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ni l’antécédent nécessaire du délire de persécution, mais elle cest la seule qui soit compatible avec lui. » -— Simple constatation, par conséquent, de particularités qui, dans la suite, seront diversement interprétées.
Très vite, les délires à évolution chronique furent définitivement isolés des psychoses passagères et curables. Mais doivent-ils former une espèce unique dont il conviendrait seulement de déterminer les variétés cliniques ; ou bien les différences sont-elles assez définies, stables et constantes pour justifier des distinctions nosographiques, aboutissant au démembrement du groupe primitif? C’est dans l’antagonisme de ces deux tendances que se résume toute l’histoire des délires chroniques de persécution et de grandeur, ou psychose paranoïaque.
Par la rigueur de ses analyses, J.FaLrer le premier apporte une grande précision dans la détermination des types en présence. Le 25 février et le 29 juillet 1878, il oppose devant la Société médico-psychologique les « persécutés raisonnants » dénommés plus tard, par SéGLas, revendicateurs, à ceux qu'il appelle les persécutés classiques. Ce sont de profonds dégénérés que les persécutés raisonnants au persécutés-persécuteurs. Proches parents des idiots et des imbéciles, ils présentent des malformations physiques (asymétrie du crâne, irrégularité des oreilles...) ; des symptômes nerveux (tics de la face, mouvements choréiformes); de la tendance aux accidents congestifs, et c’est la cause la plus fréquente de leur mort ; souvent aussi des épisodes de délire au moment de la puberté. A ces tares organiques répondent des lacunes immenses de l'intelligence, Pabolition du sens moral, des anomalies du caractère, un orgueil incomparable : ces malades se croient des facultés remarquables, mais se déclarent incompris. Ils personnifient leur persécuteurs dans une seule personne et la poursuivent avec achar-
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nement. [ls n’ont jamais d’idées de grandeur. Les phéno-
mènes idéo-sensoriels seraient d’ailleurs d’une extrême pauvreté; point d’hallucinations de l’ouïe ni de la sensibilité générale, les interprétations elles-mêmes feraient défaut. Par suite, ces malades, qui sont sujets à des paroxysmes ne traversent aucune des quatre phases que Farrer assigne à la forme classique du délire des persécutions : période de début, doute, inquiétudes, interprétations souvent incertaines, actes mal déterminés ; — période où l’illusion mentale, en s’extériorisant, devient hallucination auditive — période de pleine systématisation (langage spécial, néologismes, hallucinations dialoguées, écho de la pensée); — et pour finir la période où brusquement apparaissent toutes systématisées les idées de grandeur qui peuvent masquer entièrement le délire de persécution.
Malgré ces différences manifestes, Fazer ne parait pas avoir voulu constituer à l’état d'espèces essentiellement distinctes les deux variétés dont il opposait ainsi les caractères. Le délire des persécutés à quatre périodes est, lui aussi, une maladie constitutionnelle, qui, si longtemps qu’elle ait pu rester latente, date toujours de la puberté. N’apparaissant que chez les dégénérés, elle n’aboutit pas plus à [a démence que le délire des persécutés-persécuteurs.
Tout au contraire, pour Macxan et ses élèves, le délire chronique à évolution systématique est une maladie acquise : chez un sujet adulte, exempt de tare héréditaire et n'ayant jamais présenté d'anomalies intellectuelles ou morales se manifestent, vers 35 ou 45 ans, les premiers malaises, du mécontentement, de l’inquiétude : c’est la période d’incubation. Par une évolution très longue, très progressive et très continue se succèdent la période des persécutions, la période des idées de grandenr et enfin la période de démence ; aux vagues soupçons du début se sont peu à peu substituées des
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illusions, des interprétations fausses, puis des hallucinations de l’ouie, d’abord élémentaires, peu à peu plus riches, plus développées et plus complexes, auxquelles s’ajoutent des hallucinations motrices verbales : les premiers chuchotements, les courtes injures, les menaces brèves sont devenus monologues suivis, puis dialogues : il y a écho de la pensée et, suprême atteinte à la personnalité du sujet, des troubles de la sensibilité générale, des hallucinations génitales, olfactives et gustatives. Alors les idées de grandeur vont pouvoir se développer jusqu’au jour où sera complète la désintégration des forces mentales. À l’absence de tare initiale répond la démence terminale. C’est exclusivement la maladie, le déterminisme de son évolution, qui, opérant sur l’organisme psychique progressivement dompté dans sa résistance intime, finit par le disloquer etle met en ruine.
A cette psychose fortement systématisée, Macnan oppose les manifestations si souvent incohérentes de la dégénérescence mentale. Klles ne font qu’exprimer les misères, les difformités, et les vices d’une constitution dont il arrive que le déséquilibre et la débilité se révèlent par des accès incoercibles et paroxystiques. A proprement parler, il n’y a pas d'évolution. Avec son bruyant cortège d’hallucinations, le délire éclate d'emblée, souvent dès le jeune âge, se modifie brusquement, perturbe la conscience ; après une durée indéterminée, il peut guérir ou aboutir à la démence.
De ces formes diffèrent presque trait pour trait les délires de revendication et d'interprétation : l’un se traduit plutôt par des actes, souvent délictueux ou criminels, l’autre par des erreurs de jugement et des conceptions extravagantes, bien que logiquement déduites ; mais ni l’un ni Pautre ne se termine jamais par la démence, tous deux sont incurables ; la conscience reste lucide, les idées varient peu, servies par des interprétations plus ou moins nombreuses; quant aux
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ballucinations, s’ils’en rencontre, elles sont tout épisodiques. Et pourtant, dans le système de Macwan, c’est avec le délire polymorphe à bouffées paroxystiques qu’ils sont confondus: psychoses de dégénérescence, toutes en bloc, sont opposées au délire chronique à évolution systématique.
Aussi le principe de cette division est-il vivement contesté par Secras. Cest toujours, dit-il, une conformation psychique vicieuse et des anomalies de développement que manifeste le délire de persécution. Entre la psychose à évolution systématique etlesidées polymorphes, mal coordonnées, niaises, à progression rapide et rémittente, qui se produisent chez les débiles, il n’y a de différence que par la résistance ou la faiblesse intellectuelle des uns et des autres. Repoussant les modifications apportées par Macnax à l’analyse de Fazer, c’est le délire chronique, hallucinatoire, évoluant régulièrement en quatre périodes successives que toujours il propose
de prendre comme type de description (1). Partant de cette
forme complète, il énumère, entre autres variétés, le délire des persécutés-persécuteurs et le délire par interprétations délirantes simples : dans un cas, le malade prend loffensive et dans l’autre il est une victime; mais l’évolution est pareille, le délire ne parcourt pas d’étapes successives, ne subit pas de modifications véritables, il se systématise et s’étend progressivement. Les hallucinations de l’ouïe et de la sensibilité générale font constamment défaut et les idées ne procèdent que d’interprétations fausses.
Tout en ayant le premier indiqué avec cette netteté l’ex- :trême ressemblance des revendicateurs et desinterprétateurs, SEcLas ne croit pas qu'ils doivent constituer une espèce à part. Malgré la diversité des aspects cliniques, il maintient l'unité du groupe des persécutés.
(4) Secras : Lecon sur « le diagnostic des délires de persécution systématique, Sem.-méd., 1890, n° 50, p.419.
Lire
Mais voici précisément qu'avec Kaxpgzin le délire d’interprétation et lé délire de revendication tendent à s’isoler complètement. Un élève de Macnax, Serteux, signale, au moment où paraît la 6° édition du manuel de Psychiatrie, tout l'intérêt qu’il trouve à ce nouveau classement. Gette fois la distinction se fera suivant que le délire s’accompagne ou non d’hallucinations. Dans un cas il relève de la démence précoce et dans l’autre de la paranoïa. Sans doute, le délire chronique se trouve ainsi confondu avec toute la masse des psychoses hallucinatoires à évolution irrégulière et paroxystique dont Macnan avait essayé de le dégager. Mais sa nature démentielle est confirmée. Les troubles sensitivo-sensoriels, en effet, non moins que le négativisme, la suggestibilité, les stéréotypies, le maniérisme et toutes les manifestations diverses de la catatonie, et de l’hébéphrénie, caractérisent, pour KræreuN, ce trouble profond de la volonté que révélerait la démence précoce. « L'idée quedes forces étrangères agissent comme le ferait la télépathie sur l’organisme, sur les sensations, les pensées, les actes volontaires, n’est pour moi que l'expression de ce même trouble de la volonté qui se reconnaît dans toutes les manifestations extérieures des déments précoces (1). » Insistant sur ce que toutes les psychoses chroniques hallucinatoires mènent à la démence, il dit ailleurs. « Nous voyons alors les représentations déhrantes prendre rapidement des aspects bizarres, devenir contradictoires, extraordinairéement luxuriantes ou des plus misérables, se modifier, changer maintes et maintes fois et finalement, après un temps plus ou moins long, décliner et pâlir. Ces formes appartiennent essentiellement à l’hébéphrénie, à la catatonie ou à la sénilité, Ici comme chez les épileptiques et les alcooliques, dont j’essayais tout à f’heure
(4) KræreuiN, Psychiatre Tte Aufgabe Bd. I, p. 610:
d’exclure le délire du tableau morbide de la paranoïa, nous avons affaire à des formes de folie qui se signalent par des troubles fondamentaux d’une toute autre espèce. Le délire est seulement un trait isolé, et certes assez accessoire, des manifestations très variées dela maladie : dans son développement et dans ses aspects comme dans l’état concomitant de la personnalité psychique totale, on peut aussi plus ou moins clairement reconnaître la caractéristique du processus morbide fondamental. Mais, d'autre part, il y à sans aucun doute un groupe de cas dans lesquels les représentations délirantes, alors même qu’elles ne sont pas l’unique signe de la maladie, en sont pourtant de beaucoup les plus éminents. Avec une grande lenteur se développe et surgit un système délirant durable, inébranlable,avec parfaite conservation de la clarté et de l’ordre dans la pensée, dans la volonté, et dans les actes. C’est à ces formes que je voudrais réserver la désignation de paranoïa. Elles conduisent nécessairement à une transformation profonde dans la perception totale de la vie, à un déplacement (Verrückung) du point de vue que le malade adopte àl’égard des personnes et des événements (1). » Présentant ce caractère commun d’être purs de toute hallucination et d'arriver à une systématisation parfaite sans que jamais « dans l'intimité de son être » ni « dans son germe » la personnalité corporelle et psychique du sujet ait été altérée ni abolie, le délire par interprétation simple et le délire de revendication ou délire des quérulants sont donc associés par Kræpreuin pour constituer le groupe paranoïa. « C’est cette conception, dit Durré, admise en France par SErteux, Dev, R. pe Funsac, etc., que j’ai soutenue en 1906 à Lisbonne dans mon rapport sur la paranoïa légitime, son origine et sa nature. Il me semble en effet utile de réserver ce vocable de
(1) KRæpP£gLIN, ibid.,p. 598.
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paranoïa, dont la psychiâtrie allemande et italienne a tant abusé, à l’ensemble de ces états psychopathiques constitutionnels, dégénératifs, où l’orgueil et la méfiance, associés à la faiblesse et à la fausseté du jugement, aboutissent à l’édification de systèmes délirants interprétatifs, non hallucinatoires, de nature variable, surtout de persécution et de grandeur, au cours desquels une idée fixe, prévalente, domine l'esprit et oriente la conduite de sujet, et finit dans son extension progressive par accaparer toute son activité intellectuelle et pratique (1). » Dans la discussion qui suivit la communication de Deny et Camus à la Société médico-psychologique (juillet-août 1906), Durré insiste sur ce que le délire paranoïaque s’explique aisément par le jeu combiné d’une sensibilité exaltée pervertie par l’orgueil, ’autophilie, la méfiance et d’une intelligence dénuée de toute faculté critique. C'est cette double condition que DEny propose de rapporter à un mème trouble fondamental des facultés associatives.
« D’après cette théorie, dit-il, sur laquelle est basé notre essai de classification des délires systématisés chroniques,
la paranoïa est une constitution psychique particulière, vraisemblablement liée à des anomalies morphologiques et structurales des neurones et des fibres d’association. Il semble bien, en effet, que ce soit à une perturbation des facultés associatives qu'il faille rattacher la singülarité des points de vue, l’étrangeté des conceptions, le défaut d’adaptation, certaines particularités du caractère et surtout l’affaiblissement profond du sens critique, qui sont les principaux attributs de la constitution paranoïaque (2) ».
Mais, par un démembrement nouveau, SERIEUX et Capcras voudraient réduire la paranoïa au seul délire par
(1) Durré, in KræPELIN. Introd. à la psychiatrie clinique traduct. DEvaux et MerkLen. Paris, 1907, p. 9.
(2) Bulletin de la Soc. médico-psychol., juillet-août 1906.
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interprétation et ils s’efforcent de montrer combien s’en dis-
tingue le délire de revendication, mieux défini, disent-ils,
par Durré sous le nom de « délire paranoïaque à idée préva-
Jente », par Dexy et Cauus sous celui de « délire à représentations mentales exagérées ou obsédantes »,
Le revendicateur se conduit comme un véritable obsédé qui lutterait pour son idée au lieu d’y résister. Quel que soit le motif invoqué, grief d’ordre personnel ou prétention plus abstraite de justice et de droit, il obéit à quelque chose d’impérieux, d’indisculable et d’irrésistible ; ses réactions sont . excessives et disproportionnées, il sacrifie tout : « famille, fortune et liberté », poursuivant avec passion, ténacité, malgré les revers et les échecs, une satisfaction, qui seule parfois peut dissiper son angoisse: il y aurait des cas de guérison, C’est aux obsédés que s’apparenterait encore le revendicateur par « les stigmates physiques et psychiques de dégénérescence mentale » qu’il présente au maximum « préoccupations hypocondriaques, obsessions, impulsions, perversions sexuelles, folie morale, etc. ».
L’interprétateur, au contraire, n’offre pas, dans les deux tiers des cas, d’autre signe de dégénérescence mentale que sa tendance aux interprétations délirantes. Surgissant innom-
brables « à l’occasion des moindres impressions sensorielles
sensitives ou cœnesthésiques » (Dexy), elles finissent, comme autant de preuves, par constituer une conviction qui régira désormais la conduite du malade. Tout excessifs que puissent être certains de ses actes, ils s’expliqueront et se justifieront toujours par le système de conceptions et d'illusions qui traduit les rapports nouveaux de sa personne et du monde extérieur.
- Mais la difficulté sera, dans ‘bien des cas, d’apprécier le motif et si les réactions ne lui sont pas disproportionnées. D'ailleurs Sérieux et CapGras reconnaissent qu'entre le délire
de revendication et le délire d'interprétation il existe des « formes mixtes » ; mais, disent-ils, elles « n’enlèvent rien de sa valeur à la distinction que’ nous avons établie ; s’appuyer sur elles pour la rejeter serait vouloir enlever aux espèces les plus autonomes tous leurs caractères et les confondre en un ensemble chaotique. D'autre part, on connaît en pathologie mentale, surtout depuis les travaux de Macnax, l'existence de psychoses combinées. Or il peut arriver qu'un délire de revendication s’associe à un délire d’interprétation ».
Simple et fortuite association? au plutôt ces deux psychoses aux manifestations si fréquemment combinées ne s’embrauchent-elles pas sur une même souche, n’ont-elles pas une parenté morbide étroite ? C’est cette question qu'il s’agit de discuter, et d’abord il est nécessaire de faire comme une revue des exemples aux formules très diverses que fournit la clinique ; de déterminer ensuite par une analyse mélhodique quels sont les caractères essentiels du délire à base d'interprétation.