‹ Le délire chronique: à base d'interprétationChapitre 17 sur 27 · AVES · texte numérisé non relu

AVES

c'est un médecin qui la désapprouve d’avoir laissé à l'hôpital un de ses enfants, car les soins y sont mal donnés. « Pourquoi, je vous le demande, de tels reproches? Il sait bien que je ne suis

. pas assez riche. » Une nuit, à travers la cloison, elle entend cette

horrible proposition : « Veux-tu qu’on t'en débarrasse? Veux-tu qu'on le tue, ton mari? »

Puis, paraissant avoir perdu tout espoir de la séduire, son persécuteur s'efforce « de la déconsidérer en la faisant comédiser de toutes les manières ». Dans la cour, les ménagères à qui elle se plaint du bruit qu’elles font ricanent. « Ah, Madamen’aime pas le bruit. Elle n’a pas fini d’en voir. » On lui a fait alors deschoses extraordinaires. « J'entends, en quelques instants, des conversations de plusieurs minutes, » les événements les plus terrifiants se présentent à sa pensée, par exemple que son père est tué. Il lui est arrivé dans la journée, mais jamais dans le calme du soir et de la nuit, de saisir des mots qui semblaient nettement prononcés malgré leur excessive rapidité. « On te comédise, une mauvaise mère; on te comédise, une salope’; on te comédise, une vache ; prends garde à qui te comédise », et je leurs réponds. «Eh! eh! oui, j'ai eu un amoureux. C'est par là que vous me tenez. Mais Jaissez-moi tranquille, j'ai assez souffert. »

Les autres peuvent donc savoir ce qu’elle pense. Ils lui ont dérobé un secret qu’elle avait toujours gardé pour elle toute seule, le secret d’une défaillance. À 17 ans, étant en service à Paris, elle a eu des rapports avec le cocher de la maison. Abandonnée elle en à été malade, elle est retournée au pays, où bientôt elle fit la connaissance de son futur mari. Il l’a aimée avant de partir au service. C’est un insouciant, sans beaucoup de tête et qui n’a pas de discernement. Comme il promettait de l'ép ouser elle s'est livrée — le moins possible — mais assez pour lui interdire plus tard tous soupçons et tous reproches. Elle a toujours été pour lui ce qu’elle devait être. Elle a eu de lui des enfants.

Mais, depuis les assiduités du médecin, elle à remarqué un changement dans son attitude. « Sans doute il est complice, presque sans le vouloir. Je ne sais pas ce qui se passe dans cette tôte-là. «ILest vraiment au-dessous de son âge. Toujours prêt à suivreles avis et à servir les combinaisons du dernier quilui a parlé. Il n'est pas douteux qu'il m'a comédisée lui aussi. » « Si jamais je pouvais penser que tu m'as trompée, lui a-t-il dit, je ne sais pas

ce que je te ferais...» « Expliquez-moi aussi pourquoi, me voyant un jour triste et anxieuse, il s’est approché et m’a dit en me caressant :« Va, ne te fais pas de peine. Nousn'en avons jamais eu ni toi ni moi. » A-t-il pu deviner tout seul qu’elle pensait justement à son ancien amant? Elle en a éprouvé sur le moment une vraie terreur et lui s’est senti si gêné qu'il est passé dans la pièce à côté. Mais, circonstance plus étrange encore : allant voir sa petite fille à Bretonneau, elle apercoit un enfant qui ressemblait à son mari. À son retour elle ne peut s'empêcher de lui en faire la remarque. «Et toi, répond-il, qu'allais-tu faire dans la chambre de bois ? » C'était lui rappeler brutalement son premier amant qui souvent sciait du bois. « Je ne puis entendre parler de bois sans croire à une allusion. Je suis sûre qu'il est au courant de mon passé. Qu'il s'explique ! Questionnez-le doucement en ma présence. »

C’est d’ailleurs à tout instant qu’elle saisit des mots à son intention, dans l'escalier,dans la cour et partout: « Va-t-en voir là haut » dit-on, ou bien il s’agit d’une chaise rembourrée, tous détails qui se rapportent exactement aux circonstances de sa faute. Ce sont des imputations grossières : des passants, qu’elle n'avait jamais remarqués, affectent de marcher les jambes écartées, en la regardant, en la désignant du geste. Ellen’a jamais eu de maladies honteuses, c'est une calomnie. Dans sa rue, ily a maintenant un défilé continu de gens qui essaient de la comédiser. Des personnes sont venues devant sa porte, ont parlé de « Dieu » et de « Croix ». Estce naturel? Un jour elle à vu un pain enveloppé dans un torchon. « C'était pour me reprocher ma communion, » car elle a fait une communion sacrilège ; le curé du village avait eu un enfant, elle n’a pas voulu se confesser à lui, elle a communié sans confession en demandant pardon à Dieu du ‘fond du cœur, elle voulait aller se confesser à Paris « proprement ».

Que devait-elle faire? Elle n’a pas voulu «aller au commissaire ». Un Monsieur qui passait tous les jours devant chez elle pour la compromettre lui a fait comprendre qu’elle devait écrire au médecin. Elle à écrit 8 fois. Un jour on lui a fait au dispensaire une comédie de suicide avec des tableaux et des gestes. « Pourquoi ont-ils fait ainsi? » dit-elle en portant l'extrémité de l'index sur une de ses tempes ?

Depuis qu'elle est à la Salpêtrière, les persécutions ont cessé. Elle en est reconnaissante à ceux qui l'ont mise à l'abri. Mais elle

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s'ennuie d’être loin de ses enfants. « Peut-être, finit-elle par concéder, y a-t-il de petites choses que j'ai mal comprises; mais que voulez-vous ? Avec une comédie pareille, on peut se tromper sur une chose ou sur une autre. » La conviction d'ensemble reste inébranlable. « C’est le médecin du dispensaire qui est cause de tout. Il a sans doute éprouvé del’affection pour moi. Comme il n'a pas réussi, il a fait une vengeance, bien lâche en tous cas! Mais il doit m'avoir oubliée, » Elle voudrait partir et s’occuper de ses enfants,

Elle obtient une sortie d'essai qui est rendue huit jours après définitive, sa conduite ayant été normale. « Les voisins ont eu tous les égards qu'il faut, ils ont été délicats et polis. » Celui qui s’efforçait de l’affoler le plus a déménagé. Elle n'estpas sûre pourtant de ne pas l'avoir vu reparaître dans la maison. « Je veux me dire que je me suis fait des idées. J'ai attaché trop d'importance à ce médecin qui me paraissait sympathique. Certainement, avec ses manières, il a essayé de me plaire, il serait devenu plus hardi.» Ce qui l'a désolée c'est de voir cette affection rendue publique. « Je ne me suis pas trompée du tout. Quand j'ai vu la jalousie de certaines personnes, j'ai bien compris. J'ai eu du mépris, on m'a prise pour une orgueilleuse... Mais tout cela des hasards ?.…. On a essayé de me comédiser, c'est sûr, sûr, absolument sûr. »

Sa certitude d’avoir été persécutée demeure donc entière. Mais elle n’éprouve plus ces crises anxieuses qui avaient rendu l’internement nécessaire. Detels accès sont loin d'être rares. Il n’y a presque pas d'observations qui ne montrent que le début et les paroxysmes de cette psychose constitutionnelle répondent le plus souvent à quelque trouble de laffectivité ou de la santé.

C’est peut-être aux fatigues d’une grossesse fort avancée que le délire doit d’avoir pris soudain cette forme obsédante. Idées terrifiantes et menaces semblentluiavoir parfois résonné véritablement aux oreilles, mais il s’agit plutôt d'illusions que d'hallucinations. Ces voix ne se produisent qu’au milieu du bruit et cessent complètement fa nuit. Il suffit d’une parole

quelconque, d’un mot, d’un simple son, pour faire écho à ses pensées intimes, leur donner comme une existence extérieure et une origine étrangère.

C’est depuis longtemps déjà qu’elle assiste à la fuite de sa conscience. Elle a vu les gestes de son entourage divulguer ses soucis, ses affections, le souvenir secret d’une faute. Jusqu'à sesrésolutions, quilui paraissentsuggérées par autrui: elle a compris, en voyant passer un inconnu, qu’elle devait écrire à son persécuteur, et l’idée du suicide n’a effleuré son esprit qu’en se jouant devant elle. Par ses réactions; elle reste une victime et n’a pas de défense. Mais son anxiété tient à la jalousie non moins qu’au remords. Elle n’a pour son mari que de la condescendance et du mépris. Elle est tout entière au sentiment qu’elle s’imagine avoir inspiré. Amour et scrupule, orgueil et mysticisme expliquent son délire, qui est à l’image de son tempérament psychique et de sa constitution morale.

Cest également au développement de leurs tendances natives que d’autres malades doiventde ressembler davantage aux revendicateurs, quérulants ou persécuteurs.

OBSERvATION IV.— Philomène C...,36 ans, estamenée,le 12octobre 1907, à la Salpêtrière, après avoir dérobé à’son marides actions au porteur et tenté de s'enfuir avec ses deux enfants. Elle voulait les soustraire à des menaces de mort.

Son père, cultivateur, est mort, à 35 ans de la poitrine.Sa mère, âgée de 58 ans, est bien portante. Un frère est mort en bas âge. Elle à trois sœurs plus jeunes. L'une est mariée, une autre, en service à Paris, a des crises nerveuses. La dernière, 22 ans, d’intelligence débile, n’a pu être placée et reste au pays à aider sa mère.

De santé délicate, Philomène C... a été à l'école jusqu’à 12 ans ; elle travaillait bien. Elle aensuite été employée aux champs jusqu’à 18 ans, puiselle est-venue se placer à Paris comme cuisinière: elle a souvent changé de service. Mariée à 27 ans, elle a deux

petites filles âgées de 6 et 4 ans. Elle a fait deux fausses couches : l'une de 5 mois lors de sa 1'° grossesse, la 2 à deux mois ily a un an. Il n’y à pas de syphilis,pas d’éthylisme, pas de stigmates physiques de dégénérescence. Elle a eu une pleurésie à 26 ans. Elle est sujette aux bronchites l'hiver.

Dès l'enfance, elle était triste, emportée, difficile à vivre. Elle fit une scène violente à son fiancé qui avait dit par plaisanterie qu'il préférerait épouser sa sœur. À peine mariée elle se brouille avec tous ses parents, et se montre d’une jalousie excessive. Elle reproche à son mari d'être amoureux de sa sœur, dont elle empêche d’ailleurs le mariage en accusant le fiancé de lui faire la cour. Nommée concierge après deux ans de ménage, elle prétend que son mari fait la noce avec toutes les bonnes de la maison. Un jour elle se jette sur lui pour l’éventrer avec un couteau. Les six années qu'elle garde sa loge sont remplies de scènes pareilles.Elle doit s’en aller après une querelle très vive avec une locataire. Elle commençait d'ailleurs à se sentir souffrante et fatiguée.

A cette époque, en effet, elle réussit à se faire avorter. Des métrorragies répétées l’affaiblissent. Les soupcons qu’elle a s’exaspèrent. Son mari doit avoir une liaison au ministère où il travaille. Des amis lui affirment qu'il n’y a pas de jeunes filles dans les bureaux. Elle s’y rend, en voit une dans l'escalier, va questionner les chefs de service.

Son mari la supplie alors de venir Le chercher à l'improviste. Mais elle l’aperçoit sur le pont à côté d’une femme, qu'il fait semblant de ne pas connaître, ayant vu de loin sans doute la robe rouge de ses petites filles. Une amie, qu’elle avait chargée de surveiller toutes ces manigances, entre dans la bande de son mari. Un jour qu’elle avait comme tous les ans réuni ses connaissances à diner elle entend une invitée dire : « Voici ma fille. » Elle comprend tout de suite. La petite est jolie. Pour l’épouser, son mari songerait-il à divorcer? Elle s'aperçoit bien que, dans la maison, dans le quartier, on ne la regarde plus comme avant. On l’examine et quand elle passe on parle de choses indifférentes. Tout le monde est au courant des trahisons de son mari. D'ailleurs, elle s’en fiche : « Il y a des femmes qui sont assez bêtes pour marcher à l’œil. Il n’a pourtant rien qui puisse plaire. Il est tout desséché à force de mener cette vie-là. »

Maintenant elle comprend bien des choses. Il estrevenu un jour

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tout päle d'un voyage avec leur fille, et elle raconte une scène étrange qu'elle ne se souvient peut-être plus d’avoir rêvée : il a dù être maltraité par une femme, dit-elle, qui l’a souillé d'ordures. Si sa petite fille ne lui avait pas léché les yeux il serait aveugle. Depuis il lui témoigne une affection qui n'est presque pas naturelle. Il la prend sur ses genoux, la caresse, maissans doute ne fait pas de mal : « D'ailleurs, je lave et j'habille moi-même mes enfants tous les jours, je m'en serais bien apereue. »

Son animosité et ses méfiances sont extrêmes : « Il est pire que le diable. Il a l’air doux, mais c’est un traître.Pendant un moment j'avais toujours la visite d’un commis-voyageur en café; c'était lui qui me l’envoyait pour me faire séduire et obtenir le divorce.» Elle s'en est bien ivengée, le jour où, durant son absence, elle fit brûler un cigare,de sorte qu’en rentrant le soir ilne savait pas qui avait pu venir. Elle lui répétait : « Ça t’embèête, eh bien! tu me fais assez souffrir, toi! » et elle ajoute avec orgueil qu’il répondait : « Pourquoi me dis-tu ca? » les yeux mouillés de larmes. «Il n’est pas bien malin, bien qu'il essaie de me tromper de toutes les façons. »

C'est ainsi qu'il prétend ne gagner que 150 fr. par mois. Mais peut-être la feuille qu’il lui a présentée est-elle fausse. Il est tellement avare. Il ne lui donne que quarante sous par jour et lui a reproché d’avoir acheté deux corsages en 7 ans. Il cache ses obligations. Elle le soupconne de vouloir la déposséder d’une fortune. Jadis sa mère leur a remis des registres : « C’est indéchiffrable, il n'y à que des comptes et des choses de loi. » Mais elle l’a vu toucher à ses livres. Elle est sûre qu’il les a montrés à un homme d'affaires. Sans doute il y a moyen d’en tirer des richesses. Il veut d'abord se débarrasser d'elle par le divorce ou par la mort.

Elle sait qu'il a voulu l'empoisonner.Il l'a menée chez un médecin. Le pharmacien chargé d'exécuter l'ordonnance lui a demandé : « Connaissez-vous bien ce médecin-là ? » Et quand elle a pris la poudre que son mari versait lui-même dans de l'eau, elle a eu des éblouissements. Il est resté huit jours auprès d’elle sans aller au bureau; puis il l’a fait espionner, il avait logé des agents de la sûreté dans la chambre voisine. Autour d'elle tout le monde disait qu'il voulait la tuer.

Elle devientalors très agitée, et pendant quelques jours ses idées paraissent assez incohérentes. Elle fait une scène à son mari et le

lendemain lui reproche d’avoir quitté son bureau et d’être maintenant de la Sûreté. Profitant de son absence, elle court chez un ami lui dire que son mari a quittéle ministère et qu’il a trois fem. mes, à un autre qu'il a un château et quatorze femmes. Elle répète à plusieurs voisins que son mari est très riche qu'il a un château, des femmes, qu'il fréquente des clubs, que sa sœur est assassinée, sa mère internée, qu'elle va partir à Genève. Enfin elle dérobe les économies du ménage, des titres au porteur, et veut s'enfuir avec ses deux enfants pour les soustraire à la mort,

A l'asile, elle est calme, fière et dédaigneuse, Elle se plaint du voisinage des folles. Elle voudrait être dans une maison payante. La nourriture est mauvaise, et la nuit ellene peut dormir à cause du bruit. Elleaffiche de grandes prétentions. Il lui faudrait un bel intérieur, elle aimerait une existence luxueuse. Son mari n’est pas l’homme qui lui convenait, il ne la comprend pas. Il est intéressé, manque d’idéal, cause avec tout le monde, ce qu’elle ne peut supporter, car elle a de la dignité.

Elle ne craint pas ledivorce, elle insisteau contraire poursavoir si son mariage n'a pasété truqué, s’il est valable, Qu'on aille vérifier à la mairie de Levallois. Il lui semble que, signant après elle sur le registre, son mari a pu inscrire un nom quelconque ; l'extrait de naissance qu’elle a fourni était peut-être faux.

Un jour elle déclare qu’elle est de naissance illustre. Jadis les Autrichiensontoccupé la Savoie, son pays. C'étaienttous de grands seigneurs, leur major, le roi, euttrois enfants avec trois jolies filles du village. Elle est un de ces enfants, Elle a vu, chez celui qui passait pour son père, une belle paire de guêtres, celles du roi. Quand elle était simple concierge une dame est venue quêter pour les enfants tuberculeux. Elle n’avait pas sa bourse et a dû emprunter deux sous à sa petite fille, elle en étaitassez confuse. Mais la dame souriait, regardait les enfants avec une grande insistance et en sortant elle a longuement causé devant la maison avec un sergent de ville. Il lui semble que cette dame est sa mère, que c’est une dame N...,qui a de grandes propriétés au pays. L'autre n’est qu’une mère nourricière, une bonne femme de Ja campagne. Il faut qu'on l’aide à retrouver sa mère.

Elle a vu dans le journal que le prince de Gènes était à Paris. Puis elle n’a plus entendu parler de rien. C’est elle que le prince de Gênes est venu chercher, car il estson frère. Depuis plus d’un

Ro

an qu’elle habite une rue déserte elle aremarqué un monsieur qui passait avec une petite valise, l’air très content.Ellel'arevusouvent. Toujours il regardait le balcon de son logement. Une fois il s'est arrêté. Ils se sont souri tous les deux. Il est revenu avec d’autres personnes. Un de ses amis l’a même poussé contre elle dans la porte cochère et elle a entendu dire : « C'est elle, c’estelle. » Sa famille la recherche pour ungros héritage.

Les jours suivants la malade refuse de répéter ou de confirmer ce récit. Elle se contente d'interroger. « Je vois bien, dit-elle, qu'il y a quelque chose de caché. Il y a des faits et des paroles dont je n'ai pas saisi le vrai sens. » Elle voudrait savoir qui était cette dame venue pour quêter. Est-ce naturel qu’ellene puisse plus penser qu’à cela? Etcejeune homme à la valise, elle croitl'avoir reconnu, l'avoir vu circuler dans le service. C’est donc bien elle qu'il recherche ?

Elle s’arrête auxincidents les plus fortuits, qu’elle entremêle de souvenirs parfoistrès vagues, et elles’acharne comme devant une énigme dont elle se croit toujours sur le point de saisir un trait révélateur. Elle se dépite d’avoir prêté si peu d'attention à des événements ou à des rencontres dont elle a l'intuition qu'ils sont très importants. Elle demande confirmation d’analogies, de rapprochements et de ressemblances qu'elle n’arrive pasà faire sortir de leur imprécision, qu’elle nesait comment interpréter. D'imagination très pauvre, elle emprunte aux récits des journaux (faitsdivers, mémoires du prince de Broglie..….)

Peu à peu, sa méfiance augmente. « J’ai eu tort de tant parler, dit-elle. Si je m'étais tue comme les autres, on m'aurait déjà laissée partir. » Elleréclame sa sortie avec insistance. Elle craint de ne pouvoir pas reprendre ses petites filles que son mari a mises en pension. Quant à lui, c’est un traître, elle se promet de le faire bien enrager. En tous cas, elle ne suspecte plus la validité de son mariage.

En définitive, ses velléités ambitieuses n’ont pas éclipsé les réalités de son existence. Le roman d’une autre destinée n’a pu que s’ébaucher, favorisé sans doute par un état d’épuisement physique, de moindre résistance psychique. Mais, issues

d’une imagination mesquine et stérile, les idées de grandeur paraissent avoir manqué de sève. $

Du moins, d’après cet exemple, est-il manifeste que, loin de se produire par le jeu de combinaisons multiples et fortuites pour ne se systématiser qu’ensuite, les interprétations résultent d’un besoin primitif de percevoir le réel autrement qu’il n’est et d’y découvrir un ordre conforme aux tendances du sujet. Avant que le délire ait aucune certitude, les faits les plus indéniables peuvent être mis en doute pour peu qu'ils soient un obstacle aux prétentions du malade. Philomène C... ne croit plus à la réalité de son mariage. Elle ne veut pas plus être la femme d’un petit employé que la fille d’une paysanne. Jamais elle n’a pu faillir à l’illustre destinée dont elle va essayer de coordonner les circonstances merveilleuses.

Pour toutes ressources elle a de vieilles histoires dont elle n’a gardé qu’un souvenir informe ; elle s’approprie quelques récits lus dans les journaux; il paraît s’y amalgamer aussi des scènes plus ou moins étranges qu’elle a dû rêver. Mais le travail et les transformations qui tendent à s’opérer dans le système de ses perceptions et de ses idées se manifestent spécialement par l'illusion du déjà vu, qu’elle a perpétuellement. Reconnaître, n’est-ce pas, comme l’a montré Janer, constater qu’un souvenir à été assimilé par cet ensemble de représentations, sensations, états divers qui constituent la personnalité ? La personnalité d’un paranoïaque se prête à toutes les illusions, à toutes les fictions, même rétrospectives; elle n’est que la tendance à l’être d’ « une subjectivité morbide ».

Si les idées de grandeur ne sont quant à présent chez Philomène C... qu'un épisode, depuis des années elle ne cesse d'interpréter à la charge de ceux qui l’entourent les moindres circonstances. Par toutes les exigences de sa jalousie et de

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