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ser ses convictions naissantes, tant il est vrai que les interprétations, qu’il ne cesse de substituer à la réalité ne sont à tout instant, par le moyen des contingences extérieures, que la révélation de ses sentiments, de ses pensées, de ses aspirations ou de ses craintes, de son tempérament, en un mot, de tout son être psychique. 3
C’est donc du caractère de chacun quedépendra la forme de sondélire, et, tout cas individuel ayant sa complexité propre, les classifications manquent nécessairement de rigueur. Sans doute il est possible, suivant lesidées quidominent, de définir une certaine diversité de types cliniques. Aux interprétateurs mégalomanes peuvent être opposées toutes les variétés possibles de déprimés : hypocondriaques, sérupuleux, autoaccusateurs... ; aux persécutés qui ne souhaiteraient rien tant que de se dérober aux persécutions et disparaître, ceux qui veulent incessamment se venger et prennent l'offensive; aux délirants qui peuvent nese satisfaire que de rêves et d’illusions, ceux que leur passion pousse constamment aux actes et qui parfois ressemblent fort à des revendicateurs. En réalité les cas intermédiaires sont innombrables ; aucune délimitation n’est certaine. Et même entre les interprétateurs purs et les persécutés-persécuteurs, l’examen et la comparaison des diverses modalités cliniques interdit d'établir une distinction essentielle.
Interprétateurs mégalomanes. — Les persécuteurs familiaux
SErteux et Carcras ont souvent rappelé comme un bon exemple de délire par interprétation l’ohservation de cette femme à qui de suggestives coïncidences, quelques mots saisis à la dérobée, un geste, un simple coup d’œil ont révélé qu’elle est la fille d’un évêque. Elle a le souvenir qu’un jour, apercevant sa mère, l’évêque est resté pétrifié.Elle avait alors
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5 ans. Plus tard, l’évêque ayant été assassiné, son oncle dit
devant elle: «Nous sommes arrivés trop tard... le testament était fait. Il faudra rendre à César... — Oui, répond là mère, si elle ne meurt pas, mauvaise affaire pour nous, » C’est l’aveu du crime. Quand elle avait 13 ans, sa mère a tenté de lempoisonner. Le médecin a dit. «Si j’employais un contrepoison, » On veut la faire disparaître parce qu’évidemment elle est la fille de l’évêque assassiné : c’est pour la dépouiller de son héritage. Le curé a dit un jour en la quittant: « Pau
-vre enfant, » un jésuite lui a confié : « Souvenez-vous que
vous vous appelez Bri.. » Un paysan causant avec sa mère a déclaré : «Il y a du sang noble qui coule dans ses veines. » On lui fait des grimaces, elle entend chuchoter sur son passage. À 19 ans,ayant pris un amant,elle porte plainte contre sa mère, 1l se jette sur elle avec un couteau, ettire sur son père, pour obliger la justice à faire une enquête. Sa dialectique est très exercée, sa mémoire excellente. Agée maintenant de 38 ans, elle a déjà fourni bien des preuves de dégénérescence. À 6 ans elles’adonnait à l’onanisme. Jusqu’à 20 ans elle n’a pu s'empêcher d’uriner aulit. Mauvaise écolière, elle découche à 15 ans, au cours de ses vagabondages elle se livre à n'importe qui. Elle est très irritable et très instable. Elle essaie successivement les métiers de couturière, de lingère, de domestique, d'infirmière. Sa mère est émotive, son père alcoolique a quelque tendance à la mélancolie. Elle a une tante débauchée et des grands-parents buveurs.
De ce cas Sernieux et Capcras ont rapproché les persécuteurs familiaux de Guieerr Barcer. Les poursuites qu’ils exercent sont la conséquence d’un roman, dont ils ont fini par deviner les circonstances plus ou moins merveilleuses, en interprétant une foule de symptômes ‘insignifiants.
Tel ce prétendu fils de J. Grévy. Un jour, faisant acquisition de liqueurs, J. Grévy l’a remarqué, a demandé son
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nom. « Et je vis bien à sa figure qu’il m avait reconnu. » Wilson lui aurait donné mission d'installer une fabrique d’eau-de-vie. Enfin sa mère, au moment de mourir, lui a révélé le secret de sa naissance. Et comme preuves irrécusables il montre le reçu de nombreuses lettres recommandées qu’il a envoyées à J. Grévy. Il prétend d'ailleurs avoir eu des entretiens avec son père qui lui aurait fait des promesses testamentaires. A la mort de l’ancien président, il voulut poursuivre ses héritiers.Il est facile de reconnaître au récit de certaines scènes invraisemblables que le mensonge se mêle à l'illusion (4).
Très analogue est le délire de cette malade, qui se croyait fille de S.B. et du prince de Galles(2).$Sa mère, une aliénée, avait fini par s’associer à ses extravagances. Ses débuts pathologiques furent précoces. Renvoyée successivement de ‘ sept écoles pour les propositions obscènes qu'elle faisait à ses compagnes, elle accuse le Directeur de l'Enseignement de Ia ville de Paris de l’avoir fait chasser et de la faire filer par un individu. En conflit perpétuel avec les voisins, la mère et la fille se font chasser de partout. Elles accusent leurs concierges successifs de les perdre de réputation et même d’attenter à leur vie. Elles déposent des plaintes dans les commissariats, se font adresser leurs lettres chezune amie et, se croyant encoretrahies, ne veulent plus en recevoir que poste restante. Berthe Y... affirmait que ses maîtresses, charmées par sa diction, voulaient la faire entrer au Conservatoire dès l’âge de 13 ans. Un jour, assistant à une inauguration, celle croitentendre S. B., qu’elle ne connaissait pas, l’appeler trois fois par son nom. Deux ans plus tard, elle s’imagine qu'une nièce de S. B. vient chercher ses lettres poste restante et
(1) Grceerr Bazcer. Lecons de clinique médicale. Ve lecon. (2) Leroy, Les Persécutés-Persécuteurs. Thèse de Paris, 4896,
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que Pactrice veut lui voler la propriété d’un drame remarquable. | :
Elle se croit bientôt la fille de S. B.et du prince de Galles, et va souvent s'installer avenue du Bois ou allée des Acacias pour entendre toute la société aristocratique ne s’entretenir que d’elle. Elle commence à poursuivre S.B. de ses réclamations, entre en lutte avecses domestiques et se poste pour linvectiver.
Arrêtée avec sa mère,qui partage ses convictions,Berthe Y. commence par renier les lettres d'amour qu’elle avait écrites à l’actrice. Puis elle raconte que S. B. l’hypnotisait, l’attirait chez elle, pour des manœuvres lesbiennes, a-t-elle entendu dire ; lorsqu'elle se retrouvait dehors, elle ne se souvenait plus de rien. Traitée, à l’asile, de « prussienne » par une malade, elle y voit la preuve de sa haute origine. Elle écrit à Pambassadeur d'Allemagne. Au moment de lassassinat de Carnot, elle dit que « c’est une justice du ciel ».
Elle prétend que les députés, que les journalistes, que toute l'aristocratie s’occupent de son sort. Elle se plaint d’être espionnée. Elle est arrogante et hautaine. Il faut souvent la changer de quartier. Elle se livre à des actes obscènes avec les autres aliénées, prétend qu’elle inspire de l'amour à toutes les femmes qui la voient, et déclare ne pas comprendre qu’une femme puisse aimer un homme. Elle adresse des pièces de vers aux infirmières. Elle a aussi quelques idées hypocondriaques, se plaint de douleurs de reins, d’un poids à l’anus, d’angine, de muguet... Elle ne tarde pas à étendre ses conceptions délirantes au chef de service, au préfet. Elle écrit beaucoup, avec facilité et quelquefois avec esprit. Sa mère étant sortie guérie elle arrive à lui faire parvenir des lettres.
Et bientôt une campagne de presse commence contre celte séquestration arbitraire.
C’est bien un cas de délire par interprétation: les interpré-
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tations sont constantes, les hallucinations tout épisodiques, le roman de sa destinée richement élaboré; mais par son activité, sa ténacité, son humeur toujours combative, les multiples moyens qu’elle sait employer pour faire aboutir ses revendications, ses appels à l’opinion, àla justice, aux pouvoirs publics, son absence complète de sens moral, la malade n’en rappelle pas moins les persécutés-persécuteurs, au nombre desquels Leroy l’a classée (1).
Par lesconséquences médico-légales de leurs réactions, de tels sujets peuvent être pris pour des professionnels de l’escroquerie, du chantage ou du crime. Le plus souvent ils sont
considérés comme des persécuteurs. Mais, ainsi que le fait
remarquer Gisserr BaLcer, ils sonttoujours les victimes d’une illusion, d’une conception délirante, contrairement aux processifs, chez qui le trouble est plus dans les actes que dans les idées. à
Affectés le plus souvent d’une hérédité alcoolique ou vésanique, ils présentent des symptômes de dégénérescence
indubitables : instabilité, tendance au vagabondage, à la prostitution, perversions sexuelles, incontinencenocturne prolongée, vanité, orgueil, hypocondrie, mysticisme. S'ils conservent l'intégrité deleur mémoire et de leurs facultés logiques, ils n’en sont pas moins intellectuellement tarés, comme le manifestent bienet leur inaptitude à l’instruction la plus élémentaire et leur manque absolu de jugement et de discerne-
(1) Gizeenr BazLér aégalement cité le cas d’une femme à qui la voix d’un prédicateur révéla qu'elle était la mère de ce prêtre. Des douleurs abdominales lui firent conclure à une opération qu’elle aurait subie, et cette opération à un accouchement, à la naissance d’un fils, et d'une fille, l’un prêtre et l’autrereligieuse. Malgré sa grande piété, elle n’a jamais pu apprendre le catéchisme. C'était une débile qui avaiteu auparavant un accèshallucinatoire avec préoccupations hypocondriaques. Ce premier épisode et l'extrême absurdité de son délire rétrospectif peuvent faire douter qu'il s'agisse d'une paranoïaque véritable. Les idées se sont-elles systématisées et fixées définitivement ? La maladie n’a-t-elle pas rapidement évoluévers la démence ? Du reste la recherche et la découverte d’une illustre ascendance restent un cas beaucoup plus fréquent que cette fiction d'une maternité tout illusoire.
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ment. Capables, dans leurs raisonnements, d'associer des circonstances tout à fait hétéroclites, ils tiennent pour démontrées les conclusions les plus invraisemblables, En face des événements, ils ne cessent d’opposer leur certitude logique aux données de l’expérience, et ne peuvent seulement pas concevoir la possibilité d'explications différentes de l’hypothèse à laquelle ils sont définitivement butés. De leur intelligence il ne subsiste donc qu’unensemble d'opérations mentales au service des prétentions les plus vaires.
Il n’y a pas jusqu’à leur imagination qui, dans son dévergondage, ne paraisse frappée de stéréotypie. Poussés par la vanité et par l’autophilie à substituer aux humbles réalités de leur existence le roman d’une illustre destinée, c’est à la possibilité d’une naissance mystérieuse qu’ils ont recours presque tous, comme à l’une des plus anciennes éventualités dont se soit traditionnellement émerveillée la crédulité populaire.
Mais c’est à moins de frais encore que certains malades trouventàse satisfaire. Telle cette femme, dont Sérieux et Capras ont publié l’observation, quise croyail« reine du monde ». Elle appartient à toutes les familles régnantes et a connu sa noble origine par intuition. Ceux qui lui ont servi de parents sont des assassins et des voleurs. C’est à elle que les soldats présentent les armes, c’est pour lui rendre hommage que les escadres européennes sont rassemblées.
Agée de #7 ans, elle aurait manifesté 10 ans plus tôt des tendances mystiques, puis se seraient développées des idées de persécution, greffées sur de l’hypocondrie. Elle se plaint qu’on la rend nulle en mettant des drogues dans ses aliments, qu’on fait varier ses époques, qu’onluiobstrue les yeux, qu'on lui fait grossir le ventre. On ajoute des saletés à ce qu'elle mange; pour lui faire prendre un amant on la laisse sans argent; on veut la déshonorer. Mais elle est en communica-
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tion avec Dieu. Elle a toujours dans ses poches plusieurs télégrammes destinés aux plus hauts personnages. Elle va lancer desordres aux bouches de chaleur qui lui servent de téléphone. Chaque partie de son vêtement a une signification spéciale. Elle a de violentes colères quand on la fait changer de linge, et ne veut se laver la figure qu’avec sa salive, car l’eau est empoisonnée. Elles’essuie avec desfeuilles d’arbres. Les cailloux qu’elle ramasse deviennent diamants. Les pierres qu’elle suce sont des bonbons. Elle transforme tout ce qu’elle touche. Elle met des feuilles dans sescheveux etle lendemain les envoie au président de la république. Son corps subit aussi des changements : on lui dessèche les seins, on la contrefait, on fait tomber ses cheveux parlesbains etles limonades purgatives.Elle se croit toujours enceinte, accouche fréquemment, mais on étrangle ses enfants. Toujours loquace, au moment de ses règles elle devient exubérante : elle montre sa chemise maculée aux passants pour prouver la vigueur de son sang. Elle donne à tous ceux qui l’approchent un rôle dans son délire, procède par interprétation et n’a pas de troubles sensoriels. Elle présente de l’infantilisme et des malformations dentaires.
Rarement le délire par interprétation apparait aussi puéril. Ce sont habituellement des paroles et des gestes que le malade détourne de leur sens ; et si, à force d'illusions, il arrive à transformer le milieu dans lequel il vit, c’est sur les circonstances que s'exerce son activité métabolique, presque jamais sur les objets directement, comme par une métamorphose de leur matière brute. Mais l’imagination des enfants qui jouent est sujette aussi à confondre le simulacre avec la chose. L'usage et le goût des symboles comportent une part de crédulité dont il est parfois bien difficile de déterminer le degré, et c’est dans la superstition proprement dite que. versent beaucoup d’interprétateurs,
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Dexy, relève très judicieusement ‘que la malade dont il rapporte le cas avait « appris par cœur un petit livre acheté sur les quais, analogue à « la Clef des Songes », dans lequel une signification particulière est attribuée à tous Les objets usuels, aux gestes habituels, etc. ». Sa foi dans les signes est inébranlable. « Ce sont eux qui règlent sa conduite, sa manière d’être, tous les actes de sa vie; elle n’admet aucune discussion à ce sujet. Même si pour les autres, dit-elle, ça ne veut pas dire ça, pour moi ça veut dire ça. » Parfois elle éprouve à les interpréter beaucoup de fatigue, « car elle a peur d'oublier ou de ne pas comprendre » et d’ailleurs elle doit démêler entre deux catégories de signes, «les uns défensifs et les autres offensifs ».
Victime en effet de tout son entourage, de la concierge qui lui faisait perdre ses clientes, des voisines qui faisaient du bruit pour l’empêcher de dormir, des gens qui lasuivaient dans la rueetlaregardaient comme une fille publique ; outragée par les inscriptions des voitures, quiétaient àson adresse, par les corbillards,par les tombereaux d’ordures qui passaient devant ses fenêtres... « elle aurait certainement succombé sous les coups de ses persécuteurs si, depuis deux ans, elle n’était protégée par un mari fictif, épousé symboliquement, dans les conditions suivantes : Ayant l’occasion de rencontrer plusieurs fois par jour le maître de l’école fréquentée par son fils, elle conçut peu à peu pour lui une vive affection et bientôt s’imagina qu’elle était payée de retour et qu’elle se marierait prochainement avec lui, quoique jamais une seule parole n’eût été échangée entre eux. Sur ces entrefaites, la sœur de notre malade se marie. S... assiste àla cérémonie et, bien que son prétendu fiancé ne soit pas présent, elle comprend aux gestes et à la mimique du prêtre et
(1) Deny et Camus, Soc. médico-psychologique (juillet-août 1906).
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des officiants que c’est son propre mariage qui est célébré en même temps que celui de sa sœur... Elle affirme que son pseudo-mari est devenu inspecteur de la Sûreté et qu’elle est maintenant sous la haute protection de la police, qui veille sur elle et la prévient chaque fois qu’elle court un danger. C’est ainsi qu’elle a échappé à l'accident du métropolitain ; on lui a fait comprendre de prendre un train avant celui où l’accidents’est produit ».
« C’est par l'intermédiaire des paroles prononcées ou des gestes exécutés par les personnes qui l'entourent ou encore par la façon dont sont disposés les objets qui l’environnent que $. se dit en communication constante à la fois avec les gens «de la bande noire » qui cherchent à lui nuire et avec son mari qui la rassure et lui indique les moyens de se soustraire à ses ennemis. »
« Toujours il s’agit de gestes réellement vus, de paroles réelleinent entendues, auxquels elle prête, quoique les percevant exactement, une signification particulière en rapport avec ses idées délirantes.…
« Depuis qu'elle est entrée à la Salpètrière, son délire ne s’est pas sensiblement modifié; persécutée et déjà légèrement mégalomane à son arrivée, elle est restée surtout et avant tout une persécutée chez laquelle les idées de grandeur consolident et renforcent les idées de persécution au lieu de se substituer à elles. »
C’est une femme de 45 ans, malade déjà depuis dix ans. Sa mère est morte à 57 ans d’une attaque d’apoplexie. Elle même n’a souffert d'aucune maladie grave. Mariée à 29 ans et veuve 5 ans après elle fut très affectée de la mort de son mari. Elle a toujours passé pour susceptible, méfiante et jalouse avec quelques tendances orgueilleuses.
Très souvent c’est à l’occasion d’une émotion, qu’il se pro-
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duit un retour d'attention du malade sur lui-même, un regain
d'intérêt et d’autophilie ; ses tendances constitutionnelles à l’égocentrisme entrent alors en pleineactivité. A l’origine il y a l’impérieux besoin de tout rapporter à soi; à force de chercher dans chaque événement urie allusion ou un présage, il acquiert une réelle virtuosité d'interprétation; sa vie bientôt n’est plus qu’un roman ; la conscience de sa personnalité véritable disparaissant, le délire semble parfois ne se développer, ne s’amplifier que pour lui-même.
Mais, dans d’autres formes, le principe en reste plus apparent : faux jugements, conclusions absurdes gardent le rapport le plus évident avec les sentiments qui sont leur raison
durable. C’est surtout quand il s’agit, non plus d’aspirations ambitieuses, mais de soucis qui replient l'individu sur luimême, idées hypocondriaques, inquiétudes de toute espèce, scrupule, méfiance et timidité, ou de passions telles que la jalousie qui le poussent aux rivalités effectives, lui inspirent un désir de vengeance et le font ressembler souvent à un véritable persécuté-persécuteur.
Persécutés hypocondriaques
OBsERvATION I. — B... est un berger des Vosges, qui en septembre 41907 arrive à pied de son village pour se faire soigner à la Salpétrière.
I est très pauvre de renseignements sur sa famille : son père est mort des suites d’une chute à 49 ans. Il n'était pas buveur. Sa mère est morte à 76ans usée par le travail. Il a eu deux frères, l’un qu'il a perdu de vue et l’autre mort à 46 ans de la maladie, sans doute, dont on veut le faire mourir lui-même.
Agé maintenant de 46 ans, il fut réformé pour une hernie au cours de son service militaire. Il y a une dizaine d'années, il à été soigné à l'hôpital de Nancy pour une blessure à la cuisse. Il entendit alors parler du Professeur BERNHEIM.
Fils et petit-fils de bergers, il est lui-même berger communal depuis la mort de son frère, il y à 4 ans. Il n'aurait jamais quitté
Eos
le canton des Vosges où il estné sansleservice militaire. Pendant les 4 ans qu'il passe à Courbevoie ilne vient à Paris que deux fois, mais il apprend à lire au régiment; dès 8 ans il avait étéemployé dans les fermes. Revenu au pays il se marie. Sa femme fait deux fausses-couches et Le quitte 4 ou 5 ans après. Ils ne s’entendaient pas. Elle le querellait, était plus fort disante que lui. Elle viten concubinage dans le canton.
C'est en juillet-août 1906 que sa maladie commence, causée par des difficultés qu'il eut avec sa voisine ; c’est, dit la rumeur publique, pour une dispute de jardin, parce qu'il chassait les poules ‘de Mr° N..
Elle à déjà fait du mal, c’est connu. Elle a des secrets et il y a dans le pays beaucoup de mal par le secret. Elle a dit à une voisine qu’elle la ferait danser toute nue si elle voulait. Il a entendu de ses propres oreilles, à une dizaine de mètres, qu'elle menaçait de le faire périr.
C’est par une fluxion de poitrine que ca l’a pris. Il avait des frissons, tressautait dans son lit et ne pouvait se réchauffer. C'était comme une sensation de fraicheur, une impression d’avoir de l'eau. Tous les jours il était surchargé. Ça a duré deux ou trois: semaines. |
Depuis, il est la proie d’interprétations hypocondriaques. Elles relèvent de croyances toujours vivaces dans ce milieu rustique : influences occultes qui s'insinuent dans le corps pour y déterminer toute espèce de sensations et de malaises ; pratiques et rites pour conjurer le mauvais sort, substitution nécessaire d’une vic= time à d’autres, expiation, comme si le mal une fois créé ne pouvait plus disparaitre avant d'avoir épuisé tous ses effets nuisibles.
Avec une minutie scrupuleuse, il donneun sens aux moindres de ses impressions, aux circonstances les plus hétéroclites ; il s'intéresse beaucoup à ses rêves. IL a eu sans manger le goût de pain chaud, de pomme de terre, de pruneau, decharbon, d'herbe, de paille et de vase. Tous ces goûts sentaient le brülé. Il a eu des odeurs fécales et une odeur de mort.Sa maison a pétillé, « bien des gens du faubourg sont venus et ils ont entendu comme si une énorme maison brûülait ».Le fourneau faisait comme le télégraphe. Dans la nuit c’étaient des cris de bêtes fauves.Il a quelquefois entendu des voix, quand ses maladies allaient venir. Un jour, qu'il étaitchez lui, ces mots sortirent par lacheminée: « Fous ton camp.»
Laos
Quand il a eu sa fluxion de poitrine, sa maison fut pleine de bêtesrouges. À chaque nouvelle maladie c’est un insecte différent, il à vu une araignée énorme, une guêpe énorme au milieu de l'hiver dans sa chambre. Les souris l'ont envahi : une douzaine de petites souris sont venues la nuit faire de la musique sous son lit; ses jambes s’agitaient malgré lui. Il a pris une de ces souris, il « l'a grillée », et l’a fait souffrir. Une abeille est venue se poser sur son bras et il a eu des vomissements. Plusieurs fois, il s’est réveillé, se sentant partir en l’air, ou tiré par-dessous le lit.
Ses rêves sont de simples visions comme des tonneaux de vase dans des rivières pleines d'herbes, ou bien il joue aux cartes, il a beau jeu et il perd ; il couche avec une femme et la caresse; le mari survient et ne dit rien. Il a vu souvent à minuit comme de l'électricité blanc-bleuâtre dans sa chambre.
Son ami Joseph G... lui conseille « d’épancher de l’eau dans une cruche en grès de 7 à 8 sous et de fermer hermétiquement ». « C’est un dicton qu’on a chez nous.» Me N... est prise à sa place. Elle ne pouvait plus uriner : « ça lui donnera l’hydropisie », prédit Joseph. — B... n’en demandait pas tant.
La fille de Me N.. parlait un peu trop. « On ira à Mirecourt » dit-elle.Mre N... a été trouver la sorcière de Mirecourt, qui a hérité des livres de sa tante, une sorcière dont les histoires sont bien connues. La sorcière lui a révélé Le secret. B... tombe malade de la dysenterie : ça entrait dans le fondement,ça remontait au cœur et ca le vidait complètement, Il débouche la cruche, « sans ca c’eût été terrible ». Chaque fois que Me N... partait à Mirecourt, le soir il était sûr d’être malade : elle envoyait le secret vers 8 ou 9 heures; quand le secret arrivait sur la cruche par l’ouverture de la cheminée, il y avait un bruit comme un cri de bête « rou rou », il fallait tout ouvrir. S'il bouchaït la cheminée, le mal retournait sur celle qui l'avait envoyé, elle le rejetait sur le pays.
Il a eutrois fois le charbon à la main droite.La souffrance était très grande. Il a guéri en récitant la prière que lui avait enseignée son père pour guérir les cochons. « Tranchée rouge ou tranchée noire (3 fois répété avec signe de croix), je te conjure de la part du bienheureux St Bernard, des quatre évangiles, selon St Jean, St Marc, St Luc et St Mathieu, de sortir decet animal (désigner la bête) et de te retirer au fond de la mer. A.s.i., 5 pater et 5 ave en Phonneur de 5 plaies de N.-$. »