‹ Le délire chronique: à base d'interprétationChapitre 12 sur 27 · FAT · texte numérisé non relu

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La figure ouverte et l’air crédule, il est manifestement. d’humeur douce, enfantine et inoffensive : il n’a jamais songé qu’à se protéger contre ses persécuteurs. Mais dans sa minutie à enregistrer le détail des moindres coïncidences, à rectifier la plus légère inexactitude, à réparer un minime oubli se manifeste déjà quelque tendance au scrupule. Un jour il s'est reproché, s'étant débarrassé d’un malaise, de l'avoir passé à la femme du maréchal qui n’avait eu que de bons procédés pour lui. Sauf cet épisode, il ne présente aucune idée de culpabilité. Au contraire c’est avec une visible satisfaction qu’il expose ses conceptions politiques et philosophiques. Les vexations qu’il subit, ce n’est plus pour une petite querelle de jardin, c’est, pense-t-il, parce qu’il est dans son village le champion des idées de progrès : sentiment d’autophilie très remarquable chez cet homme simple et sensible dont la mémoire est singulièrement précise et dont l'intelligence garde une certaine spontanéité.

Persécutés auto-accusateurs.

Chez les persécutés, les idées hypocondriaques s’accompagnent fort souvent d’auto-accusation. Gizserr Bazcer, qui a particulièrement étudié ces formes de la psychose, a noté la rareté des hallucinations ; le délire procède par interprétations (4).

Il agit ordinairement, dit Séccas, « de faits d'ordre religieux ou surtout génésique : préoccupations hypocondriaques se rapportant aux organes génitaux, idées de culpabilité relatives à des excès sexuels authentiques ou supposés (2) ». Tel malade, opéré du phimosis, « s’imagine qu’on le regarde

(1) Gazserr Bazzer. Lecons de clinique médicale 1897. Leçon IV, exhibition-

niste persécuté. | (2) SreLas. Traité clinique des maladies mentales, p. 559.

d’un air narquois, que tout le monde s’aperçoit, à sa figure, à sa démarche, qu’il est circoncis. Il s’entend traiter d’eunuque, de châtré. Bien que cela lui soit très désagréable il ne peut protester, puisque c’est vrai, dit-il, et pour couper court à la malveillance, il ne voit qu’une solution, c’est de recourir à une opération qu'il ne cesse de réclamer et qui rendrait àses organes génitaux la conformation habituelle (1)». Tout à fait superposable est le cas rapporté par Girserr BaLLer, d’un employé de chemin de fer timide, porté à l’hypocondrie, qui finit par se faire opérer d’une hernie inguinale droite; le chirurgien ayant enlevé le testicule engagé dans l'anneau, le malade devient plus timide et plus appréhensif encore. Il est convaincu que tous ses collègues sont au courant de son infirmité. On chuchote, on le regarde de façon significative, il s'entend traiter de « vieux testicule », d’ « eunuque ». « Tiens, tu es comme ça », lui dit-on. Pour en finir il se commande des testicules de différentes matières et implore les chirurgiens qu’ils veuillent bien les lui mettre en place (2).

C’est plus souvent encore de pratiques honteuses ou ridicules que le malade se croit accusé: un jeune homme de 18 ans, dessinateur de talent, assez ambitieux d’ailleurs et se voyant déjà grand peintre, quand il ne commençait qu’à dessiner, avait été dans son enfance d'humeur timide et concentrée : à 15 ans, il se livre à la masturbation; il avait une peur épouvantable des femmes; « après ses excès il lui semblait qu'on pouvait les lire sur sa figure », « il rougissait de la peur de rougir ». Il s’imagine que ses organes génitaux ont cessé de se développer. Les passants le regardent avec surprise, dégoût ou pitié. Dans la rue il marchetête baissée. Depuis plusieurs mois se développe une tuberculose testiculaire. Il avait pensé au suicide, mais il ne sait s’il aurait osé,

(1) Secras, JZbid., p. 559.

(2) Gicsenr Bauer, Zbid., lec. NT,

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À l'attitude des malades qui l'entourent, il reconnaît qu’on fait allusion à son vice ancien (1).

Un autre, 32 ans, fils d’aliéné, doux, timide, peuintelligent, tournant à la misanthropie depuis quatre ou cinq ans, craignant aussi beaucoup les femmes, se masturbait, très amoureux, en contemplant deux voisines. Il n’ose plus sortir, on le tourne en ridicule. On fait claquer les portes pour lui faire comprendre qu’il a fait des cochonneries. On lui crie: « Voistu ma petite sœur... on l’a vu... on le voit. »

Il reconnaît que ces persécutions sont légitimes (2).

Enfin Girgerr Bazzer raconte encore l’histoire d’un homme qui, dans les jardins publics, ne pouvait résister à l’obsession d’exhiber ses organes génitaux, s’il se trouvait en présence d’une jeune fille d'aspect honnête. Il devient triste, soupçonneux, méfiant. Il entend chuchoter à son bureau. Ce sont des allusions à un crime qu’il aurait commis. Dans un débit de tabac il croit reconnaïîtré une jeune fille qu’il avait offensée au Bois de Boulogne, il évite ce bureau, et chaque fois que ses collègues parlent de tabac il s’imagine qu’ils font allusion à cette aventure.

Quelqu'un ayant parlé devant lui de « patin », il se rappelle avoir été envoyé un jour rue Patin, à Belleville. C’est à Belleville qu’a été assassinée la petite Neu. On veut par allusion l’accuser de cet assassinat. Il fait une tentative de suicide par strangulation. Interné, il croit que deux malades qui se déboutonnent devant lui essaient de lui rappeler ses habitudes d’exhibitionnisme.S’il prend un bain dans une cabine à deux places, avecun autre malade, cela signifie sodomisme. Il ne cesse de s’accuser lui-même par le moyen de tout ce qu’il entend et de tout ce qu'il voit (3).

(1) Grceerr Bazzer, Zbid., lec. ITI, (2) Ibid.

(3) Giuesrt Barcer, ibid, ch. IV.

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« Ces persécutés, dit Gisenr Bazcer, accusent les autres et se plaignent de leurs agissements et de leurs manœuvres commeilconvient à de véritables persécutés ; maisils s’accusent avant tout eux-mêmes. Ils ne se dissimulent pas qu’ils ont

fournile prétexte de la persécution et qu’à eux reviennent

les premiers torts. Ce sont des victimes, mais coupables et non, comme les perséculés ordinaires, des victimes innocentes. »

SÉGLAS, qui à étudié les différentes combinaisons possibles des idées de culpabilité et des idées hypocondriaques dans le délire de persécution, fait observer pourtant que si les idées de formule mélancolique sont non plus la cause, mais la conséquence etla preuve des persécutionssubies, les persécutions « restent toujours imméritées »,?

Il arrive aussi que les idées de culpabilité n’ont que la valeur d’une explication pour ainsi dire historique et ne sont

plus véritablement actives. C’estlorsqu’il s’agit d’une erreur passée, d’une faute isolée, et non d’infirmités psychiques ou

physiques, causes de peine et de douleur constantes pour le, malade. Il se révoltera d’autant plus alors d’avoir affaire à des adversaires indignes, sans scrupule, et se comportera ên simple persécuté, quelles que soient d’ailleurs ses « tendances natives particulières »,ce « subjectivisme morbide qui constitue le fond du caractère individuel » et dont « les idées délirantes diverses ne sont,dans la folie systématique primitive, que lexagération et le développement progressifs (1) ».

OBSERVATION IL — L.., 33 ans, employé comptable, a une hérédité chargée; il est le seul survivant et le dernier né de 4 enfants dont deux sont morts de convulsions et le 3° du eroup, avant d’avoir 3 ans.

Si son père s'est toujours bien porté jusque vers sa mort, sur-

(1) SEcLAs, p. 560.

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venue à 67 ans,son grand-père et son oncle sont morts de « paralysie » à 50 et 55 ans. Il a des cousins bien portants.

Sa mère est morte à 59 ans, après 45 années d'impotence dues peut-être à une hémiplégie. Une tante a présenté au moment de la ménopause des troubles mentaux, de la tristesse et des idées d'empoisonnement. Un oncle, interné à 20 ans, est mort dans la démence. À part deux cousines dont l’une a été neurasthénique et l’autre est distraite, « écervelée », ses autres parents du côté maternel sont normaux.

Né à terme il n’a marché qqu’un peu tard. Dès 4 ans, il allait à l'asile ; il devint un bon élève et put entrer à l'école Arago, d'où il sortait à 16 ans pour être petit commis, puis vendeur, faisant ainsi trois places avant son service militaire. Ajourné une première fois. il fit deux ans dans la section d'administration. A cette époque il but plus que d'habitude, mais pas régulièrement, Sauf une bronchite, il s’est très bien porté. Il était, affirme-t-il, de caractère gai, plutôt insouciant.

Libéré, il entre comme employé comptable ds un maison où il reste jusqu'à 29 ans. C'est alors qu’il à ses premiers chagrins, ses premières inquiétudes, ses premiers serupules. La mort de sa mère l'affecte beaucoup. Certain projet de mariage n’aboutil pas. Il a peur de mourir, consulte les médecins, se croyant tuberculeux, craignant une maladie de cœur. À 26 ans, il se marie, mais il a quelques remords pour avoir pensé d’abord à une autre jeune fille. Son humeur est variable, tantôt triste et tantôt gaie. Les enfants viennent : le premier est assez bien portant, très intelligent, mais s’enrhume facilement. Deux ans après, en 1903, nouvelle grossesse de la mère elle avorte; d'un fœtus à 4 mois et accouche à terme d’un enfant qui meurt à 3 ans de rougeole et broncho-pneumonie. En 1904, une fausse-couche de 6 semaines et en 4906 une fausse-couche encore d’un mois.

Pendant qu’il est aux prises avec ces difficultés, CG... s'aperçoit « qu'à l’instigation de certaines personnes de sa famille il est victime d'actes de méchanceté ». «Le but est de lui rappeler cerfains événements, de l’en affecter et finalement de l’anéantir complètement ». « Sa conviction est fondée sur des faits » : ïl garde précieusement un long mémoire où il a relaté à l’aide de quelles circonstances ses persécuteurs essaient de « le perdre »,oùil dévoile « toute l'étendue et tout le raffinement de cruauté déployés

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contre lui », où il s’écrie avec terreur : « Je prévois un moment de défaillance où je serai obligé de céder, et c’est la misère, le déshonneur, qui se dressent devant moi ».

A 18 ans, L.., a commis une grosse faute : dans la maison où il travaillait, profitant d'un moment de désordre, il a volé une robe pour la donner à une femme. Longtemps après, devenu comptable, « ilse félicite d’abord de l'estime que semblent lui témoigner ses nouveaux patrons ». Mais bientôt tant de confiance lui paraît suspect : « Je me rappelle certains faits auxquels sur le moment je n’attachais aucune importance et qui forment ma conviction qu'en maintes circonstances ils mirent ma probité à l’épreuve, espérant sans doute qu’une tentation fatale me perdrait. » On le laisse souvent seul au bureau, de la menue monnaie est répandue un peu partout, comme par négligence; «cependant que cet argent devait être scrupuleusement contrôlé. » Il allait encaisser deschèques très importants. « Je n'ai aucun doute maintenant que je devais être filé ». Lorsqu'il eut la caisse à tenir, il Constate que dans des liasses de billets il y avait un billet de 50 fr. en trop et qu'un rouleau d'or marqué 500 fr. contenait environ 650 fr. « Pour donner le change à la surveillance étroite dont j'étais l’objet, ils feignaient une confiance aveugle dans mes règlements de comptes, et mélangeaient sans compter ma caisse avec la leur, ce qui me faisait croire qu’ils n'avaient aucun contrôle de mes comptes. La vérité est que leur caisse était scrupuleusement vérifiée et qu’une simple soustraction leur fournissait l'exactitude de mes comptes. »

« Ils s'étaient enquis en réalité des moindres détails de ma vie privée et j'ai reconnu plus tard que certaines coïncidences n'élaient pas l'effet du hasard, comme je l'avais tout d’abord supposé. » N'aurait-il pas dû, «en raison d'anciens démélés de famille », se méfier du cousin qui l’a présenté à MM. M... ? Comme il montrait son livret militaire qui contenait d’excellentes notes : «Nous connaissons votre cousin, il vous recommande, lui fut-il dit, et cela nous suffit. » Il n’a pas compris alors toute la portée de cette réponse. Pourtant devant l’insistance mise à lui demander pourquoi ses anciens patrons ne le reprenaient pas, « il eut l'intuition que sa faute était connue ». I se croyait éconduit, « Mais lorsque je recus la lettre m'informant que l'emploi que je sollicitais était à ma disposition, je con-

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