‹ Le délire chronique à évolution systématiqueChapitre 6 sur 18 · COULEUR DU DÉLIRE SUIVANT L’ÉDUCATION ET LE MILIEU SOCIAL · texte numérisé non relu

COULEUR DU DÉLIRE SUIVANT L’ÉDUCATION ET LE MILIEU SOCIAL

Période d'incuba-i lion pa.Bse généralement ina- ) perçue.

Systénialifsation commençante.

Préoccapation.s' pénibles.Délire do persécution I

Démonopatlies,

Possédés.

Ensorcelés.

Damnés.

Lycantliropes,

f Electrisés.

< Magnétisés, I Hypnoliséi.

[Empoisonnés . < Mouchardés.

yVolés.

(Ruinés.

! Démonolâtrcs.

Systématisation de plus en plus accentuée.

Délire des grandeurs stéréotypé.

Tliéomanes

Période termi nalc ou do dissolution, de dé-) menco.

(Dieu.

)S‘-Esprit.

JeUrist.

[ S'”-Vierge.

Antéchrist Jeanne d’Arc.

\ Prophètes.

[ Empereurs.

mois.DéputésI /Présidents de /République.

Millionnaires.

iRéformateurs.

(laTenteurs.

HÜ

EXCYCLOI’KDIE SCIENTIFIQUE

A la fin du moyen âge et à la Renaissance, ou parlait de sorcellerie, de possession diabolique, d’incubes et de succubes, de démonopatliie ; au dix-huitième siècle, le mesmérisme, le fluide magnétique, plus tard les esprits frappeurs, les tables tournantes servirent aux patients d’explication de leurs sensations morbides : le délire n’était que le reflet des croyances et des superstitions de l’époque. De nos jours, nous l’avons vu, ce sont les grandes forces naturelles, l’électricité, c’est la physique, la chimie, l’hypnotisme, ce sont les microbes, certaines corporations qui ont pris la place du merveilleux des siècles passés. De môme, tandis que les délirants chroniques de jadis devenaient des tbéomanes, et s’appelaient Dieu, l’Antéchrist, Jeanne d’Arc, prophètes, ceux d’aujourd’hui deviennent Empereurs, Rois, Présidents de la République, millionnaires, réformateurs, inventeurs, etc.

Certains malades montrent d’une façon très nette cette double influence de leur éducation dans deux milieux ditférents : l’association des superstitions du passé avec les découvertes scientifiques modernes produit chez eux un délire mixte. Ces variétés d’aspect des conceptions délirantes ne sont que des phénomènes accessoires, que des apparences, qui ne doivent pas

LE DÉLIHE CHRONIQUE

en imposer au clinicien : le fait capital consiste uniquement dans la transformation des idées de persécution en idées de grandeur ; ce qu’il faut considérer, c’est, non pas la couleur du délire, mais son évolution.

Nous avons observé une délirante chronique chez laquelle l’influence de deux milieux dissemblables se traduisait d’une façon remarquable, en faisant coexister parallèlement le délire du moyen âge et le délire moderne. Voici son histoire résumée : H..., âgée de 43 ans, est

née d un père qui a fait une tentative de suicide et d une mère frappée d’hémiplégie vers la fin de sa vie. Elle a deux filles bien portantes. Elevée au village, dans son enfance elle se mon* tre docile, laborieuse et apprend facilement; de très bonne heure elle s’occupe des soins du ménage et elle apprend en môme temps la couture. Pendant les veillées d’hiver, on se réunissait pour coudre ou filer dans une grande cuisine et des histoires de revenants ou de sorciers défrayaient habituellement la conversation. Mariée à vingt ans en 1865, elle vient peu de temps après habiter Paris et elle a deux enfants dans les premières années du mariage ; les deux grossesses et les accouchements n’ont été traversés par aucun accident. Rien de particulier n’est

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à signaler jusqu’en 1878. A ce moment, elle avait alors 33 ans, elle devient, par intervalles, triste, inquiète, irritable; elle s’isole, mange mal. Puis elle reprend son travail et s’occupe régulièrement de sa couture et de son intérieur, mais cependant elle est moins gaie, elle paraît préoccupée, soupçonneuse, montre une froideur inusitée pour les personnes qu'elle connaît et vis-à-vis desquelles elle avait jusque-là été bienveillante. Peu à peu à cette mauvaise humeur, à ces difficultés du caractère s’ajoutent des phénomènes qui donnent à l’entourage l’explication de tous ces changements. Elle prétend que, dans la rue, des gens qu’elle ne connaît pas, dit-elle, lui disent des injures, lui reprochent toutes sortes de défauts ; on l’insulte même chez elle, mais on se cache aussitôt, car elle n’aperçoit personne en regardant par la fenêtre ou sur le palier de l’escalier. Elle s’irrite lorsque son mari, cherchant à la calmer, lui affirme que tout cela est imaginaire. Elle reprend : « Mais tu n’entends donc pas ? on dit que je me conduis mal, on m’appelle : Vénus, Eve, on me traîne dans la boue ». Les jésuites lui en veulent, on l’a vouée au diable, on lui fait des tours de sorcellerie. Elle raconte qu’ayant déposé dans l’armoire une image de piété qu’on avait donnée

LE DiLIRE CHHONIQUE

à sa fille, elle l’a entendue pousser un cri plaintif comme un animal ; puis cette image a frappé de petits coups, mais ces coups retentissant sur son cœur et agissant sur sa fille qui s'est mise à tousser, elle saisit l’image, la déchire et la jette par la fenêtre ; aussitôt le gaz s’éteint dans la rue ; des sifflets répétés du chemin de fer se font entendre ; elle redoute une catastrophe, elle croit que toutes tes lumières des gares sont éteintes, que des trains vont se heurter et qu'elle sera cause de grands malheurs. Elle frotte des allumettes qui ne prennent pas feu, elle se recommande au Saint-Esprit, l’étincelle jaillit, l’allumette s’enflamme et les sifflets d’alarme s’arrêtent.

Peu après, empruntant au milieu parisien où elle vit depuis plusieurs années les idées de progrès que réveillent les inventions modernes, elle attribue au téléphone les injures qu’elle entend : « on répète par téléphone tout ce qu’elle pense, idée par idee ; on l’électrise. On lui envoie des odeurs de soufre et de brûlé. » Sous l’influence de ces idées délirantes, elle refuse souvent de sortir, elle quitte son travail. Elle se lève parfois la nuit et jette par la fenêtre do l’eau sui scs ennemis imaginaires. Un jour, exaspérée par les insultes, elle se précipite dans l'es-

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calier avec un manche à balai et en frappe le propriétaire et les locataires qui accouraient. D’autres fois, armée d’un couperet, elle va menacer ses voisins. Plus tard, dans le courant de 1883, apparaissent des idées ambitieuses et celles-ci sont encore le reflet des deux milieu.x dans lesquels elle a vécu. Elle raconte, d’une part, qu’on la martyrise parce qu’elle est puissante par la grâce de Dieu : « Dieu l’a fait impératrice de la Sainte-Croix ; il fait des miracles pour elle, tous les obstacles disparaissent, elle débloque tout sur son passage. » D’autre part, elle prétend qu’elle devrait être « maîtresse sur les affaires d’Etat, » qu’on lui vole ses pensées pour diriger la France, que M. Grévy occupe sa place, qu’elle doit être Présidente de la République.

Cette observation met bien en présence, on le voit, le délire ancien et le délire moderne, les superstitions et la sorcellerie d’un côté, les notions scientifiques de l’autre, les convictions religieuses du passé et aussi les préoccupations politiques contemporaines. Ces diverses couleurs délirantes n’ont par elles-mêmes, nous ne saurions trop le répéter, que peu d’importance : ce qui doit surtout attirer l’attention du clinicien, c’est la succession des caractères généraux du

LE DÉLIRE CIIUONiyUE

délire, c’est cette évolution qui d’une déinonopathc fait une théomane, qui d’une persécutée fait une mégalomane. Cette marche progressive des idées tristes vers les idées ambitieuses fournit au pronostic son caractère de gravité ; devenue ambitieuse, la malade peut, en effet, être considérée comme incurable, et elle s’acheminera plus ou moins lentement vers la démence.

De la période des grandeurs, qui marque déjà un certain degré d’affaiblissement de la résistance cérébrale, les délirants chroniques marchent graduellement vers la démence. Leur niveau mental baisse peu à peu, leur mémoire s’affaiblit, le souvenir des diverses périodes de leur délire s’efface, leur activité intellectuelle se borne à ressasser quelques conceptions délirantes stéréotypées, leur conception du monde extérieur devient confuse. De temps à autre leur esprit se réveille sous l’influence d’hallucinations, d’images tonales, qui continuent à s’échapper presque automatiquement du centre cortical. Ils se montrent indifférents à tout ce qui les entoure ; on les voit adoptant parfois des attitudes spéciales, se tenant à l’écart, tantôt immobiles, d’autres fois parlant seuls à voix basse, faisant tout à coup certains gestes, tou-

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jours les mômes, en rapport avec des conceptions délirantes cpii ne changent pas non plus. Si on les interroge, ils ne répondent pas tout d’abord, puis, si l’on insiste, ils regardent comme étonnés et ne donnent souvent que des réponses incomplètes, sans précision ; leur langage est semé de néologisme^ qui le rendent quelquefois difficilement compréhensible. On peut constater parfois qu’avec l’affaiblissement progressif des facultés, certaines idées délirantes ambitieuses sont abandonnées ; le malade ne croit plus à ce que ses voix lui annonçaient ; on peut arriver assez facilement ii ébranler ses convictions et même à les faire disparaître.

M. Falret, tout en accordant que l’intelligence des malades arrivés à la dernière période s’affaiblit lentement et progressivement, et que leur délire devient de plus en plus complexe, confus, moins bien coordonné, se refuse à admettre la période de démence. Il est vrai que certains délirants chroniques sont encore, au bout de vingt ou trente ans, capables de causer raisonnablement sur beaucoup de sujets étrangers à leur délire, mais chez d’autres le niveau mental s’est notablement affaibli. D’ailleurs, à la déchéance intellectuelle duc à l’évolution môme de la psychose, s’ajoute dans la plupart des cas l’action

(le l’àge : le délire chronique débute à l’àge adulte et demande, pour parcourir ses quatre étapes, de longues années, vingt ans, trente ans, quarante ans même. On s’explique que, lorsqu’il arrive à la dernière, il existe souvent des lésions cérébrales séniles dues à l'athéromasie des vaisseaux et qui ont pour conséquence la diminution de la mémoire, la sensiblerie, la confusion dans les idées. Le patrimoine intellectuel va ainsi se dissolvant chaque jour sous la double influence- de la marche progressive de la vésanie et des troubles de nutrition de l’écorce cérébrale.

Griesinger d’ailleurs insistait déjà dans le tableau qu’il trace des périodes terminales de la folle systématisée sur l’affaiblissement intellectuel des malades. « Dans le degré extrême, dit-il, nous trouvons des conceptions délirantes réduites à un très petit nombre et pour ainsi dire stéréotypées, et à côté de cela une diminution considérable de l’énergie morale, une sorte de décrépitude ; rien que des débris qui ont survécu, au naufrage des facultés intellectuelles ». Pour Balllarger, n il n’est pas douteux qu’après un temps variable, mais quelquefois très long, les folies systématisées se terminent souvent par la démence...-, longtemps avant cette termi-

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miison beaucoup de malades olirent des signes d’aiïaiblissement intellectuel. » Scbüle, dans l’étude de la complication du délire de persécution par le délire ambitieux, signale que les idées ambitieuses deviennent prédominantes à mesure que l’alTaiblissement psychique augmente : « cette nouvelle période est le signe d’une déchéance intellectuelle délinitive : le saint et le prophète, avec tous leurs glorieux attributs, s’acheminent vers la démence progressive et définitive » .

En résumé, nous sommes amenés à admettre qu’il se manifeste, après la période de grandeur du délire chronique, une déchéance réelle de l’intelligence contrastant avec l’état mental antérieur du patient : c’est bien là un nouvel aspect du malade, une nouvelle phase de l’affection, que l’on peut désigner du nom de clémence, ce terme s’adressant d’une manière générale aux états intellectuels en vole de déclin.

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