LE DÉLIRE CIIRON’IQUE
quer. Il clevieiil do plus en plus nerveux et excitable ; un coup de sonnette le fait tressaillir ; la visite d’un étranger est un événement qui lui donne à réfléchir ; il se montre inquiet, soupçonneux ; chez les femmes surtout se manifeste parfois une jalousie inaccoutumée. Le patient croit remarquer certains changements dans la manière d’étre de son entourage ou môme des étrangers : il dort mal, perd l’appétit, montre moins d'aptitude pour ses travaux accoutumés ; à cette phase de la maladie il pouiTait être pris pour un hypochondriaque si déjà ne se manifestait chez lui cette tendance à chercher en dehors de lui, dans des influences étrangères, la cause des troubles divers qu’il éprouve: il ne veut point se croire malade, mais est déjà prêt à accuser autrui de ses souffrances vagues.
Peu à peu il lui semble qu’on l’observe, qu’on le regarde de travers, qu’on le dédaigne et qu’on 1e méprise ; il doute, reste hésitant au milieu d idées variées, acceptées d’abord, repoussées ensuite, admises peu à peu et donnant lieu enfin à dos interprétations délirantes. A cette époque de l’affection, les faits qui pour l’aliéné constituent le point do départ do son délire n ont, comme le remarquait Lasègue, qu’une valeur relative ; «ce ne sont ni de grandes portur-
ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
bâtions ni de profondes douleurs... il s’agit d’émotions personnelles insignifiantes aux yeux de celui qui reçoit leurs confidences... Provoqué par des faits qui mériteraient presque le nom de quineries, le délire ne s’accompagne pas de grands troubles du sentiment. » Le malade se demande parfois pourquoi on lui en veut, ce qu’il a fait, mais il ne pousse pas plus loin son enquête, ne recherche pas d’où lui viennent ces persécutions, ni quels sont ceux qui ont intérêt à lui nuire.
Le délirant chronique reste ainsi, parfois excité, d’ordinaire troublé, inquiet, préoccupé par les conceptions multiples qui commencent à l’assaillir. Tout ce qui sort du cercle étroit de ses préoccupations pénibles est pour lui non avenu. Les grands événements politiques, les pertes d’argent, les deuils de famille le laissent insensible : il a bien d’autres soucis, tourmenté qu’il est par le besoin de trouver dans les détails les plus insignifiants de la vie des preuves qui viennent confirmer ses inquiétudes. Il observe les moindres faits, saisit des allusions, comprend des mots à double entente, s’attribue les injures qu’on peut entendre dans la rue. Une personne qui oublie de le saluer, un geste qu’il surprend, un voisin qui tousse ou qui crache.
une porlc qui s’ouvre ou se ferme, un regard, un sourire, les chants des gamins, les cris des oiseaux, mille riens lui servent de prétextes pour lancer son imagination maladivement exaltée à travers une série d’interprétations imaginaires ; ce sont là pour lui autant de marques de mépris. Les témoignages de bienveillance ou d’affection deviennent des moqueries, le silence lui-même est une offense. Le vague peu à peu s’efface : à l’hésitation succède la certitude et fortifiées par toutes ces preuves, ses convictions deviennent inébranlables. Dans cet état d’esprit le patient, toujours sur le qui-vive, épie, écoute: tantôt il surprend dans une conversation une phrase qu’il s’attribue : c’est V interprétation délirante ; tantôt il se trouve blessé par tel mot insignifiant, mais dont le son présente quelque analogie avec une injure grossière, et qu’il confond avec celle-ci : c’est V illusion. Lasègue fait très justement remarquer que la croyance à une persécution n’est que secondaire : « Il y a là autre chose que l’exagération d’une tendance naturelle. Los esprits les plus craintifs ne sont pas les plus prédisposés ; c’est un élément pathologique nouveau introduit dans l’organisme moral. Les idées de persécution sont provoquées par le besoin de donner une explication à des impressions mor-
ENCYCLOI'ÉDIK SCIENTIFIQUE
bides probablement communes à tous les malades. » Un jour vient enfin où, chez ce sujet sans cesse aux écoutes, l'idée constante d’une persécution, la tension incessante de l’esprit, finissent par retentir sur le centre cortical auditif où les illusions de l’ouïe ont déjà révélé l’état d’éréthisme. La pensée suffit seule dès lors pour éveiller dans le centre sensoriel son signe représentatif, c’est-à-dire l’image auditive verbale : riiallucination de l’ouïe apparaît. La barrière est alors franchie, et le malade entre dans la seconde période, celle des hallucinations multiples de nature pénible, des troubles de la sensibilité générale et du délire de persécution.
Nous n’insisterons point longuement sur le mécanisme de ce trouble élémentaire si important dans le délire chronique, V hallucination. Les recherches anatomo-pathologiques, les expérimentations physiologiques contemporainesont, on lésait, démontré l’existence, dans lacouebe corticale grise du cerveau, de territoires assez nettement délimités et présidant à la production do tel ou tel mouvement, ou à l’enregistrement de tel ou tel ordre de sensations. Les centres sensoriels sont les seuls qui nous intéressent actuellement ; c’est dans ces centres, réunis entre eux et communiquant avec la région frontale par des
libres d’association, que viennent s’emmagasiner les images visuelles, tonales, olfactives, gustatives, tactiles, etc. Dans la théorie du mécanisme des hallucinations avancée par Tamburini, théorie qui concorde le mieux avec les données do la physiologie et de la clinique, Thallucination a pour siège ces centres perceptifs corticaux ; elle est causée par un état d’excitation, une sorte d’automatisme de ces centres. Quand cet éréthisme est suffisant, la décharge a lieu ; l’image tonale ou visuelle surgit, comme si elle était provoquée par une impression périphérique, et elle retentit sur les régions psychiques supérieures avec tous les caractères des sensations normales. Ce trouble sensoriel est la représentation tellement fidèle de l’image physiologique qu’il entraîne une conviction complète et que les malades ne peuvent admettre qu’il s’agisse là d’un phénomène pathologique : « c’est pour me consoler que vous le dites », répondent-ils au médecin qui cherche à les persuader de l’origine maladive de ces sensations ; et, si l’on insiste, on les irrite sans parvenir aies convaincre. Parfois, comme nous l’avons vu, c’est la région antérieure qui finit par éveiller dans le centre perceptif 1 hallucination ; c est en sens inverse que se produit alors le phénomène et une pensée tenace.
E^iCYCLOl'KDIE SCIENTIFIQUE
continue, toujours la mùme, exerce à son tour une action puissante sur le centre cortical et appelle l’image ; celle-ci se produit enfin, mais son ajiparition est alors secondaire.
Au début, l’halluciiiation de l’ouïe n'est point une hallucination verbale ; elle se borne à reproduire des sons peu complexes : ce sont d’abord des « bourdonnements », des « bruissements», des « cloches » ; puis viennent des « voix basses », des « chuchotements » ; « on parle si bas, dit le patient, que je ne comprends pas ». Enfin, ce sont des mots isolés prononcés à haute voix, quelquefois des mots de langues étrangères si l’halluciné connaît plusieurs langues ; parfois ce sont des syllabes d’une langue inconnue. Une de nos malades entendit pendant un an des paroles qu’elle ne comprenait pas et pensait être devenue folle. L’éréthisme du centre auditif s’accroît avec les progrès de l’affection : toute sensation auditive, quelle qu’elle soit, suffit pour provoquer l’hallucination verbale. Les bruits rythmés ou continus, le bruit de l’eau tombant dans une baignoire, les battements du cœur, le bruit des roues de wagons, le tic-tac d’une pendule scandent ainsi des phrases : « Vous a-vez rai-son.... co-chon. » Les voix comme les appellent les malades, peuvent aussi se produire sans provocation sensorielle
LE DÉLIIIE CHUONIQUE
d’aucune sorte ; le patient les entend dans le silence le plus profond comme au milieu du bruit ; elles se manifestent constamment, la nuit, le jour ; elles viennent de tous côtés, du sol, des murailles, du plafond, du plancher, des cheminées aussi, parfois de distances très éloignées. Ces voix, accompagnent l’halluciné dans la rue, le poursuivent de leurs outrages ou de leurs lazzis ; s’il se retourne il ne voit personne. La vue ne se fait point complice des troubles sensoriels auditifs, les malades entendent leurs ennemis, mais ne les voient que très rarement ; on comprend ainsi l’expression dont se servent si souvent les délirants chroniques pour désigner leurs voix : mes invisibles. Tantôt ces voix ne se distinguent par aucun caractère des paroles réelles entendues par le patient ; tantôt, au contraire, certains malades diiïérencient les « voix naturelles » des hallucinations, des « voix hypnotiques ». Ces dernières, nous expliquait l’un d’eux, sont basses et, transmises par les tuyaux de la police de sûreté, s’accompagnent d’un bruit de papote-
ment : pap ! pap ! dû au bruit des lèvres dans le tuyau. »
Dans quelques cas le sujet remarque et raconte avec étonnement que toutes ses pensées sont lepercutées immédiatement partout ainsi que par
KNCYCLOl'KDIE SCIENTIKIQUE
un écho. C’est le phénomène de i'écho de la pensée. Parfois « les voix » répondent aux pensées du patient. « Tout ce que je pense, je l’entends aussitôt au loin, disent ces hallucinés : on me vole, on me prend mes pensées. » Un malade, écrivant à son frère pour lui demander de le faire placer dans une maison de santé, le priait instamment de choisir lui-môme l’établissement, et de ne point lui faire connaître quelle devait être sa nouvelle retraite : « S’il le savait, sesennemis, qui le tiennent à l’état d’hypnotisme, l’apprendraient à leur tour, puisqu’ils s’emparent de sa pensée, et pourraient le suivre dans sa nouvelle résidence, tandis qu’ils seront dépistés s’il ignore lui-mème où il va. »
Parfois aussi, chaque acte du patient est énoncé à voix haute, l’idée qui l’accompagne à l’état physiologique suftisant pour éveiller l’image auditive correspondante ; le malade entend dire quand il se déshabille : « tiens, il enlève sa chemise, etc. ». Souvent les troubles sensoriels ne laissent pas au malheureux un instant de répit : persiflages, injures, accusations infâmes, menaces, se succèdent sans trêve ni repos. Un de nos malades, rentier, âgé de 46 ans, assez instruit, se plaignait d’étre « hypnotisé par l’ouïe » des façons les plus diverses : « Comme il marche
LE ÜÉLIHE CMIIONIQUE 51
hien, disait-on parfois, comme il est fort ; il pose. » Quelquefois on se contentait d’énoncer tous ses actes : .« le voilà qui prend son mouchoir, etc. » Puis c’étaient des « voix énervautes » qui l’exaspéraient par la répétition incessante des mômes injures et le privaient complètement de sommeil : « tu n’es qu’un saligaud, lui criaiton, un pédéraste, un faux républicain ». Tantôt c’était à sa famille que Ton s’attaquait: « Ton frère a violé une petite fille » ; « tous ceux que j’ai aimés ou que je puis aimer encore, écrivait ce malheureux halluciné, ma mère, mon père, tous les miens ont été systématiquement et sans pitié traînés dans la boue, et cela d’une façon si révoltante que ma plume se refuse à le consigner ici. » Certaines voix lui conseillaient le suicide : « Si j’étais toi, je me tuerais, je me jetterais par la fenêtre, je me poignarderais. » Elles lui proposèrent un jour de l’empoisonner et il accepta. On s’imagine aisément l’état de souffrance morale intolérable dans lequel finissent par se trouver les malades assaillis sans relâche par des troubles sensoriels aussi pénibles. « Cette pluie de chuchotements, écrit l’un d’eux, vous arrivant constamment dessus, finit à la longue par avoir quelque chose de grotesque et de monstrueux à la fois. »
î)2 ENCYCLOI’KDIE SCIKNTIKIQUE
Quand la maladie progresse, le centre cortical s’émancipe : des mots, des phrases, des monologues se produisent en dehors du courant d’idées du sujet; si bien que celui-ci, pensant à autre chose, est interpellé par ses ennemis : il répond, et alors s’établit un dialogue entre le patient, représenté par le lobe frontal, et l’interlocuteur, cantonné dans le centre auditif cortical. Plus tard encore l’indépendance du centre sensoriel devient plus grande, il fonctionne en quelque sorte automatiquement et le sujet assiste comme un étranger à des conversations dont il ne se doute pas faire les frais. Il y a un accusateur, puis un défenseur ; une voi.x injurie, une autre encourage ; enfin, comme dans la comédie antique, un troisième groupe de personnages intervient : c’est le chœur, le peuple qui porte son jugement sur les dilîérents faits énoncés. Quand l’injure est plaisante et malicieuse, le chœur rit et se moque ; il proteste si elle dépasse la mesure et approuve les paroles du défenseur. Une de nos malades traîne eonstamment avec elle, depuis quinze ans, une troupe de ce genre; un jour, tandis que son défenseur relevait vertement un mauvais propos de ses ennemis, elle fut prise d’un accès de toux suivi d’expectoration. Elle entendit aussitôt son défenseur lui
LE DÉLIUE CnUONlQUE
dire d’un ton irrité: n cochonne, pourquoi me cracher au visage? » et, à partir de ce moment, il cessa de la protéger.
11 nous reste à étudier un curieux phénomène hallucinatoire que l’on observe quelquefois. Les hallucinations affectent habituellement les deux moitiés symétriques du même sens ; c’est-à-dire que l’halluciné, comme l’homme normal, entend des deux oreilles, voit des deux yeux, perçoit, en un mot, des deux côtés les images subjectives qu’il extériorise. Dans quelques circonstances, ainsi que Calmeil, Moreau, Michéa et bien d’autres l’ont signalé, l’hallucination est unilatérale et frappe l’une des parties similaires de l’appareil sensoriel. C’est par un œil, par une oreille, par un côté du corps seulement que le patient se trouve influencé. Ce que nous savons des centres perceptifs de la couche corticale nous rend parfaitement compte du phénomène, et l’on comprend qu’une excitation localisée à un hémisphère se traduise par des troubles sensoriels unilatéraux. Un de nos délirants chroniques nous donnait une ingénieuse explication de ses hallucinations unilatérales : son ennemi, disait-il, tenait à la main un miroir concave sur lequel il pouvait voir l’image du patient ; il lui plaçait alors un tube sur l’oreille et le malade enten-
54 ENCYOLOl’KDIE SCIENTIFIQUE
(lait immédiatement du côté correspondant les propos les plus injurieux.
Les hallucinations auditives ne font jamais défaut dans le délire chronique ; elles en sont un des éléments symptomatiques les plus importants, sans être d’ailleurs exclusives d’autres troubles sensoriels... Avant d’aborder l’examen de ces derniers, nous devons ajouter que, chez certains sujets, l’excitation du centre cortical auditif finit par se propager au centre moteur du langage qui lui est si étroitement uni à l’état physiologique. Le fonctionnement quasi-automatique de ce dernier centre donne lieu k ces phénomènes intéressants désignés du nom (^hallucinations psychiques (Baillarger) ou motrices verbales (Ribot) : « des voix intérieures, disent les malades, parlent silencieusement dans l’estomac, dans la gorge; ils entendent des voix qui ne sont pas des voix, qui ne résonnent pas aux oreilles. » 11 s’agit là en réalité d’un phénomène, non point sensoriel, mais psychomoteur, provoqué plus ou moins directement par l’hallucination auditive.
Peut-être pourrait-on expliquer la prédominance habituelle des hallucinations auditives dans le délire chronique en s’apj)uyant sur la genèse de l’alîcction. On sait que l’hallucination