‹ Le délire chronique: à base d'interprétationChapitre 26 sur 27 · AR I · texte numérisé non relu

AR I

Croyant sa personne toujours en jeu, le malade peut simplement se figurer qu'une parole ou un événement quelconque le visent particulièrement. Il n’admet plus de coïncidences fortuites, rien n’est l'effet du hasard, partout il soupçonne des combinaisons dont il saisit plus ou moins bien le sens, mais qui doivent toutes le concerner. S'il rencontre dans la même journée deux personnes, qu’il n'avait pas vues depüis longtemps, ou s’il reconnaît pour l'avoir jadis entendu Pair qui se joue devant lui, il ne doute pas qu’il n’y ait là quelque mystère ou quelque allusion. Il en arrive à prêter une attention inquiète aux moindres vélilles, àune tache, à un insecte, aux plus menus incidents de toutes ses journées. Souvent il en tient registre. Une inflexion de voix, un geste, une attitude, l'expression d’un regard fou d’une physionomie, c’est assez pour mettreen branle toutes ses préventions et Jui constituer une conviction inébranlable. Les événements qu'il ne peut rattacher directement au système de sa vie vont acquérir comme une vertu symbolique : telle est cette malade de Jorrroy,qui expliquait comment l'affaire Dreyfus et la guerre du Transvaal n'étaient qu’une parodie de son existence. Mais si la tendance à interpréter les événements par rapport à soi, à y voir des allusions, oriente au symbolisme son

imagination, le paranoïaque ne s’écarle pourtant pas trop,

le plus souvent, des usages, des habitudes ni des croyances ou des traditions qui ont encore quelque prise sur son entourage. Le blanc signifiant innocence, il ne rencontrera pas un homme du nom de Blanc sans croire qu’on veut tourner sa moralité en dérision. En se fiant aux présages, en recou-

rant aux sorciers, en inventant même des pratiques nouvel-

les, s’il est berger montagnard, il ne fait que participer à la mentalité de tous ceux de son canton.

Quand, au contraire, il se croit assimilé à Soleilland parce qu’en tirant sur sa cravate sa femme a déclanché la suite des

Ps RSR

représentations « ça tire : satyre » il ne s’agit plus que d’un calembour assez étrange, qui dénote une activité automatique et désordonnée des centres idéatifs. Krarrr-Eminé (1), SerIEux et Capcras ont cité des exemples analogues: en recevant des dalhias, un malade croit à un arrêt de mort parce que « dalle y a ». Il s'agissait d’un dégénéré en proie à une bouffée délirante, Chez les interprétateurs chroniques le fait est rare. La lucidité persistante de leur pensée s’accommoderait sans doute assez mal de l’état de désintégration mentale que semblent supposer ces associations par assonance, ce symbolisme bizarre.

LES FONGTIONS INTELLEGTUELLES. — La conservation des facultés logiques est remarquable. Les convictions d’un paranoïaque ne résulteraient que d’unesuite décisive d'expériences. Il est resté longtemps avant de comprendre, il a essayé de douter. Mais une fois admise l'hypothèse d’un complot dirigé contre lui, tout ne devient-il pas intelligible ? A la place d’événements confus et disparates, c’est un lumineux ensemble. de circonstances qui servent toutes à s’expliquer les unes les autres ; c’est un système cohérent de preuves irréfutables. Le passé fournit son contingent d'arguments et de témoignages. surgit de la mémoire quantité de souvenirs qui maintenant prennent tout leur sens. L’existence entière s’éclaire d’un nouveau jour ; le délire va pouvoir ainsi continuer à s'étendre et ne connaïitra plus obstacles ni contradictions.

Mais la rectitude toute formelle du raisonnement n’empêche pas une diminution véritable des facultés critiques.Le paranoïaque ne recule devant aucune invraisemblance pourvu qu’elle soit à l’appui de sa conviction maîtresse. Pour se croire victime d’une insinuation futile, d’une injure, d'une taquinerie, il admet, sans l'ombre d’une hésitation, tout-un enchaîne-

(1) Krarrr-EBinG. Traité clinique de psychiatrie, Trad. LAURENT, p. 448, note 2.

ment de complicités innombrables. Si, dans un magasin où il

entre par hasard, on lui remet un calendrier éphéméride, il

veut que les maximes en aient été composées à son intention. Qu'un ouvrier soit trouvé asphyxié dans un atelier proche de son bureau, il suppose que c’est pour lui faire éprouver une émotion désagréable. Quand de pareilles interprétations sont devenues possibles, le délire n’a plus qu’à s’accroître indéfiniment, il n’y a rien qu’il ne doive désormais s’assimiler, il s'étend à toute l'existence, à toutes les perceptions du malade. Nulle circonstance ne peut l’obliger à se modifier. Il constitue une certitude unique, exclusive, absolue.

ELABORATION DU DÉLIRE. — Sans doute, il n’a pas trouvé d'emblée sa formule définitive. Parfoisil a fallu que s’élabore tout un roman, aux chapitres nombreux et bien liés, pour que puisse s’introniser dans l’esprit du malade la conviction qui va dominer maintenant toute sa vie psychique. C’est ainsi que les idées et les prétentions d’une mégalomane, bien souvent, ne peuvent être que la conséquence d’une série plus ou moins complexe d’inductions et d’interprétations laborieuses.

Il arrive aussi que ledéliren’aboutisse pas à une idée directrice précise. Il semble que « la multiplicité des interprétations nuise à la systématisation qui reste hésitante (1) ». Alors les malades se plaignent d’être « dans un labyrinthe de

sous-entendus (2) ». Ils interrogent autour d’eux, non pas

comme d’autres interprétateurs qui veulent forcer leur interlocuteur à se prononcer sur des circonstances dont le sens leur paraît indubitable, mais véritablement pour se faire aider (obs. IV). En vrais persécutés, ils semblent croire que « leur cas est bien connu », et pourtant ils n'arrivent pas à s’y retrouver, comme séquestrés dans leur ignorance par

(1) Serrux et Caporas. Rev. de Psychiätrie, janvier 1908, p. 15. (2) Sertœux et Caporas. Rev. de Psychiâtrie, juin 1904.

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la complicité générale. Plusieurs se plaignent de ce perpétuel effort d’interprétation comme d’une obsession à laquelle ils ne pourraient se soustraire. « Je ne peux pas ne pas y penser », disent-ils, « je suis fatigué d’y penser. »

Leur illusion d’être perpétuellement sur la trace d’une explication qui se dérobe ressemble assez au sentiment que fait éprouver la recherche d’un mot, dont les syllabes, la structure réelle et le système nous échappent, alors qu’à fleur de conscience nous en percevons, Comme par uné intuition prématurée, la physionomie. De même l’interprétateur, travaillé déjà par ses pressentiments, voit sur les événements qui se succèdent glisser l’ombre de son délire, A linstant où il croit s’y reconnaître, la réalité lui reste rebelle, De là un état d’indécision, de doute et d’illusion : tantôt il s’imagine avoir déjà vu ce qui lui esttout nouveau, tantôtil ne sait plus, d'événements qui sont parmi les conditions essentielles de son existence, s’ils se sont véritablement produits : troubles de la reconnaissance, en contraste saisissant avec l'intégrité de la mémoire, parfois surexcitée dans son activité, qu'il s'agisse d'enregistrer ou d'évoquer les souvenirs, Cest la preuve d'un conflit que seule l’évolution de la maladie peut résoudre en faisant cesser cette « double vie tout à fait fantastique » dont se plaint un paranoïaque, cité par Krære- LIN (1).

Au système objectif des choses s’oppose, en effet, et tend à se substituer un autre systèmé qui empruntera sans doute aux événements et aux circonstances de quoi se formuler, mais dont le fondement est dans le sujet lui-même. Il préexiste pour ainsi dire à sa propre éclosion parce qu'il est en germe dans les tendances profondes, dans la constitution psychique du paranoïaque. C'est sans doute ce-que veut

(1) KRAEPELIN, ibid, p. 598

ET nes)

exprimer Krarrr-Erine en parlant « du rôle prépondérant que joue chez ces malades la vie psychique inconsciente en face de la sphère de la vie consciente (1)». Les interprétations ne sont pas le fait primitif, même lorsqu'elles paraissent précéder de loin l’idée qui fournira au délire son système définitif.

Le paranoïaque est d’abord incapable de s’adapter aux réalités ambiantes. « Il est mécontent de sa situation. Il se sent négligé; déjà il croit qu'il n’est pas traité par ses parents, par ses frères et sœurs avec toute l'affection voulue. Mais surtout il est méconnu, on ne comprend rien à son mérite. Ainsi se développe en secret une opposition progressivement croissante entre lui et son entourage. Vis-à-vis de ses proches, il se comporte comme un étranger, comme un homme d’un autre univers... « Il recherche la solitude pour pouvoir se livrer à ses pensées sans être troublé (1)! » Pendant une période plus ou moins longue, il a donc fait effort pour se soustraire aux relations importunes, fuyant tout ce qui pourrait faire diversion aux idées en gestation. Mais sitôt qu’elles ont progressivement absorbé sa personnalité entière, il n’y a plus rien dans ses perceptions qui ne fasse écho à ses tendances, à ses dispositions intimes. Tout l’univers retentit de son délire. Son illustre origine lui est attestée par les incidents les plus futiles ou par des événements publics. Ses soucis, ses remords, les misères de son existence surgissent en allusions perfides des mille circonstances de sa vie. Sa jalousie renaît et s’exaspère à la moindre occasion; ses griefs sont innombrables. « Ainsi, voyons-nous par exemple, dit Kaarrr-Eenc, un individu de tout temps méfiant, renfermé et aimant la solitude, se croire un jour persécuté; un homme brutal, irascible, égoïste et défectueux dansses idées, devient quérulant, chicaneur, et une personne dévote et ex-

(1) Krarrr-EBinG,trad. LAURENT, p. 441.

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centrique devient une proie pour la paranoïa religieuse (1) ».

Fixé désormais d’une manière, inébranlable à ses convictions, comment le malade maintiendrait-il l’unité de sa conscience, sinon en s’efforçant de réduire, par quelque moyen que ce soit, les contradictionset les oppositions que le simple spoctacle des événements ou ses relations avec autrui ne cesseront de lui susciter? Suivant sontempérament, les ressources de sa nature, l’un a vu s’élaborer tout un roman qui finira par lui faire dominer de si haut les circonstances qu'il sera audessus de tout conflit. Tel autre, au cours d’interprétations plus ou moins nombreuses, ne fera que développer sesinstincts de persécuteur et prouvera son humeur jalouse, batailleuse ou viudicative par des actes trop réels.

Entre le délire et les réactions de l’interprétateur, il n’y a pas, à proprement parler, rapport de cause à conséquence. Si même il arrive que le délire détermine seul, par une espèce d’escamotage de la personnalité psychique, une brusque réaction, Pacte accompli apparaît souvent insolite, exceptionnel : au cours d’une insomnie L... ne peut plus supporter la pensée des persécutions qu’il subit, il essaie d’étrangler sa femme. Il y a proportion sans doute entre ses tourments et la décharge vengeresse qui s’en est suivie. Mais il ne s’agit évidemment là que d’une impulsion. Ce que sa conduite habituelle traduit, c’est ce fond de timidité d’où sont également issues ses méfiances, ses idées de persécution. Toutes les manifestations de la paranoïa, actes et délire, relèvent directement de la personnalité du malade, qui devient Ia raison suprême des choses.

S'inspirant d’une distinction très familière à la pensée allemande entre le sujet et l’objet, le moi et la réalité extérieure, Krarrr-Erinc explique commentle systèmedes perceptions, qui

(1) Krarrr-EBinG, i0id., p. 447.

sont dans la conscience une représentation impersonnelle des choses, est submergé sous l’activité, de l'inconscient (1). « Il ne s’agit pas ici d’un travestissement du monde extérieur amené par la réflexion ou par des illusions, comme cela résulte de l’état d'esprit morbide du mélancolique et du maniaque, mais bien de fictions venant d’un fond organique et inconscient et seliant aux perceptions du monde extérieur. Par ce fait, ces perceptions, ainsi que les propres idées du malade, apparaissent avec le même caractère. L'activité inconsciente de l’âme continue à tisser ces fils de la pensée et permet aux suppositions de mürir et de devenir des idées délirantes primordiales. »

« La transition vers le stade du plein développement de la maladie, qui est caractérisé par la formation des idées délirantes..., est, dans la plupart des cas, progressive, de façon que les fictions inconscientes qui se développent deviennent d’abord des perceptions illusoires, jusqu’à ce qu’un incident surprenant, bien que dù au simple hasard, transforme d’un coup la supposition en certitude et qu'avec une émotion qui s’y joint l'illusion entre dans la conscience. Alors, c’en est fait de la faculté de critique et de réflexion. Tout est interprété suivant les circonstances dans un sens hostile ou favorable à l'individu. »

C’est à la psychologie associationniste que Dexy emprunterait plus volontiers ses formules. « Il semble bien, dit-il, que ce soit à une perturbation des facultés associatives qu'il faille rattacher la singularité des points de vue, l’étrangeté des conceptions, le défaut d'adaptation, certaines particularités du caractère et surtout latfaiblissement profond du sens ceritique qui sont les principaux attributs de la constitution paranoïaque (2). » Le système extravagant auquel se ramè-

{1j KrArFT-EBING, 1bid, p. 449.

(2) Communication citée.

nent toutes les conceptions du malade ne peut en effet témoigner que d’une perversion fondamentale du jugement. Mais le désordre des idées est-il primitif? Est-ce de leurs associaz lions diverses, de leurs combinaisons variables que dépendent le tempérament, le caractère, les sentiments, toute la nature psychique de lindividu ? C’est une question qui échappe au contrôle de la clinique et de expérience.

Les seules conditions qu’il soit suffisant et nécessaire d’invoquer pour expliquer les manifestations et l’existence de la paranoïa sont, comme l’a indiqué Dupré (1), des troubles de la sensibilité consistant en orgueil, autophilie, méfiance visà-vis des autres et des troubles de l’intelligenée : la perte des facultés critiques. Mais c’est le plus souvent à l’occasion d’une émotion, d’un trouble de Paffectivité s’accompagnant parfois de dépression physique, d’épuisement organique, que se produisent les premiers effets de la psychose.

Évolution et pronostic.

C’est donc à une constitution psychique défectueuse qu’il faut attribuer le développement du délire chronique à base d'interprétation.

« Je n'ai jamais, dit Krarrr-EBinc (2), constaté de paranoïa chez des individus sans tare. Dans la grande majorité des cas, la tare était héréditaire (caractère anormal, psychose, névroses constitutionnelles, ivrognerie des ascendants); plus rarement la tare élait acquise par maladies cérébrales dans l'enfance, ou par un rachitisme qui a troublé le développement du crâne et du cerveau. » Seriëux et Capcras font pourtant quelques réserves. « Revendicateurs (3) et inter-

préiateurs, disent-ils, sont tous assurément des dégénérés,

(1) Durré. Soc. méd. psychol., juillet-août 1906. (2) Krarrr-Egnc, ibid., p. 446.

(3) Serreux et Carcras. Rev. de psychiatrie, janvier 1908, p.41.

mais que de points de dissemblancel Les stigmates physiques et psychiques de dégénérescence mentale sont très fréquents chez les premiers (préoccupalions hypocondriaques, obsessions, impulsions, perversions sexuelles, folie morale, etc.) ; ils sont relativement rares chez les seconds... Dans les deux tiers des cas on ne trouve aucune anomalie en dehors de lä constitution spéciale que nous avons signalée. »

Généralement il se manifeste dès l'enfance des ‘troubles du caractère, l'humeur est bizarre, si bien que le moment où se produit le délire n’est que le terme d’une période d’incubation plus ou moins longue. Parfois, c’est à l’occasion d’un événement insolite ou considéré comme tel par le malade que pärait s'installer la conviction qui désormais dominera son existence. L’éclosion du délire peut être favorisée par toute circonstance qui déprime ses forces physiques el diminue sa résistance psychique. Il est souvent très délicat de déterminer l’époque où il s’est constitué, car c’est une loi presque générale que le passé donne lieu à des interprétations rétrospectives. « C’est avec une entière clarté que se présentent au malade une foule de particularités, que, jadis, il n’avait pas remarquées mais qui maintenant prennent brusquement pour lui une haute signification. Son souvenir s’aiguise, à ce qu’il croit, dans une proportion étonnante, si bien que c’est toute sa vie passée qui est devant iui comme un livre grand ouvert (1). »

Aussi n'est-il pas rare d’assigner au délire un début beaucoup trop précoce. « Sanper, dit Kaæpeuin (2), a décrit sous le nom de paranoïa originaire une forme dans laquelle, à son avis,.la maladie devait remonter à ladolescence. En fait, il est fréquent d'entendre dire à un délirant que déjà sa première jeunesse a été remplie de préssentiments et de

(1) KRæPELIN, ibid., p. 603.

(2) KR æPELIN, ibid., p. 609.

remarques qui l’auraient édifié sur sa haute naissance et sur ses puissants ennemis. J’ai pu cependant me convaincre régulièrement que, dans ces cas, le début dela maladie se laisse poursuivre, avec quelque certitude, tout au plus jusqu’à 25 ou 20 ans. Toutes les histoires du malade qui remontent plus haut dans le passé sont des inventions rétrospectives. »

Pour Krxreun, c’est entre 23 et 40 ans qu’apparaît le délire. Semeux et Carcras admettent qu’il peut dans certains cas remonter à l’enfance (1); les périodes d'élection sont entre 20 et 25, 35 et 40 ans.

Il n’y a pas à proprement parler d'évolution. Les conceptions délirantes sont très stables et chaque interprétation qui s'ajoute vient confirmer le système et l’étendre. Le développement n’est pas progressif, il se fait par crises paroxystiques, parfois déterminées par des troubles de l’affectivité ou de la santé générale : dans ces périodes de plus grande excitation intellectuelle, les interprétations se produisent par bouffées (2); il y a des moments de rémission. Mais un paranoïaque ne guérit pas, son délire persiste jusqu'à la mort.

Les facultés intellectuelles ne subissent aucune déchéance. La lucidité des pensées reste entière,la mémoire paraît plutôt exagérée. Le malade écrit beaucoup, des lettres ou ses mémoires, et toujours aussi correctement que le permettent son éducation etsoninstruction. (Un simple fils de paysan, raconte KræpEeuN, qui se prenait pour l’empereur et le pape en une seule personne, et qui plus tard même se crut immortel, sut, dans le cours de quelques années, et n’y étant que très insuffisamment aidé, apprendre, sous mes yeux, à lire passablement jusqu’à huit langues différentes, mortes et vivantes, pour se donner la culture nécessaire à sa haute mission. D’autres s'occupent d’art et de littérature, et même avec succès,

(1) Serrmux et Caparas, Rev. de Psychiatrie, juin 1904,

ou tout au moins peuvent-ils se suffire à eux-mêmes pour l'entretien de leur existence. Ils passent seulément pour de vrais hiboux, car ils renferment soigneusement en eux leurs idées délirantes. Beaucoup certes mènent une vie instable, aventureuse, pleine d’absurdités et d’étrangetés. Ce n’est qu'au décours deplusieurs décades que vient à se faire sentir un affaiblissement psychique qui progresse lentement, fléchissement de l’activité intellectuelle sous l'extension sans cesse croissante du système délirant. Certains troubles physiques, notamment des variations de poid, accompagnent d’ordinaire la maladie ; parfoisils peuvent n’être amenés que par des circonstances fortuites (1). »

Kezæeeu admet donc que Pintelligence, après avoir pendant de longues années gardé toute son activité et toutesa vigueur, finit par décliner du fait de la maladie, par suite de lexten-

Sion progressive du délire. C’est une opinion contraire à celle

de tous les auteurs français. Pour Seccas, jamais le délire des

persécutions ne mène à la démence. Macxax oppose auxautres

formes du délire des persécutions le délire chronique à évolution systématique qui seul aboutirait sûrement à la démence. « De l'avis de tous les auteurs ne se terminent jamais par la démence, écrit Deny, le délire à base de représentations obsédantes, le délire à base d'interprétation, le délire à base de troubles cœnesthésiques », tandis que « l’évolution des psychoses à base de troubles sensoriels esttoujours franchement et nettement démentielle ».

Cette psychose, d’après Kræpeuw, atteindrait plus fréquemment les hommes que les femmes. Elle correspondrait,d’après son expérience, à 4 °/, des admissions à l’asile, proportion. beaucoup trop faible, remarque-t-il, car un grand nombre de ces malades ne sont pas internés ou ne le sont que temporairement. Ce n’est guère que pour des raisons d'ordre mé-

(1) KRæPELIN, ibid., p. 608.

dico-légal que cette mesure s'impose. Autrement, les interprétateurs supportent très mal la réclusion, qui donne une consécration définitive à leur système de persécutions. Les autres moyens n'ayant pas réussi, disent-ils, la suprême ressource de leurs ennemis ést de les faire passer pour fous, de les rendre fous ; c’est le médecin qui est chargé de cette besosogne. Les moindres circonstances leur servent de thème à interprétation. Tous ceux qui les entourent, infirmiers ou malades, ne sont que des espions, des imposteurs qui ne simulent la folie que pour les éprouver. Les mégalomanes pourtant s'accommodent parfois assez bien du fégime. Ils s’imaginent que c’estune des épreuves au terme desquelles leur toutepuissance doit rayonner sur le monde. D’autres se figurent qu'ils sont l’objet d’attentions extraordinaires, d’amabilités exquises ; ils y voient la preuve de leur haute situation, de leur destinée resplendissante. Les inconvénients de l’internement sont alors réduits au minimum. Il en est tout autrement lorsqu'il s’agit de vrais persécutés. Il faut alors tenir compte de l’aggravation soudaine que peut subir leur délire (4).

Diagnostic.

« — L'interprétation, dit Sereux (2), étant un mode de jugement banal, nécessaire même à la constitution de n’importe quel délire systématisé »,le diagnostic n’est bien souvent possible qu’en tenant compte des symptômes particuliers à chaque psychose. Il arrive même que seulel’évolution vers la guérison ou vers la démence démontre qu’il ne s'agissait pas d’un délire chronique par interprétation.

Il n’en est pas moins vrai que, suivant la nature des troubles fondamentaux, l’aspect des interprétations est assez variable. Entre l’objet réel de la perception et la représentation

(f) KRæPELIN, ibid., passim. , (2) Serteux et Caporas, Revue de Psychiatrie, janv. 1908, p. 4.

= de

consécutive 1l peut n’y avoir que des rapports très lointains. Ces associations étranges tiennent soit à des phénomènes d’ataxie et de confusion mentale, exceptionnels dans la paranoïa, soit à l’attente du sujet que domine une émotion exclusive : telest le cas dans la mélancolie. Résultantd’une simple assonance, défiant toute vraisemblance, les interprétations, véritables calembours, manifesteront un fonctionnement des centres tout automatique et fortuit et seront le signe d'une désintégration psychique déjà prononcée.

Mais si les interprétations du paranoïaque se distinguent le plus souvent par leur rectitude logique et sont pures de toute erreur sensitivo-sensorielle,il peut se produire des épisodes hallucinatoires, des incidents paroxystiques qui tranchent avec les caractères habituels de la psychose : lenteur du développement,conservation remarquablede l'intelligence, ordre dans les pensées,la conduite et les actes(1). Ainsi deux cas peuvent se présenter, qui rendent le diagnostic difficile, suivant que, transitoirement, le délire paranoïaque simulera d’autres délires ou que d’autres délires lui ressembleront.

Sous le nom de « Residualwahn », KrxPEuN désigne ces conceptions délirantes, qui peuvent persister après la phase aiguë d’une psychose, alors que les autres accidents qui la caractérisaient ont déjà rétrocédé. « Elles ne continuent pas à s’intriquer dans le présent, n’influencent pas les actes à venir (2) » et finissent par décroître et disparaître.

S’ils’agit d’alcoolisme, linternement, si mal supporté dans la paranoïa, détermine une amélioration rapide, en supprimant les causes d’intoxication. D'ailleurs, tout état toxique se traduit par de la confusion mentale, les illusions sont fréquentes ; les idées, mal systématisées, ont souvent un caractère onirique, l’amnésie consécutive est la règle. Par-

(1) KeæpeLin, ibid., p. 609.

(2) Ke ÆPELIN, tbid., p. 611.

fois, il s’est constitué un véritable délire chronique, de jalousie par exemple, mais la marche intermittente de la psychose et surtout l’affaiblissement intellectuel du malade suffisent à mettre hors de cause le délire chronique par. interprétation.

C’est encore par la fréquence des troubles sensitivo-sensoriels que se distingue le délire épileptique, sans préjudice naturellement des symptômes propres à cette névrose.

Le délire dans la paralysie générale est reconnaissable à sa niaiserie, ainsi que les idées de préjudice, dansla démence sénile ; l’état de déchéance psychique ne peut alors laisser de doute.

SecLas (1)a montré sur quels caractères distinctifs devait se fonder le diagnostic de la mélancolie et du délire de persécution systématique. Facies bien spécial du mélancolique, désordre primitif de la volonté et de l’émotivité, conscience de ce changement, interprétation secondaire, délire. Au contraire, rien d’anormal dans l’aspect du persécuté. Son délire s’installe petit à petit, et ne procède pas d’un trouble émotif fondamental. Lorsqu'il éclate, ilne fait que traduire,dans leur exagération croissante, les tendances morbidesde l'individu; il défie toute critique, échappe à tout contrôle.

Paisible et monotone, le délire du mélancolique n’exprime qu'humilité, passivité et résignation ; lesidées de persécution restent vagues ; un sentiment de culpabilité et d’indignité Les domine. Le roman pathologique du persécuté ne cesse de s’augmenter d'idées nouvelles, qui toutes manifestent son orgueil, son autophilie, son désir de vengeance et de revendication. De morale qu’elle était, la souffrance du mélancolique devient physique et aboutit à des idées de possession, de négation, à la désintégration de la personnalité. La personnalité

(1) Secras, Sem. méd,, 1890, no 50.

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du persécuté résiste au contraire à toutes les atteintes et ne fait que s’exagérer, toujours dans le même sens.

C’est à la brusquerie de leur début, à leur systématisation défectueuse, à leur terminaison rapide que se reconnaissent, lorsque les hailucinations font défaut, certains états morbides que SecLas à décrits sous le nom de paranoïa aiguë, que Macxax rapporte à la folie périodique des dégénérés et dans lesquels KræPeuin voit des manifestations de la psychose maniaque dépressive. Les interprétations se produisent au cours d’un état en apparence normal et s’évanouissent sans qu'il y ait déficit intellectuel consécutif.

Ainsi donc, indépendamment de sa lente évolution, qui suffit à le distinguer des psychoses aiguës,ce qui caractérise le délire par interprétation, c’est la lucidité persistante de la conscience, l'intégrité des facultés intellectuelles, l’exagération constante d’une personnalité que rien n’entame ni ne désagrège et qui résiste à la démence. C’est aussi qu’il ne s’y manifeste pas de troubles sensitivo-sensoriels durables.

Par suite devront disparaître du cadre de la paranoïa non seulement ces états où Le désordre fondamental de la volonté se traduit de mille façons, «par le négativisme et la stupeur, la stéréotypie et l’affectation dans les manières, la suggestibilité et l’impulsivité », toutes manifestations que KræpELIN rapporte à la démence précoce,mais aussi les délires chronique et progressifs de persécution, à troubles sensitivo-sensoriels prédominants, qui se terminent par la démence ou tout au moins par une désagrégation évidente de la personnalité psychique. Le diagnostic n’est vraiment délicat que pendant la période d’incubation, « alors que le délirant chronique s’en tient exclusivement aux interprétations (1) ». Mais, si

(4) Serœux et Capcras, Revue de Psych., janvier 4908, p. 21. WALLON 1

nombreuses qu’elles puissent être, il ressent de limpuissance à s'expliquer le changement qui s'opère en lui et dont il a conscience, il est anxieux, inquiet, indécis jusqu’au jour où « l'idée délirante est devenue sensation ». Alors, même s’il arrive à dissimuler ses hallucinations, son atütude et ses gestes le trahissent. Ses convictions résultant directement de sa perception, il se distingue aisément de l’interprétateur, qui n’a d'autre moyen que sa dialectique et qui sait en user avec une incomparable dextérité, au point d'arriver logiquement à des conceptions évidemment absurdes, mais en parfait accord avec ses tendances et son caractère.

Si « paranoïa » désigne une perversion originelle de la pensée telle qu’il ne peut y avoir pour le malade que subordination des réalités extérieures aux exigences de sa personpalité, toujours plus exclusive et plus impérieuse, faut-il, comme le proposent SerEux et CarGras, distinguer radicalement entre le délire des quérulants et le délire par interprétation, ce dernier seul relevant de la paranoïa?

Sans doute, à ne considérer queles cas extrêmes, le tableau clinique apparaît très différent. Des fictions suffisent à l’interprétateur; le revendicateur agit et lutte; son délirese traduit en faits et non par de simples représentations. Le champ des transformations systématiques, par lesquelles la nature intime du malade tend à prévaloir, se limite chez les uns à la conscience et pour les autres s’étend au monde réel. Mais le revendicateur qui, dans ses poursuites, témoigne de l'esprit le plus positit,du sensle plus exact des choses, n’est-il pas lui aussi victime de jugements erronés, d’interprétations illusoires ? La conception qu’il a de ses rapports avec le monde et la société ne témoigne-t-elle pas d’une conscience singulièrement faussée dans sa siruclure intime? Par contre, y a-t-il beaucoup d’interprétateurs qui se contentent d'élaborer pour

D ehs

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eux-mêmes un roman sans requérir d'autrui les satisfactions qu’exige leur caractère ?

Pour MM. Sereux et Capcras, c’est seulement en raison de son délire que linterprétateur réagit. Une fois admises ses idées, qui seules sont pathologiques, sa conduite devientrégulière et normale. A l’encontre de cette opinion, l’histoire du malade montre que les troubles du caractère et le désordre des actes ont le plus souvent précédé de loin le délire, qui n’est que « l’épanouissement des tendances antérieures » (1) du sujet. Ce sont ces tendances que continueront à manifester non seulement les idées morbides, mais aussi la conduite générale, les actes du paranoïaque.

Dans certaines des anciennes classifications cliniques, chez les persécuteurs amoureux, par exemple, Sereux et Carcras s'efforcent de distinguer entre les interprétateurs et les revendicateurs. Mais « il faut reconnaître, ajoutent-ils, qu’il existe aux frontières de ces psychoses des cas impossibles à classer d’une manière définitive, parce qu’ilstiennent à la fois de l’un et de l’autre. Ces formes mixtes n’enlèvent rien à la distinction que nous avons établie; s’appuyer sur elles pour la rejeter serait vouloir enlever aux espèces les plus autonomes tous leurs caractères et les confondre dans un ensemble chaotique. C’est une règle générale en biologie que ce passage,par des transitions insensibles, d’une espèce à l’autre. » La série des êtres n’est pourtant pas si continue qu’il n'existe des lacunes entre les espèces les plus voisines ; et si, par exception, il vient à se produire des individualités hybrides, leur inaptitude est manifeste à constituer une transition naturelle, stable et normale entre deux groupes aux caractères spécifiques trop dissemblables.

Par suite, la fréquence de formes mixtes ou douteuses, non

(1) Semeux et CapGras, liev. de Psych., janvier 1908, p. 22.

seulement rend une classification inutile et nuisible, mais doit faire présumer que la distinction établie ne répond pas à la nature même des choses, qu’elle repose sur des caracières accessoires ou mal interprétés.

Les interprélaleurs seraient seuls des paranoïaques et c’est aux obsédés que Serteux et Cxpcras assimileraient les revendicateurs, l’idée qui les fait agir s’offrant avec un «caractère obsédant et parfois même angoissant (1) ». Mais ce n’est 1à, comme l’a fait observer SecLas, qu'une circonstance assez banale et qui se trouve réalisée sitôt que la conscience est accaparée quelque temps par une pensée trop exclusive, comme il arrive, par exemple, au cours de recherches purement intellectuelles. Sans contester, d’ailleurs, que le revendicateur apparaisse souvent comme la victime d’ « une obsession de jour en jour plus tyrannique et pour la satisfaction de laquelle, négligeant sa profession, sans souci de l’avenir et de ses véritables intérêts, tout entier à sa soif de vengeance, il n'hésite pas à sacrifier sa fortune, sa famille, sa liberté même », combien d’interprétateurs semblent subir aussi une obsession véritable, lorsqu'ils ne savent que tout interpréter dans le sens de leur délire ? Bien plus, tandis que les revendicateurs « ne luttent pas contre leur idée, mais pour elle; ce qui les différencie des obsédés et phobiques ordinaires (2), » il ya desinterprétateurs pour qui cetteréserve n’est même pas à faire : ils se plaignent que « leur tête travaille », «ils sont fatigués de penser » ; ils souffrent d’être dans un «labyrinthe de sous-entendus » ; ils sont excédés par les suspicions et les interprétations innombrables auxquelles semblent les provoquer chacune de leurs perceptions; bref, ils . font véritablement figure d’obsédés.

Quelle que soit d’ailleurs la multiplicité de leurs illusions,

(1) Serreux et Carcras, Rev, de Psych., janvier, 1908, p. 9. (2) Senœux, et CapGras, ibid., p. 9.

l’interminable succession de leurs faux jugements, c’est confondre les manifestations sans cesse renouvelées du délire avec son idée maîtresse que d’opposer à la fixité des conceptions morbides chezles revendicateurs l'extrême mobilité que présenteraient celles des interprétateurs.

Bien loin de se modifier avec cette facilité, elles semblent de jour en jour fondées sur des preuves plus nombreuses et forment au malade une conviction plus impérieuse et plus tenace. Rien n’est plus exact, appliqué aux interprétateurs, que la remarque de Serrepx et Capcras sur les revendicateurs : « On peut, disent-ils, observer des idées prévalentes successives, mobilité superficielle d’ailleurs, et qui ne doit pas faire oublier la stabilité des symptômes qui tiennent à la personnalité même du sujet (1). »

C’est en effet toute l’orgueilleuse personnalité du quérulant qui se trouve engagée, alors que ses poursuites acharnées, désespérées, paraissent ne tendre qu’à des satisfactions bien futiles. Chez l'interprétateur, même disproportion entre ses prétentions parfois très bornées, ses illusions mesquines, et l'abondance des interprétations qui font graviter autour de lui comme un système immense d’intrigues et de complots. A cet égard non plus il n’y a pas lieu de distinguer entre les revendicateurs et les interprétateurs.

Quant à l’apaisement provisoire que pourrait faire éprouver au persécuteur le succès de ses démarches, semblable détente s’observe aussi chez l’interprétateur qui voit cesser une période d’angoisse et d’agitation, le jour où ses pressentiments et ses inquiétudes font place à la conviction désormais inébranlable,dans laquelle trouvent à se formuler ses tendances pathologiques. Dans chacune de ces deux formes d’ailleurs, letemps et l’âge peuventamener un ralentissement

(1) Serreux et CapGras, ibid., p. 11.

de l'activité morbide et l’atténuation des symptômes. Mais il ne saurait être question de guérison véritable quand il s’agit d’une perversion originelle de la nature psychique.

Entre le délire d'interprétation et le délire de revendication il n’y a donc à faire qu’un diagnostic de variété. Le diagnostic d’espèce s'impose au contraire entre la paranoïa et l’obsession proprement dite.

Le plus souvent, un interprélateur se distingue aisément d'un revendicateur. L’un délire et l’autre agit. La raison de cette différence est dans la diversité des tendances individuelles. Un mégalomane pourra se contenter de fictions purement romanesques,; l'humeur d’un quérulantle porteraä une offensive perpétuelle; et la jalousie donnera lieu à des formes aussi fertiles en interprétalions qu’en actes de persécution.

Peut-être aussi le degré de la déchéance mentale a-t-1l quelque rapport avec la variété des manifestations cliniques. Les revendicateurs, bien plus que les interprétateurs, présentent des stigmates physiques et psychiques de dégénérescence tels que « préoccupations hypocondriaques, obsessions, impulsions, perversions sexuelles, folie morale, etc... (1).» De même que les aptitudes au délire varient suivant l’âge et le sexe, il se pourrait qu’elles fussent diminuées en proportion des lares organiques ou psychiques qui dès l’enfance ont compromis et vicié le développement de l'individu.

Quelles que soient d’ailleurs les ressources dont a pu disposer la personnalité du malade, c’est toujours autour d'elle, autour de ce noyau primitif que s’est constitué le système de représentations et de tendances qui donne au délire sa physionomie particulière. Aussi quand viennent à se produire les idées ou les impulsions morbides, la conscience n’est pas troublée: au contraire, pressentiments ou

(1) Serwux et Capcras, ibid., p. 11.

velléités antérieures trouvent enfin à s’exprimer nettement. I n’y a donc pas de période confusionnelle, la pensée reste lucide et cohérente.

Ge caractère suffit à distinguer le délire paranoïaque de l’obsession proprement dite. « L’obsession, dit Secras, vient mettre obstacle à la systématisation mentale et substituer la division à l’unification (1). » C’est un conflit, dont la conscience fait tous les frais, entre deux synthèses antagonistes : à la notion d'ensemble que le sujet a de sa personnalité tend à se substituer un système partiel de représentations mentales qu’il ne reconnaît pas comme siennes. « Cette division de la conscience est extrêmement nette chez certains malades. Elle se montre déjà sous la forme la plus atténuée, dans les cas les plus favorables, alors que le malade, assailli par une idée obsédante pathclogique, entre en lutte avec elle, la raisonne, la discute et finit par la réduire à sa valeur normale ou la repousser (2). » — Cet effort de critique, un paranoïaque, un revendicateur en serait incapable.

Bien souvent aussi, « l’idée obsédante arrive à s’imposer à la conscience, à l’envahir par une sorte d’effraction de Ja volonté, malgré l'attention (3) ». La violence de l'obsession ne ressemble guère aux lentes élaborations du délire de revendication, à son extension continue, Au contraire, dans la conscience ébranlée de l’obsédé ce ne sont queretours offensifs de systèmes opposés, et de ces alternatives il finit par résulter un état de confusion mentale, d'incerutude et de désagrégation psychique dont la paranoïa n'offre pas

d'exemple.

On pourrait sans doute imaginer qu'ayant définitivement

(1; Srezas, Lecons cliniques sur les maladies mentales et nerveuses. Paris, 4895, p. 124.

(2) SecLas, ibid., p. 122.

(3) Seccas, ibid., p. 126.

AU

triomphé, l'obsession est capable d’occuper la conscience sans intermittence. « Certainsauteursadmettent,dit SecLas (1),une évolution de l’obsession qui, del’état de paranoïa rudimentaire, est ainsi passée à celui de paranoïa folie systématique confirmée,» Mais l’obsession, même après s’être entièrement approprié la conscience, reste sujette à des éclipses. C’est à des cas semblables que font sans doute allusion Senieux et Caréras quand ils parlent de revendicateurs ayant pu guérir.

À une telle pathogénie, d’ailleurs très contestée, n’est-il pas cliniquement plus vraisemblable d’opposer l'hypothèse « d'une véritable combinaison entre l’obsession et le délire (2) »? Secras cite l'exemple d’une de ses malades qui « ne sait plus que son obsession est un phénomène pathologique, elle le fait rentrer dans son délire : obsession s’est combinée au délire des persécutions (3)?

C’estdoncsur l’histoire de la maladie, sur examen des fonctions psychiques que reposera le diagnostic : dans la paranoïa véritable, le délire, tirant son origne des tendances cons-: tilutives du sujet, succédant à de lointains pressentiments n’entre pas dans la conscience par effraction, n’y jette pas la confusion, mais rassemble au contraire toute la personnalité dans une même conviction inébranlable : l’activité en est comme excitée, l'intelligence reste parfaitement lucide, la mémoire est particulièrement vive.

(1) SEGLAS, ibid., p. 87.

(2) SEGLAs, ibid., p. 87.

(3) SEGLAS, ibid., p. 88.

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