I.r. ÜKMHE CIIHONIQUE
n’est pas primitive, qu’elle n’apparaît qu’après une longue période d’incubation, nous dirions volontiers de provocation : le patient obsédé par ses idées de persécution, sans cesse aux écoutes, adapte d’abord les sensations audlt^^es normales à ses idées délirantes (illusions) ; enfin, se produit l’hallucination de l’ouïe. Celle-ci ne surgit donc pas d’emblée, elle a nécessite pour ainsi dire un long apprentissage.
En somme, au délire d’abord intellectuel s’associent les troubles du sens en rapport le plus intime avec l’intelligence : l’ouïe malade entend son délire comme nous entendons mentalement notre pensée. On sait qu’il est des types psychologiques divers, suivant la prédominance des représentations mentales, soit visuelles, soit auditives, soit psychomotrices (les visuels, les audiiifs, les moteurs.) — L’apparition, chez certains délirants chroniques, d’hallucinations motrices verbales et visuelles doit être rapportée au rôle, plus important chez eux, des représentations mentales correspondantes.
Les troubles de la sensibilité générale sont très fréquents ; d’après M. Falret, ils se montreraient seulement à la troisième période de la maladie alors que les hallucinations de l’ouïe débuteraient à la deuxième. Nous ne partageons pas
EXCYCLOI'KUIE SCIENTIFIQUE
celte opinion : ces phénomènes apparaissent quelquefois en même temps que les hallucinations de l’ouïe ; ils peuvent même les précéder et faire naître les idées de persécution. Les malades disent jqu’ils ont des insectes grouillant entre la peau et les muscles, que leurs ennemis les brûlent, les piquent, les magnétisent, quelques-uns les endorment, leur donnent des gaz, que les « rongeurs et les vampires les dévorent en dedans, leur prennent le sang ». Celui-ci est « saigné à distance de son électricité propi’e, de son influence vitale » ; celui-là cesse de partager le lit de sa femme que l’on a chargé d’électricité pour lui donner des secousses. Les patients sont encore « piqués par des jets de vitriol », « pilés par l’action magnétique ». L’un se plaint qu’on lui empoigne le gosier magnétiquement jusqu’à l’étrangler, l’autre qu’on le fasse tomber en léthargie par une poudre. Une de nos malades racontait qu’à l’aide d’un instrument on faisait vibrer les plumes de son lit qui s’agitaient comme vivantes. Chez certains sujets les troubles de la sensibilité générale revêtent une intensité inaccoutumée s’accompagnant de névralgies, de sensations viscérales, d’hallucinations génitales permanentes. Ces cas correspondent à la forme cérébro-spinale de Scbüle : « on aspire
LE DÉLIHE CIIHONIQUE
et OU refoule le san^ des vaisseaux du patient ; dans son corps s’agite un chat dont la fourrure le chatouille ». Une de nos malades sent « comme de la chair s’adaptant à sa propre chair, sans toutefois se confondre avec elle... mais vu la distance de ceux à qui on l’emprunte, elle lui revient à peine tiède... elle n’est pas plus tôt adaptée qu’un instant après on la lui retire ».
Les hallucinations génitales jouent parfois un rôle des plus importants dans le délire, surtout chez la femme ; les hommes n’en sont d’ailleurs pas exempts. Chez certaines délirantes chroniques môme, les troubles de cette nature, par leur intensité et leur continuité, relèguent au second plan les hallucinations auditives. Les patients prétendent être l’objet d’outrages odieux sans cesse répétés ; les femmes se plaignent qu’on les viole, qu’on se livre sur elles à des actes obscènes, jusque dans leur lit, à côté de leur mari. Elles imaginent mille moyens pour se soustraire à ces tentatives... l’une s’emmaillotait tous les soirs pour se mettre à l’abri des souillures de ses ennemis ; une autre, se couchait sur le côté, plaçant tout le bassin dans une marmite pour se protéger contre « ses exécrables tourmenteurs qui, toutes les nuits, disaitelle, lui introduisaient des corps étrangers de
ENCYOLOI'ICniE SCIENTlKiyUE
toutes sortes dans les parties sexuelles ». Des idées de grossesse peuvent aussi se montrer: une délirante chronique, qui avait eu durant la période de persécution des troubles très accusés du sens génital, prétendait, une fol^ arrivée à la période ambitieuse, qu’elle était enceinte et qu’elle allait bientôt donner le jour à un prince.
Les hallucinations de l'odorat ne sont pas non plus chose rare : le sujet perçoit des odeurs d’urine, d’excréments, de soufre, de gaz méphitiques, de phénol, etc. Il existe aussi parfois des troubles de la sensibilité gustative: les malades parlent d’empoisonnement, de saveurs métalliques, de goût d’arsenic, de narcotiques versés dans leurs boissons. S’aglt-il là réellement d’hallucinations ou simplement d’illusions provoquées, par exemple, par un état défectueu.x de l’appareil digestif? La chose est assez diflicile à élucider. Quoi qu’il en soit, ces troubles sensoriels peuvent amener le délirant cbronique à refuser tout aliment par crainte du poison.
Les hallucinations de la vue, les moins fréquentes, en dehors bien entendu de toute intoxication alcoolique coexistante, ne sont cependant pas absolument rares, bien que leur existence ait été niée par Lasègue, par Legrand du Saulle et par M. Falret. A la vérité, le plus communé-
LE DÉLIRE CIIUONKJUE
ment, l’éréthisme qui, du centre auditif, s’est étendu aux autres territoires sensitifs et sensoriels, épargne le centre visuel, si sensible en revanche aux agents toxiques. D’ordinaire, comme l’a ü'ès justement fait remarquer Laségue, le malade ne « se sert même pas de la vue dans la mesure légitime et raisonnable. La plupart s’indignent de ce qu’on les suppose capables d’avoir des visions. » Cependant, il est des cas où, en l’absence de toute complication (intoxication, névroses, maladies organiques^ des hallucinations visuelles se montrent dans le cours du délire chronique. Ce sont sans doute les moins fréquentes de tous les troubles sensoriels ; leur importance est presque nulle dans la genèse du délire, mais enfin ils existent; habituellement les ballucinations de la vue sont éveillées par une idée obsédante. Nous avons récemment observé chez une malade internée depuis trois ans, en cellule depuis plusieurs mois, des hallucinations visuelles très nettes : son persécuteur lui apparaissait, tantôt ne laissant voir que ses yeux, tantôt montrant sa face et exécutant des grimaces.
La conscience du patient ne tarde pas à être envahie par les éléments sensoriels morbides dont nous venons de voir l’importance et la
KNCYCLOI'ÉDIK SCIENTIFIQUE
multiplicité. Ce sont là les seuls matériaux que veuillent mettre en œuvre une intelligence et une imagination qui n’ont rien perdu d’ailleurs de leur activité et qui ne la font plus servir désormais qu’à la systématisation de leur délire. Les idées de persécution sont à tout instant confirmées par des interprétations fausses ; les faits les plus insignifiants sont travestis de façon àpouvoir s’adapter au délire du malade. Les patients prétendent qu’on les observe continuellement, que les murailles sont percées de trous par où on les épie, que les mendiants, les voisins, sont autant d’espions ; les ménagères se plaignent qu’on les précède chez les fournisseurs pour leur faire payer leurs achats un prix exorbitant, etc. On voit ainsi, parallèlement à l’extension et à l’intensité progressive des troubles hallucinatoires, et grâce à l’enchaînement des interprétations délirantes, les idées de persécution acquérir chaque jour une précision plus grande ; c’est ainsi que le délire se coordonne et s’implante plus profondément dans l’esprit du sujet.
Les idées délirantes considérées dans leur ensemble suivent une marche régulière : d’abord vagues, dilfuses, très étendues, elles se circonscrivent, se limitent et deviennent, à la longue, nettes et jirécises. Le patient s’interroge : il veut
LE DELIIIE ClIKOXIQlIE
savoir ([uels sont ceux qui le persécutent ainsi, ])ar quelles pratiques mystérieuses ils agissent sur lui, et quel but ils poursuivent en le torturant comme ils le fout. « Ils m’en veulent, on me poursuit », telles sont les locutions vagues et indéfinies dont se servent au début les persécutés ;le délire est alors mal formulé et le malade ne désigne ses ennemis que par des termes sans précision. Plus tard, ses accusations deviennent plus nettes, et, comme auteurs des tourments qu’il endure, il dénonce un groupe d’individus, une association quelconque, de préférence une société à laquelle son imagination attribue un pouvoir redoutable : c’est la police secrète, ce sont les francs-maçons, les jésuites, les médecins, les teinturiers, etc. Le délire va ainsi se systématisant chaque jour davantage.
Le caractère insolite des troubles divers qui tourmentent les hallucinés les porte à considérer comme les agents immédiats de leurs souffrances « la physique », les grandes forces naturelles, l’électricité par exemple, et, dans un autre ordre d’idées, les puissances occultes, la magie, la sorcellerie, les diables, les esprits. D’autres sont, pour ainsi dire, à l’alfùt des découvertes nouvelles dont le côté mystérieux leur permet de s’expliquer plus facilement les sensations
lONCYCLOl’KDIK SCIENTIFIQUE
étranges qu’ils éprouvent : ils parlent de télé- ])lione, de inicrobos, de magnétisme, d’hypnotisme, de suggestion, d’alcaloïdes, de bave de fou, d’expériences tentées par les médecins, d’inoculations, d’injections de lymphe, etc.
Les motifs pour lesquels les patients prétendent être poursuivis sont aussi divers que le sont leurs persécuteurs, aussi variés que les nombreux moyens que ces derniers emploient contre eux. L’un affirme que c’est l’Internationale qui le tourmente pour n’avoir pas voulu prendre part ù la Commune ; l’autre se plaint qu’on la fasse tomber en léthargie pour abuser d’elle ; celui-ci pense que ses ennemis ii’ont d’autre but que de l’affoler pour obtenir de l’argent ; celle-là que son mari veut se débarrasser d’elle, qu’on veut la rendre folle ; une autre est convaincue que toutes les persécutions sont l’œuvre d’un voisin jaloux qui veut amener le désordre dans son ménage ; d’autres encore supposent une vengeance d’amoureux éconduit; quelques-uns croient qu’on s’empare de leurs pensées pour faire un livre, etc. Enfin, de déduction en déduction, le délirant chronique arrive à se former une conviction inébranlable. Bientôt il n’hésite plus ; la lumière se fait : l’heure approche des réactions dangereuses. L’halluciné dénonce
UE DÉUIHE CHHONiyUE
comme dirigeant toutes les persécutions un personnage déterminé qu’il va rendre responsable de ses souIlVances. A ce moment, fait important, non seulement dans la marche du délire mais encore au point de vue pratique et médico-légal, le patient change d’attitude: après s’être défendu, il commence à attaquer lui-même ses prétendus ennemis.
Nous sommes ainsi amenés à parler des divers modes de réaction du délirant chronique. Pendant un certain temps, le malade n’est pas dangereux il passe ses journées à sa fenêtre pour épier ses voisins ; il cherche surtout à éviter ses ennemis : il quitte son atelier ou son administration, il déménage sans cesse, espérant dépister ses persécuteurs ; quelques-uns changent de nom. Ceux qui le peuvent entreprennent des voyages plus ou moins lointains ; ce sont les aliénés migrateurs de Foville : « Pour me dégager, dit l’un d’eux, j’ai été à l’isthme de Suez, et je n’ai pas réussi ; c’est inouï, c’est vrai. » Ceux qui ont des craintes d’empoisonnement achètent leurs aliments à différents endroits, chez des marchands éloignés de leur domicile ; ils prennent des précautions infinies dans la préparation de leur nourriture ; ils font leur cuisine eux-mêmes, ou changent souvent de res-
Üi
KXCYCLOI’ÉDIK SCIliNTlKiyUK
lauriint; ils ne se servent de l’eau qu’ils l)oivcnt qu’après des examens minutieux; ils vont la chercher à la fontaine à la pointe du jour, avant môme l’arrivée des ménagères. L’un de nos malades, pour échapper aux décharges électriques, s’était entouré d’un corset muni d’aimants et portait des chaussettes de soie. Quelques-uns commettent un délit pour se faire arrêter dans l’espoir que la justice prendra leur cause en mains ; il en est qui vont se livrer au commissaire de police prétendant être sous le coup d’un mandat d’arrêt.
A cetle période, assez courte chez quelquesuns, succède une phase de défense active: ces malheureux se plaignent partout, aux commissaires, au Procureur de la République, aux autorités, aux personnages en vue ; ils recherchent des ju’otecteurs. L’un d’eux pose sa candidature aux élections municipales, et fait imprimer des affiches, pour signaler à l’indignation publique « l’elîroyable crime qui s’est abattu sur lui. Si vous votez pour moi, dit-il, de par votre Amtc vous protesterez contre la sinistre horreur de la communication électromagnétique à grande distance ». Un grand nombre portent au Laboratoire municipal, pour les faire analyser, des bouteilles contenant leurs boissons ou leurs déjec-
lions (crachats, urines, matières fécales). Chez eux, ils se harricadent, restent des mois entiers sans clianger de linge, doublent leur porte d’une harre de fer, houchent tous les orifices, tapissent quelquefois les murs et les fenêtres de leur chambre, de papier, de journaux. Enfin, il en est qui, lassés de soutenir une lutte inégale contre leurs ennemis, se désespèrent et ne voient plus de refuge que dans la mort.
Mais d’autres, plus nombreux, fatigués par les outrages incessants, persuadés que leur vie est en danger, s’arment, et dès lors deviennent très dangereux. La nuit, ils se lèvent, allument leur lampe et s’en vont, le revolver au poing, guetter dans l’escalier. Une de nos malades portait toujours sur elle un stylet, afin de se défendre contre les agents des mœurs, qui, disaitelle, la suivaient sans cesse, cherchant à la prendre en défaut. Souvent ces sujets, sous le coup d une hallucination, frappent un passant d’un coup de parapluie, d’un coup de couteau, quelquefois tirent un coup de revolver. Ils désignent alors par leur nom les gens qui les poursuivent,
I s eui font des menaces, s’acharnent après eux, eur écrivent des lettres injurieuses, les provoquent, les épient, les surprennent isolés, se précipitent sur eux, et jieuveii t même les tuer. Parmi
G6 ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
les malades que nous avons observés, l’un avait tiré deux coups de revolver sur sa maîtresse ; un autre avait réuni un soir trois amis et les avait frappés à coups de couteau ; un troisième avait tiré cinq coups de revolver sur sa femme. Quelquefois cette réaction dangereuse a mis longtemps (\ se manifester ; il a fallu que le patient fût poussé à bout par des attaques continuelles contre son honneur et son existence ; mais on la voit parfois, suivant le caractère du délirant chronique, arriver plus rapidement et se montrer dès le début de la deuxième période. Les moyens d’attaque de ces persécutés peuvent être aussi des récriminations, des procès : une malade porte des accusations contre un prêtre ; une autre exhorte les ouvriers à la révolte, les persécutés mystiques font dire des messes pour conjurer les influences diaboliques. En résumé, le plus souvent, le malade réagit successivement des façons suivantes : il fuit, il se défend ; il attaque.
Le délirant chronique reste ainsi plusieurs années halluciné et persécuté, puis le délire finit par se stéréotypor : le patient crée des néologismes^ ne trouvant plus dans le langage ordinaire des mots convenant au monde de sensations nouvelles dans lequel il vit. L’un est éwié-
tisé, l’autre reçoit des gylades de strychnine ; un autre entend des bruits de papotement^ un langage conventionnel. Il en est qui accusent les fouinards, les locustins, la désanscullation, la on leur prend leurs in ions
(leurs facultés). « C’est 1e plus sinistre tue-peuple-à-tas qui ait jamais été inventé, dit celui-ci, en pai'lant de l’action magnétique ; celui-là, dont les ennemis surprennent la pensée, se plaint que 1 on contacte son cerveau, qu'on lui fasse sauter la casquette, etc. »
A cette période de l’alïection, les souffrances physiques et morales que le délirant chronique endure sans trêve ni merci, les luttes inégales qu’il livre contre des persécuteurs qui disposent de forces mystérieuses, ses anxiétés continuelles, l’ont souvent profondément transformé. Sous l’influence de l’inanition, de l’insomnie et des troubles de nutrition consécutifs à ses préoccupations pénibles, l’état général du patient peut devenir mauvais. Le malade est alors parfois pâle et anémié ; les épreuves douloureuses auxquelles sa sensibilité morale est sans cesse soumise, cette manière de surmenage de tous ses centres sensoriels et sensitifs, celle tension constante de l’esprit finissent par produire des phénomènes d’épuisement nerveux, des troubles
EXCYCLOPKDIE SCIENTIFIQUE
neurasthéniques. Il existe de la faiblesse d’un ou de plusieurs membres, des névralgies, des sensations de froid ou de chaleur, des altérations de la vue ; le patient voit les objets plus forcés, etc. Mais ce qui préoccupe parfois davantage le malheureux, c’est un sentiment d’arrôt de la pensée, de torpeur intellectuelle, de vide cérébral ; l’activité des processus psychiques est plus ou moins modifiée. Ces troubles fonctionnels fournissent un nouvel aliment au délire : le malade prétend qu’on lui soutire la cervelle ; « on l’empèche de penser, on lui retire ses pensées élevées, on lui prend son intelligence, on lui enlève Vintusion de la perspicacité ; on lui paralyse le cerveau ; il se sent près de perdre la raison ».
L’attitude du délirant chronique est alors caractéristique : traqué jour et nuit par des ennemis invisibles mais toujours présents, qui l’abreuvent d’outrage, le torturent, l’endorment et le réveillent à leur guise, pénètrent ses pensées les plus intimes, il cherche en vain, par mille subterfuges, à se mettre à l’abri de ses « tourmenteurs » ; il s’enveloppe la tète de fichus et de châles, se voile la figure, se bouche les narines, se frotte les yeux et le nez, remplit sa bouche de papier ; on le voit parfois prendre les
positions les plus étranges, le corps plié en deux, une main énergiquement appliquée sur le sommet de la tète pour entraver Faction du « rouleau qui est impliqué sur le crâne. » Quelquesunsaccomplissent des mouvements de salutation, ou de flexion brusque de la tête ; d’autres impriment par moments à leur corps de violentes secousses, comme pour repousser un contact odieux. Ils passent la nuit tout habillés, sur une chaise, luttant contre le sommeil. Parfois dans leurs écrits les malheureux jettent un cri de détresse : « Depuis quatre ans je n’ai pas eu, ni jour, ni nuit, sauf des fragments de sommeil, vingt minutes, cinq minutes de liberté... pas cinq minutes sans sentir l’ignoble contact magnétique. Usé par ces quatre ans et demi de martyre, je suis aujourd’hui dans un état hideux et plus qu’incroyable. » Le monde réel n’existe plus pour le malade dominé par un délire auquel les troubles sensoriels fournissent sans cesse de nouveaux aliments. Tout entier à ses souffrances, indifférent à tout ce qui ne peut servir à la systématisation de ses conceptions délirantes, il fait preuve en toute circonstance d’un égoïsme démesuré, mais justifié pour ainsi dire, et dont on ne saurait s’étonner. Il garde vis-à-vis de tous une attitude empreinte de défiance, refuse par-
ENCYCLOPKDIE SCIENTIFIQUE
fois et durant plusieurs mois de donner aucune espèce d’explication, sinon en présence d’un magistrat, ou ne répond qu'avec des réticences, elles-mêmes bien caractéristiques aux questions que lui pose le médecin : « Vous le savez bien », s’écrie-t-il avec amertume, comme si l’univers entier était au courant de ses tourments. Malgré tout, dans la majorité des cas, la lucidité persiste ; la mémoire est intacte, l’intelligence n’est point gravement touchée : le. malade peut soutenir une conversation, rédiger des écrits avec les apparences de la raison.
Faisons remarquer, avant do terminer ce qui a trait aux troubles sensoriels et sensitifs, l’importance fondamentale du caractère pénible du délire ; cette disposition générale aux préoccupations tristes déteint sur toutes les idées et toutes les sensations du malade : ses interprétations délirantes, ses illusions, ses hallucinations ne sont que le reflet de tendances primordiales, et si, parfois, une hallucination paraît être le point de départ du délire, on ne doit pas oublier les dispositions morales qui la précèdent.
Voici un exemple de l’aspect symptomatique et de la marche progressive du délire chronique : il s’agit d’un homme âgé de 05 ans dont le délire dure depuis déjà une trentaine d’années. Entré
pour la première fois à Sainte- Anne en 1873, il y est revenu à cinq reprises différentes et toujours le même délire évolue. Ce sujet, dont l’état mental avait paru normal jusqu’à l’âge de 30 ans, eut d’abord à traverser une longue période d’incubation, puis il devint et resta durant plusieurs années halluciné et persécuté et entra enfin dans la période ambitieuse où il se trouve encore actuellement.
Dans la famille de G. . . , sur laquelle nous avons eu des renseignements circonstanciés, il n’existe point de tares nerveuses : seule une sœur est sujette à des crises convulsives. Rien dans les antécédents personnels du malade, dont nous connaissons l’existence année par année, ne révèle un sujet prédisposé. Intelligent et travailleur dans l’enfance et la jeunesse, il exerça plus lard la profession de clerc d’huissier ; il fut toujours dans les meilleurs termes avec son patron qu’il remplaçait pendant ses absences. Il se maria à 31 ans ; c’était, dit sa femme, un homme d’un excellent caractère, d’humeur gaie, aimé de ses collègues. Mais le ménage ne fut pas longtemps heureux : G... ne tarda pas à devenir pointilleux, sombre, boudeur ; c’est à peu de temps de là que semble remonter le début de sa maladie. En 1837, il avait alors 34 ans, il re-
ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
marqua des malversations à l’étude ; ses camarades commençaient h le regarder de travers, semblaient se méfier de lui et le prendre pour un mouchard. Quittant alors son emploi, il resta chez lui et travailla à la machine à coudre avec sa femme ; mais il ne s’occupait que d’une façon très irrégulière ; toujours inquiet, en mouvement, il sortait, rentrait, montait et descendait sans cesse l’escalier. Bientôt les voisins se mirent de la partie: ils tenaient, disait-il, de mauvais propos sur son compte ; toutefois G... prenait patience, n’y prêtait pas encore grande attention. A cette époque, il eut des soupçons sur la conduite de son heau-frère vis-à-vis de sa femme. En 1839, après avoir assisté à une séance de magnétisme, il eut pendant vingt-quatre heures mal à la tête ; il comprit alors qu'on pouvait faire du mal par le magnétisme. Il ne tarda pas à sentir qu’on lui envoyait de la « teinture électrique et du magnétisme ». A peu de temps de là il a commencé à entendre de mauvaises paroles : « Voilà un cocu qui passe, etc. » De 1860 à 1870) il a été presque constamment « tourmenté, touché par leurs machines » ; mais il ne soupçonnait pas qui pouvait le faire. 11 entendait dire : « si un ne suffit pas, on se mettra quatre, cinq, même cent mille, s’il le faut ». Sa femme se souvient qu’en 1869
il ne sortait plus sans une arme dans sa manche. Un soir, il prit une grosse clef et revint quelques heures après, la figure pâle, la chemise ensanglantée, disant : « Celui-là ne me traitera plus de cocu, je lui ai fendu la margoulette ».
En 1870, il se retira chez sa sœur ; bientôt il ne voulut plus parler à son heau-frère que les « chuchotements » lui désignaient comme l’amant de sa femme. De retour à Paris en 1871, il n’eut bientôt plus un moment de répit : debout toutes les nuits, il s’installait dans un coin, observant fixement de côté et d’autre. Il ne voulut plus partager le lit de sa femme, ni lui toucher la main : « ils l’ont pestiférée, disait-il, et veulent s’en servir comme de transmission pour m’atteindre moi-môme. Ils la chargent d’électricité pour me donner des secousses. » A la moindre observation de celle-ci, il répondait que c’étaient « les pétroleuses » qui la faisaient parler. Persécuté constamment par le magnétisme et l’électricité. G... s’entoure alors de toutes sortes de précautions, achète une ceinture de Pulvermacher, isole son lit sur des pieds de verre, porte des chaussettes de soie, un corset muni d’aimants, etc. En 1873, il va se plaindre chez le commissaire qu’un professeur de magnétisme, son voisin, agit sur lui par l’électricité, « ça
ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
craque dans ses membres, ça l’empôche de dormir. On dirige vers lui des jets de lumière électrique, ça lui fait venir la poitrine toute violette ; ça vient des fenêtres du voisinage, mais il ne connaît pas les personnes. >; Dans l’escalier on lui disait des mots à double entente : « Parler est d’argent, le silence est d’or. Prudence est mère de sûreté. » Enfin on l’arrête, il entre à l’asile, d’où il sort quelques mois après, plus tranquille, mais toujours délirant. En 1873, nouvelle ai’restation : il commence à croire que les persécutions sont organisées par son beau-frère. Celui-ci, disait-il, avait autrefois faitdissoudre des allumettes dans du vin qu’il lui avait fait boire. En 1878, il est arrêté parce qu’il porte à la Préfecture de police des bouteilles dans lesquelles il avait craché, qu’il avait ensuite cachetées, et qui contenaient d’après lui du poison. Il restait des mois entiers sans se laver, sans changer de linge, ne se servant jamais d’eau sans la faire bouillir, de peur d’être empoisonné. A l’asile, il écrit constamment sur des petits papiers qu’il conserve à titre de documents. En 1880, les mêmes tourments continuent : « 11 n’a pas voulu faire partie de la Commune (le fait est e.xact), aussi les « barricadeurs », « l’Internationale », dont les chefs sont teinturiers corroyeurs, etc., etc.,
lui jettent de « la teinture électrique », de la « pourriture électrique », lui envolent « de la bave do fou, de la pourriture qui pue le fou. Tout cela marche par la délirante. Ce sont des somnifères, la morphine, le vitriol ». En 1883, il a su que c’était T... et et les teinturiers qui le tourmentaient : en passant devant une teinturerie, il se sentit piqué par un jet de vitriol rose, et reçut une fusée de couleur verte, également désagréable ; ce sont « les retours de Nouméa ». Ils se servent aussi de photographies électriques : ils lui font voir des masques de chien, de cheval, etc. 11 entend des injures de toutes sortes, il dialogue avec ses insulteurs, qui apprennent qu’ils lui ont fait périr son père à l’aide d’un cheval « vertigeté » (son père a été tué en voulant arrêter un cheval emporté ; sa mort lui avait paru jusqu’alors très naturelle). Un de ses enfants, mort à quatre ans, a été tué par la pourriture électrique. Il entend les conversations de ses insulteurs entre eux : « Ils injurient le gouvernement ; ils appellent le Président « Sadi-Ruine » ; la République « Ruine publique » ; ce sont des communards qui lui en veulent parce qu’il a refusé d’ôtrc des leurs. »
Il y a plus de dix ans on lui a, dit-il, promis 23,000fr. comme indemnité des souffrances qu’on
ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
lui a fait subir. Les uns l’injurient, d’autres le soutiennent en lui déclarant qu’il doit recevoir une somme en dédommagement ; « il faut qu’on le paye puisqu’on l’a tourmenté ». Depuis deux à trois ans, il est question de 75,000 fr. : « l’Internationale est assez riche pour payer tout cela ; ils ont des millions, des propriétés cachées partout, ils peuvent bien l’indemniser ». Dans le service, il est réticent, inquiet par moments, de temps à autre, il a des hallucinations et des troubles de la sensibilité générale, mais il s’en défend : « Je n’ai plus rien, dit-il, ce sont des niaiseries ; ce n’est plus comme autrefois. Du reste, je sais à quoi m’en tenir, je me résigne maintenant ; que voulez-vous que je fasse ; je les laisse dire, ça ne m’avance à rien de les écouter ; j’ai 65 ans et il y a 32 ans que ça dure ».
En môme temps que le délire se coordonne et se stéréotype (période de cristallisation, Falret), la personnalité du délirant chronique subit des altérations plus ou moins profondes qui marchent parallèlement à la généralisation et à l’intensité des troubles sensitifs et sensoriels. Chez ces sujets l’unité du moi finit en effet, le plus souvent, par être tôt ou tard compromise. A mesure que les troubles auditifs s’accentuent et qu’à l’hallucination constituée par des mots isolés
succèdent le dialogue, l’écho de la pensée, les hallucinations motrices verbales, la personnalité est de plus en plus entamée : un combat se livre dans la conscience qui est sollicitée dans des sens dilîérents par des voix contradictoires. Il y a un bon et un mauvais génie ; parfois, comme nous l’avons vu, un accusateur et un défenseur : dans certains cas mêmes, un troisième groupe de personnages intervient, tantôt riant et applaudissant aux propos moqueurs, tantôt prenant le parti du défenseur. Les malades, comme le dit Scbüle, ne sont plus que des marionnettes dont on tire les fils.
Les singulières modifications psychologiques qu’entraîne cette dissolution de la personnalité sont souvent bien décrites par les malades euxmêmes : « Le misérable qui me tient en état de communication, dit l’un d’eux, m’a tellement écrasé et pilé, a tellement asservi ma matière, et s’est tellement accolé en force supérieure à moi, à mon être, à ma fibre, qu’en dépit de toute ma résistance, à distance, il touche, il contacte, il visite mon cerveau, ma mémoire et les idées qui y sont, comme il veut, comme je le ferais moimême. Il appelle cela faire sauter la casquette à quelqu’un. Ayant ainsi depuis quatre ans et demi visité tout à son aise mon cerveau et ma
78 ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
mémoire, il sait toutes mes^moindrcs aiîaires et tous mes secrets absolument comme moi-môme... enfin, ce misérable est tellement entré dans ma matière, s’est tellement accolé à mon individu, que, partout où je vais, il voit par mes yeux tout ce qui est là et entend tout par mes oreilles. C’est efîroyablement extraordinaire et on bondira en lisant ceci et on ne le croira pas. C’est vrai cependant ».
Mais ce ne sont pas les hallucinations auditives qui altèrent le plus profondément la personnalité du patient. Pour M. Ribot, parmi les éléments constitutifs de ce composé extrêmement complexe qui est le moi, l’apport des sens externes (à part le toucher) n’est pas essentiel ; ceuxci sont objectifs et nous révèlent le dehors. Rien plus important est le rôle des sensations organiques, de la sensibilité générale, « de ces incitations obscures qui, des profondeurs de l’organisme, arrivent aux centres nerveux ». Ces lésions de la cénesthésie sont capitales dans le travail de destruction du moi. Dans les cas de délire chronique où elles prédominent, l’apparition dans la conscience d’un faisceau de sensations internes insolites, sans rapport avec les éléments constitutifs du moi normal, tend à réaliser une personnalité nouvelle qui coexiste
avec l’ancienne. Une de nos malades qui souffrait de troubles très intenses de la sensibilité générale et viscérale, présentait simultanément des altérations très accusées de la personnalité. Elle prétendait qu’on la changeait de peau, qu’on lui enlevait le goût ; « on me pique à la morphine, se plaignait-elle, on me change la chair et le sang, je n’éprouve plus rien, ma chair est morte ; il n’y a plus de sensations ; on me paralyse les jambes, on m’insensibilise les bras, on me rapetisse, on me déforme, on m’imprime le voile de cécité. Avant-hier, j’ai failli ne plus me reconnaître ; on me soutire la cervelle : on inocule des personnes étrangères en moi, on me fait entrer des tètes de malades dans la mienne... par moments je ne suis plus moi-même, je suis un jeune homme. Tant qu’il y aura une parcelle de moi-même, ils ne me laisseront pas tranquille ».
En outre, et secondairement à ces troubles multiples de la sensibilité, des idées surgissent dans la conscience, que le patient ne reconnaît plus pour siennes ; « on me change mon caractère, dit le malade, on m’enlève le souvenir et la pudeur... on me retire tout sentiment... je ne reconnaîtrais plus mes enfants... c’est un démembrement complet de moi-même... on a
80 ENCYCLOPÉDIE SCIENTIFIQUE
donné la moitié de ma tète à un autre individu ». Ces étals psychiques en désaccord avec la personnalité antérieure du sujet contribuent aussi pour leur part à la constitution d’une personnalité nouvelle.
A mesure que la maladie poursuit sa marche fatale et que la résistance cérébrale va diminuant sous les assauts répétés d’un délire de plus en plus envahissant, la personnalité est simultanément plus profondément lésée. Le sujet finit par croire à une personnalité double, à deux individualités coexistant en lui-même. Une de nos délirantes chroniques prétendait que l’Impératrice Eugénie s’était introduite dans son propre corps et y vivait à sa mode. Une autre se plaignait d’avoir une tête empoisonnée danssapro" pre tète, et d’avoir en elle-même le corps d’une autre femme qui, « parfois durcissait, se gonflait, faisait des bosses ». Un jour elle se donna un coup de marteau sur le ventre, pour « crever » celte malencontreuse visiteuse. Elle prétendait aussi que cette femme se substituait à elle dans ses relations conjugales : dans ce cas elle restait ellemême inerte, indiflérente, et lorsque, exceptionnellement, ces relations étaient normales, elle disait ; « aujourd’hui c’est avec moi, je vois bien que cette femme n’est pas dans mon corps ».
LE DÉLIRE CriRONlQUE
Un au(re de nos malades se disait « temporalisè » : sa fiancée avait glissé dans son corps par un orifice de la région temporale, superposant ses organes aux siens, les yeux aux yeux, le nez au nez, l’ombilic à l’ombilic, etc... ; et, comme il se trouvait dans un service d’hommes, cette double personnalité masculine et féminine le mettait dans le plus grand embarras. Au moment du lever et du coucher, il prenait, avec la pudeur d’une jeune fille, les plus grandes précautions pour sortir du lit ou pour se dévêtir : il avait habituellement dans le service une attitude spéciale, tenant constamment ses jambes croisées pour protéger sa virginité.
Nous en avons fini avec l’exposé des deux premières périodes du délire chronique. Nous avons vu le malade après une phase de méditation, d’inquiétude, de soupçons, construire son délire de persécution à l’aide des matériaux que lui fournissent ses troubles sensoriels ; nous avons pu constater que, malgré l’extension toujours grandissante de la psychose, les facultés psychiques les plus importantes subsistaient longlemps indemnes. Nous allons voir maintenant ces dernières, dont l’intégrité commence à être entamée par la longue durée du délire, exploi-
82 ENCYGLOPKDIE SGIENTIEIQIIE
1er, d’une façon logique pour ainsi dire, les éléments morl)idos qui ont envahi la conscience du sujet et lui ouvrir, par sa marehe sans cesse progressive, le chemin des idées de grandeur.