‹ Le délire chronique: à base d'interprétationChapitre 20 sur 27 · EE · texte numérisé non relu

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une amie, il était avec elle à la campagne, pendant son jeûne, à Sainte-Anne, à Vaucluse, puis à la Salpêtrière, comme aussi chaque fois qu'elle obtient une sortie de quelques jours. Elle n'a jamais pu le voir, mais elle sait qu'il a toujours logé au-dessus d'elle. Elle a bien pu constater que le comble était trop bas pour lui permettre de vivre autrement qu'accroupi. Elle ne doute pourtant pas qu'il est là depuis des semaines, pour des mois et pour des années, tant qu’elle même n'ira pas habiter autre part. Elle s'inquiète de ses besoins. Un jour, étant dans la cour, elle a lancé par une fenêtre du premier étage un pot de confiture et quelques provisions. Elle conjure le personnel de ne pas le laisser en détresse.

Mais souvent il lui cause des crises de terreur et d’épouvante en se livrant à d’horribles scènes. « Imaginez, dit-elle, qu’il se commette près de vous un assassinat, l'assassinat d’une personne que vous connaissez, que vous aimez ; et vous ne pouvezrien empécher ! » Elle entend les préparatifs d’une opération, elle entend les gémissements du patient, les appels désespérés de l'opérateur inexpérimenté. Elle se précipite sur les infirmières, les conjure du moins qu'on avertisse l'interne,«il faudrait faire des ligatures, le sang coule, c'est un homme qui meurt ».Parfois, on a pu luidémontrer que les cris venaient du quartier des agitées, et non de l’étage supérieur.Et elle constate qu'elle:a un petit défaut de l’ouïe qui l’empêche d'orienter convenablement les sons. Elle s’est dit bien souvent aussi qu'un homme ne pouvait subir plusieurs fois de telles mutilations. « Ah! flûte, pense-t-elle, dans ces moments de calme, il n’a tout de même pas 12 bras. » Elle suppose que ses études médicales ont pu la prédisposer à de pareils cauchemars. Et pourtant, quand elle entend des cris, elle est tout entière à son angoisse et à ses terreurs.

Souvent elle l’a eru mort d’avoir tant souffert. Puis elle continuait à subir son influence, qu'elle reconnaît bonne et tutélaire, mais contre laquelle il lui arrive de s’exaspérer et de s’insurger: « Si je faisais tout ce qu'il me dit, je serais heureuse, mais la tentation est là, et puis je ne veux pas lui obéir en tout. » Elle a dû renoncer au café, qui d’ailleurs ne lui vaut rien. Parfois, il lui défend de diner, la prive de ses plaisirs habituels, lui interdit de jouer du piano. Mais elle souffre particulièrement de l’oisiveté qu'il lui commande; si la liberté lui était rendue et sa sortie défi-

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nitive accordée, cette contrainte s’évanouirait, croit-elle. Elle le défend avec énergie. « C’est un être extraordinaire, capable de remuer une humanité entière, pour faire progresser le bien. »

D'ailleurs, ce qui arrive est de sa faute. Elle n’aurait jamais dû être sa maitresse. « J’ait fait du théâtre et je n'ai pas été une femme dévouée, une mère de famille. » Mais ces idées de culpabilité sont intermittentes. Le plus souvent elle se contente d'invoquer le péché originel. Sous des considérations d'ordre très général, elle parait vouloir dissimuler soigneusement l'importance qu'elle attribue à certains souvenirs, l'attention qu’elle prête à certains faits, à des coïncidences, aux gestes et aux paroles de son entourage. Elle finit pourtant par reconnaître que, sans doute, on la taquine et qu'on répète à plaisir lout ce qui paraît lui être désagréable ou pénible. Il lui arrive aussi de parler en termes énigmatiques d’un M° venu à Vaucluse ; d’une automobile qui s'est avancée sur la plage, d’un enfant noyé, événements qu’elle attribue à l'influence de K... Mais, devinant que toute interprétation serait mise au compte de sa maladie, elle se dérobe aux questions les plus pressantes. À ses dénégalions un peu confuses, il est facile de s’apercevoir qu'elle est encore vietime des mêmes illusions et des mêmes terreurs. Elle n'arrive pas à mettre en doute la présence de son ami tout auprès d’elle.

Par un grand effort sur elle-même, elle reste calme presque sans interruption. Se refusant à tout travail suivi, elle touche du piano, chante, écrit souvent et beaucoup. Elle réclame sa sortie avec quelque fierté. «Sile gouvernement a de l'argent à perdre, qu’il s'adresse àdes mendiants. Je n'ai jamais rien demandé à personne. »

Ordinairement très maîtresse d’elle-même, elle ne se contient plus quand elle pense à son père qui,l'ayant abandonnée dans son enfance, est venu vivre à sés dépens ; à sa belle-mère, qui est maintenant installée dans l'hôtel meublé qu’elle dirigeait avant d’être internée. C’est toujours à son nom qu’est le loyer, et quand elle sort en permission, elle est dégoûütée par la gérance de sa belle-mère, par sa familiarité avec les locataires, par le désordre et par la saleté des chambres. Mais elle fera valoir ses droits. Si ses amis ne veulent pas l’aider, elle s’adressera aux hommes de loi. Elle a été volée, dépossédée.

Puis elle s'applique à dissimuler aussi ses idées de revendica-

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