour faire du mal. Ai-je été voir ce qu’ils chantent?»

Malheureusement le curé est très autoritaire; il déclare volontiers : «Je veux que ce soit ainsi et le gouvernement n'y fera rien. » Il a fait marcher la sorcière contre B..., à cause de ses opinions, pour le faire périr. La rumeur publique disait que B... allait mourir. Il l’a entendu de ses oreilles, car il n’est pas sourd. On lui a dit des paroles pour lui montrer qu'il fallait aller à la messe. 11 a donné 20 sous pour les frais du culte.Il a été aux offices mais pas de bon cœur. Le curé lui a pris les mains et lui a dit qu'il se chargeait de le guérir, que c'était le démon, qu'il ne fallait pas aller chez la sorcière et que le D' B... n’avait pas de croyances. Il prenait de l’eau bénite, faisait trois signes de croix et lui ordonnait de faire un geste de menace avec son pied en disant « Fous lon camp ». Il a dit trois messes soi-disant pour lui.

Mais B... allait de mal en pis, il souffrait du cœur et crachait le sang. Quand le curé lui prenait les mains, il sentait je ne sais quoi qui montait et il avait un redoublement de malaise.Une fois, B... est allé trouver le curé à 1 heure du matin. La sœur du curé dit à voix basse « c'est le berger » et le curé, qui était venu jusqu’à la porte, rentra dans sa chambre. Instantanément B.. se trouva ealmé. Puis le curé revint, «courut à ses mains » et lui dit de ne plus revenir, qu’il les avait épouvantés. S'il avait été riche on ne lui aurait pas fait te reproche.

Le 93 juillet, B... va en pèlerinage à Sion, en Meurthe-et-Moselle. On le fait passer sous une grande Sainte-Vierge et on lui fait dire une prière. Mais ça lui tirait sur le cœur plus que d'habitude.Les frères ont posé « une espèce de boîte de mort » et ont chanté en tournant autour. Ils disaient en particulier : «Nous voulons son corps, son sang et son esprit. » B... pensait que c'était le diable qu'on voulait tirer de lui. Il s’est senti plus faible, il a compris qu’on le faisait périr. Le soir il rentre chez lui, toujours plus souffrant. Le lendemain, il veut aller aux champs,comme d'habitude. Devant l’église il se sent tiré en avant (vers la paroisse) et en arrière (du côté de Sion). Très effrayé il rentre chez lui, écrit un papier qu'il met sur la table « il croit n’avoir fait de mal à personne, il n'a pissé dans la cruche que sur le conseil d’un ami pour se garantir. Les gens qui lui ont envoyé des maladies sont malhonnêtes ». Puis il donne à manger aux chiens,prend un morceau et part sans argent, à la veille de‘toucher son mois de berger.

Le temps lui paraît long pour venir à Paris.Il faisait des étapes journalières de 35-40 kilomètres. Il s'est arrêté cinq fois en route, s’offrant pour faucher, rentrer le fourrage, battre à la machine, décharger les briques d’un bateau. Il a vendu sa montre naturellement à perte. Il ne racontait pas ses affaires et n’a pas rencontré de malveillance. Mais il croit avoir été suivi tout le temps : il a rencontré des chiens charmés pour cela d'un bout à l’autre du voyage; un jour, deux curés avertis de sa présence par un chien ont dit, croyant qu'il dormait : « Le voilà, ce malheureux. Avant de le faire mourir, il aurait fallu iui donner l’extrême-onction. » Ils ont parlé de « sépulture », ce qui signifiait sans doute son pèlerinage à Sion. Toutes les fois qu'il rencontrait un curé, il se sentait tiré du côté du cœur. Sans doute le curé de son village avait télégraphié son signalement à tous les prêtres.

Il arrive à Paris le 3 septembre. Il passe la première nuit à l'hôtel, emploie deux autres nuits à se promener et à s'asseoir sur les bancs. Enfin, il se présente à Saint-Louis, d'où il est envoyé à Sainte-Anne, puis dirigé sur la Salpêtrière. Sitôt à la Salpêtrière il s’est senti mieux. Jusqu'à Paris il était tiré par des frottements très doux. S'il était resté en place il aurait été carbonisé. Maintenant il ne lui reste plus qu'un petit frottement au-cœur. Il a fait écrire à son député pour qu’il ait la bonté de s'occuper de ses intérêts. Car dans la commune « c’est tous calotins, mauvais peu-

ple ». Ils auront été bien contents de vendre sa récolte, I] lui auront tué ses chiens, ses pauvres chiens, il pleure quand il en parle. Il n’a pourtant jamais voulu faire de mal à personne. Il n’a jamais voulu sérieusement en faire à ses ennemis, bien qu'il y ait quelquefois songé. Il avait eu l’idée de se défendre en justice. Mais il n’a pas d'instruction. Il croit que la sorcière pourrait étre mise en prison, qu'elle n’a pas le droit d’avoir de mauvais livres.

Pendant les quelques semaines qu’il passe à la Salpétrière, il se sent hors du pouvoir de ses ennemis. Mais toujours il enregistre ses rêves, les goûts qu'il ressent, les insectes qu'il apercoit, le numéro des lits d’où lui sont venus des malaises. Rapatrié il continue à envoyer de semblables listes à M% Long-Landry et se dit repris de son mal.

Tout ce délire traduit un fonds permanent d’hypocondrie. De simples indispositions, de la bronchite, de la diarrhée ont suffi pour donner l'éveil à des idées de persécution. Les mauvais desseins de ses ennemis, justifiant désormais ses inquiétudes, cet homme crédule n’est que davantage la proie de ses habituels soucis; sans cesse il guette les moindres variations de cette cénesthésie, d’où peuvent surgir, signes avant-coureurs et symptômes subjectifs des maladies, les malaises les plus variés. Nul langage approprié, précis, ne correspondant à ces états normalement indistincts, c’est à l'imagination du malade de trouver des comparaisons expressives. Pourvu qu’elle soit riche, exercée, constamment excitée par la craintive humeur du sujet, sur l'impression la plus fugitive et la plus vague, elle pourra broder de minutieuses et d’interminables descriptions.

C’est alors qu'il est extrêmement délicat de distinguer entre l’hallucination véritable et la simple interprétation. Mais lorsqu’à ses énumérations déjà longues B... ne cesse d'ajouter avec complaisance quelqu’odeur ou saveur inédite, il est manifeste qu’il invente bien au delà de ce qu’il a réellement éprouvé, Resteraient lagitation involontaire de ses

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