DEUXIÈME PARTIE
Etude clinique
- Les observations de délire par interprétation sont nécessairement assez nombreuses dans la littérature, mais prêtent souvent à l’équivoque, l’auteur ayant jugé sans importance de discerner entre la simple interprétation, l'illusion et lhallucination vraie, diagnostic parfois un peu délicat.
Bien plus il arrive de voir mentionner des hallucinations au procès-verbal d’une observation qui peut être regardée comme un exemple parfaitement pur de délire par interprétation. Ainsi, dans son liyre sur le délire des persécutions, Lecranp pu SAULLE (1) rapporte le cas suivant :
« Délire des persécutions — hallucinations de l’ouie — pensée devinée — voyage — retour à Paris — plusieurs coups de pistolets sur la personne du curé de Montmartre.
« M. B..., raconte-t-il, curé de la paroisse, quêtait. Au moment où il tendait la bourse qu’il tenait à la main, un coup de pistolet retentit; ce premier coup fut immédiatement suivi d’un second, puis d’un troisième...
« [L'auteur de l'attentat] Joséphine CG... est âgée de55 ans. Elle est née en Belgique, mais depuis nombre d’années habite la France où elle a été poursuivie et condamnée pour vol.En sortant de prison, elle vint habiter au n° 8 de la rue des Rosiers et fréquenta assidûment l’église de Montmartre, sa paroisse.
(1) LecranD pu Sauce. Le Délire des persécutions, p. 213.
BAT) | nd
« Absente depuis quelque temps, elle revint à Paris lesamedi 5 août, et prit un logement au n° 10 de la rue des Rosiers, dans un petit hôtel. Le dimanche 6 août elle s'était tranquillement rendue à l’office religieux et avait tiré sur le curé.
« Le lundi matin 7 août, j’eus l’occasion de voir la femme C..., qui me consulta sur des contusions aux tempes résultant de quelques violences exercées sur elle avec la crosse du revolver au moment où elle avait été désarmée. Elle était extrêmement calme et me rendit un compte détaillé de Pévénement. Dès ses premières paroles, que je transcris ci-dessous très fidèlement, on va bientôt reconnaître qu’il s’agit d’une persécutée.
« Il y a plus de trois ans qu’ils me font la guerre; c’était à ne plus pouvoir y tenir. Il en était des petites choses comme des grandes. Il y avait par exemple à la porte de l’église un marchand de bimbeloterie religieuse qui portait sur son bras une petite vitrine ouverte et qui proposait différents objets aux fidèles; eh bien! cet homme me regardait toujours d’un drôle d’air et quand je passais il fermait vite son coffre et disait toujours « hum! hum! ». Dans l’église, le curé ne pouvait pas prêcher une seule fois sans me désigner et sans dire une foule de choses tout exprès pour moi, pour me narguer, pour me faire honte. Il savait bien s’y prendre, et comme il était méchant! Il m'a bernée en tout temps. Ainsi il y a deux ans M. le curé montait un jour les buttes, je venais derrière lui, je m’approche tout près et je lui dis « lâche! ». Je le dépasse, puis je me retourne, je vois que M. le curé a souri et il dit : « Allons! nous en ferons une chaisière! » — « Vous avez bien distinctement entendu ces paroles? » — « Non, mais J'ai bien deviné sa pensée. Par la divination on entend sans que l’on ait causé. » |
« La religion m’a donné bien des chagrins. Ils se sont tous mis après moi. J'avais pris alors le plus sage parti, qui était
Sos
de m'en aller; mais je n’étais pas plus tôt en Savoie que j’ai bien vu que cela ne pouvait pas aller; et effectivement à Lyon je me suis aperçue que j'étais suivie. Arrivée à Marseille, je vais entendre la messe à la chapelle des Capucins, et alors là, c'était tellement clair que j’ai bien vu que la guerre allait continuer et je suis revenue à Paris afin d’en finir. »
Interrogée sur la question de savoir si elle avait eu réellement l’intention bien arrêtée de donner la mort au curé de Montmartre, elle répond : «Je n’ai jamais voulu le tuer. On m'avait dit que lorsque les balles entraient dans la chair, dans les parties grasses, elles se logeaient là et ne faisaient pas grand mal. J’ai donc tiré sur M. le curé par derrière et au bas de son dos. Il paraît qu’il n’est pas blessé et que son surplis seul a été troué. Je n’ai pas voulu le tuer, je le répète, mais j'ai voulu le corriger et me faire arrêter. Que l’on s’explique une bonne fois et que l’on cesse cette guerre-là. »
Ayant à préciser différentes circonstances relatives à la tentative d’assassinat,elle ajoutait : « M. le curé ne devait pas quêter hier, il devait prêcher. Quand il a vu que j'étais là, op en a fait prêcher un autre, qui avait la consigne et qui ne m'a pas ménagée. Le curé s’est mis alors à quêter, il est passé tout contre moi, et, le malhonnèête, il ne m’a pas tendu sa bourse. J’ai tiré tout de suite après. »
Il n’est pastrace, dans cette observation, d’une hallucination quelconque, et l'interprétation, qui fait tous les frais du délire, s’y développe selon ses modes les plus habituels. Propos et gestes quelconques, événements ourencontres fortuits, le malade ne peut rien voir ni rien entendre, que sa personne ne lui paraisse être visée. Rien ne se produit donc plus qu’à son intention, conclusion monstrueuse qui n’a pas de quoi l’inquiéter ; il croit ne céder qu’à l'évidence. Ce sont les faits eux-mêmes qui viennent confirmer ses hypothèses et favori-