APPLICATIONS MÉDICO-LÉGALE
et thérapeutiques
Sommaire : Actes délictueux et criminels commis par les délirants chroniques. Expertises médico-légales qu’ils nécessitent. Réticence et lucidité des malades. Leur irresponsabilité absolue. Conduite du médecin en présence d’un délirant chronique.
Règles hygiéniques. Séquestration. Conclusions.
Nous avons vu, en examinant les divers modes de réaction des délirants chroniques, combien fréquents étaient les actes violents par lesquels ces malades essayaient de mettre lin à leurs
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lounncnls imaginaires, et combien ces manifestations agressives étaient pour ainsi dire fatales, (juand les troubles sensoriels, par leur continuité, leur extension, avaient fini par rendre intolérable la vie de ces malbeureux. Nous avons fait remarquer la marche progressive de ces réactions : le sujet, d’abord passif, eberebant à fuir ses ennemis, puis se défendant, se plaignant à toutes les autorités, enfin, lassé de voir ses démarches inutiles, s’armant, décidé à en finir. Les actes délictueux ou criminels commis dans ces circonstances nécessitent des expertises médico-légales destinées à mettre en lumière le caractère pathologique des mobiles qui ont poussé l’inculpé, et à montrer les rapports étroits de l’acte incriminé avec un délire de longue durée à troubles sensoriels prédominants.
Nous savons que les délirants chroniques peuvent longtemps conserver l’intégrité de leurs facultés syllogistiques ; nous avons vu avec quelles apparences de raison ils sav'ent plaider pour leurs conceptions délirantes, et quel degré de lucidité ils conservent malgré la persistance de troubles sensoriels très actifs. Le soin avec lequel ils cachent souvent des idées délirantes depuis longtemps systématisées, leurs réticences quand il s’agit de dissimuler leurs sensations
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maladives qui, ils le savent, seront interprétées comme des signes de folie, font que tes malades, lorsqu’il ont commis des actes violents, une tentative d’homicide, peuvent paraître, môme aux yeux de ceux qui les entourent, non délirants et, par suite, responsables. « C’est pour les fous de cette espèce, disait Tardieu, que l’expert rencontre le plus de peine à faire prévaloir les données les plus positives de la science ; c’est parmi eux que l’on compte ces exemptes déplorables d’erreurs judiciaires qui ont conduit de pauvres malades jusqu’à l’échafaud. » Cependant, en dépit de leur dissimulation, le médecin arrivera toujours à mettre en évidence d’une façon irréfutable le caractère pathologique de leurs actes ; il pourra démontrer que tel individu dont l’intelligence semble intacte, et qui a rempli jusque dans les derniers jours ses occupations habituelles, est un halluciné chez lequel un délire déjà ancien s’est systématisé. Il devra alors reconstituer la marche de l’alTection, montrer le malade entrant, après une phase d’incubation, dans la période de persécution, et construisant plus ou moins silencieusement son délire ; il devra mettre en lumière l’étroite relation qui existe entre les faits incriminés et les phénomènes hallucinatoires. Sur ces données certaines il af-
lirineni, avec la nature de la maladie, l’irresponsabilité du prévenu. En effet, malgré la préméditation indéniable du meurtre, malgré la logique avec laquelle il lejustifie, le délirant chronique ne peut être reconnu responsable. Non seulement le délire lui-même, avec ses idées de persécution et la couleur pénible qu’il emprunte au.K troubles sensoriels, entraîne une modification complète de l’individualité psychique, mais à cette cause s’ajoutent encore les hallucinations qui interviennent à chaque instant comme une incitation très active aux agressions. L’aliéné, déjà préparé par la nature même de son délire, par ses préoccupations, par les craintes continuelles qu’il a pour son existence, est en outre parfois directement stimulé par l’hallucination et se trouve ainsi doublement porté aux plus dangereuses réactions.
La responsabilité de ces malades a été diversement jugée dans les différents pays ; c’est ainsi qu en Angleterre les actes de l’aliéné ont été longtemps jugés comme le seraient ceux de l’homme sain placé dans des conditions identiques à celles où les conceptions délirantes mettent le malade. Si 1 halluciné donnait un soufflet ou un coup de poing pour une injure supposée, il était acquitté parce qu’un homme sain d’esprit aurait
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agi (lo nii'me pour une insulte réelle ; niais si la gravite de l’acte du malade dépassait celle de l’olîense, s’il tuait, par exemple, celui (jui l’injuriait, on le condamnait, c’était un criminel.
Legrand du Saulle (') avait cru devoir admettre que, « dans les cas légers, le malade n’était pas en entier absorbé par la folie, et qju’un certain nombre de ses actions portait le sceau de sa volonté, d’où la possibilité pour lui de répondre dans une mesure restreinte de ceux de ses actes qui avaient été notoirement accomplis en dehors de conceptions délirantes habituelles ». Cette interprétation, qui ne saurait être applicable aux délirants chroniques, peut s’expliquer dans une certaine mesure, par ce fait que Legi’and du Saulle comprenait dans son délire des persécutions des formes mentales très diverses.
Tardieu a résumé ces dilîérentes questions avec beaucoup de netteté ; nous ne saurions mieux faire que de rappeler ses paroles : « L’expert devra avant tout s’attacher à dégager l’idée fixe, la fausse conception prédominante qui dirige et explique les actes de l’aliéné. Pour peu
(') Leokanü du Saulle. Le ddlire des persdeulions,
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qu’il apporte dans rexamen une allenLion suffisunte, il reconnaîtra qu’il n’existe chez ces malades, ni lésions de la volonté, ni impulsion homicide, au vrai sens du mot; mais au contraire que te raisonnement persiste parfois avec une force singulière, avec cette particularité que, s’appliquant aux idées les plus fausses, ou conduit par les hallucinations et les illusions des sens, il enfante des déductions à la fois logiques et insensées et par suite les actes les plus violents et les plus regrettables. A tous les degrés et dans tous les cas, de tels aliénés sont irresponsables et le médecin peut et doit, en toute sécurité de conscience, s’efforcer de les soustraire à des verdicts de condamnation qui atteindraient, non des criminels, mais des malades dignes de pitié. »
Nous avons insisté dans tes chapitres précédents sur 1 évolution fatale du délire chronique, qui poursuit sa marche inejcorabte sans pei-mettre aucun espoir de guérison. C’est assez dire que le traitement de la maladie est purement symptomatique, qu’il n’y a point de médication spécifique. 11 faut d abord ne point nuire au malade, se garder des modes thérapeutiques qui, sous prétexte de décongestionner le cerveau, ne font que débiliter 1e patient et fournir un ali-
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ment à scs préoccupations pénibles. Tel est l’emploi des purgatifs, du tartre stibié, des douches données d’une façon systématique et de la trépanation qu’un médecin étranger n’a pas craint d’employer récemment pour pratiquer l’excision des centres corticaux auditifs. La méthode d’intimidation si énergiquement défendue et appliquée par Leuret est définitivement abandonnée. On sait que le médecin de Bicétre conduisait le malade sous la douche et là, « l’obligeait à parler sensément », à renier ses convictions délirantes, obtenant, grâce à cet agent douloureux, des rétractations « arrachées à sa bouche, mais réprouvées par son esprit ». Dans le service de Baillarger on a expérimenté jadis, à la Salpétrière, la méthode de Hiffelsheim pour combattre les hallucinations. Le malade portait autour de la tète une série de petites piles réunies en couronne dont les pôles étaient appliqués aux oreilles : un courant galvanique faible traversait le cerveau dans son épaisseur ; ces essais n’ont guère donné de résultat. Moreau (de Tours) a proposé de combattre les troubles sensoriels par les agents thérapeutiques qui, comme le datura stramonium et le haschich, provoquent des hallucinations. C’était là une application de la méthode substitutive ; on espérait remplacer les
troubles hallucinatoires spontanés par d’autres provoqués et faciles à faire disparaître par la suppression du médicament. Ces tentatives ont également échoué : d’ailleurs ne sait-on pas que l’alcool, qui provoque lui aussi des hallucinations, ne fait que rendre plus actives celles du délirant chronique. L’emploi de l’arsenic (Lisle) n’a pas donné plus de succès.
Cependant, s’il est vrai qu’il n’existe pas un traitement du délire chronique qui puisse déraciner une psychose aussi solidement implantée dans 1 esprit des patients, il n’en faut pas moins traiter ces derniers en s’inspirant non point de vues théoriques, mais des indications variables avec chaque sujet et suivant les périodes de 1 affection. Les toniques, le fer, le quinquina, les applications hydrothérapiques, les alcalins,
I arsenic sont employés avec avantage quand l’état général du malade l’exige. Inutile d’insister sur l’importance d’une hygiène rigoureuse : ces aliénés, poursuivis par des idées d’empoisonnement, se nourrissent parfois mal, d’une façon insuffisante ou irrégulière ; ils prennent quelquefois des aliments d’une digestion difficile, d’où des troubles digestifs, cause euxmêmes d une exacerbation des idées délirantes.
II faut donc veiller à la régularité des repas et
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(les garde-robes, proscrire les mets indigestes, les sauces trop épicées, l’usage d’alcool, de liqueurs, de café, ordonner une promenade après chaque repas. Si le malade refuse de s’alimenter ou n’absorbe qu’une quantité d’aliments insuffisante, il ne faut pas hésiter à employer la sonde œsophagienne.
On voit quelquefois dans le cours du délire chronique survenir de l’excitation avec une activité plus grande des troubles sensoriels et du délire. Pendant ces épisodes dont l’intensité reste au-dessous de l’accès maniaque, on emploie avec profit les sels bromurés et les bains tièdes simples ou alcalins. L’insomnie sera combattue par le chloral. Le changement de milieu produit le plus souvent une rémission dans les troubles sensoriels : les voyages, les déménagements des malades sont d’ordinaire suivis d’une phase de tranquillité en général de courte durée.
L’indication primordiale, à laquelle doit répondre le méctecin consulté sur les mesures à prendre à l’égard d’un délirant chronique, c’est l’internement du malade, aussitéd que ce dernier devient dangereux. Lorsqu’il désigne et menace l’auteur de ses persécutions, lorsqu’il est arrivé à la phase des réactions violentes, la séquestration devient urgente, car de la menace à l’acte