‹ Le délire chronique à évolution systématiqueChapitre 8 sur 18 · DÉLIRES SYSTÉMATISÉS DES DÉGÉNÉRÉS · texte numérisé non relu

DÉLIRES SYSTÉMATISÉS DES DÉGÉNÉRÉS

Sommaire : Les délires des dégénérés peuvent se manifester à tout âge, parfois dès l’enfance. Leur mode de début : tantôt brusque, tantôt insidieux. Aspect symptomatique de ces délires : variations fréquentes dans ses formes (polymorphisme) ; coïncidence possible de plusieurs idées délirantes. Absence d’évolution systématique. Psychoses non hallucinatoires à base d’interprétations délirantes : leur persistance sans transformation. Les délires des débiles trahissent la faiblesse du niveau mental des sujets.

Certains délires des dégénérés peuvent au point de vue symptomatique simuler le délire chronique : mais le début, l’évolution et le pi’onosticsont tout différents. Irrégularité de l’évolution de ces psychoses opposée

ENCYCLOPKDIE SCIENTIFIQUE

à la marche cyclique du délire chronique. Guérison fréquente des délires systématisés de la dégénérescence mentale.

La folie à deux ; elle met bien en lumière les distinctions précédentes.

Objections faites au délire chronique : les observations invoquées viennent confirmer la nécessité d’isoler des autres formes une espèce clinique à évolution systématique. Résumé des signes différentiels.

Nous avons dans le précédent chapitre fait une étude succincte des persécuteurs raisonnants : leurs allures toutes spéciales, si elles les isolent des délirants chroniques doivent en outre les faire distinguer des autres dégénérés. Nous nous proposons d’examiner actuellement sur quels éléments cliniques on peut s’appuyer pour tracer une ligne de démarcation entre le délire chronique et les psychoses systématisées proprement dites des dégénérés. Cette distinction, délicate dans certains cas, mérite d’attirer l’attention du médecin, non seulement au point de vue de la détermination précise de l’espèce pathologique qu’il a sous les yeux, mais encore sous le rapport du pronostic de l’état délirant et de l’avenir réservé au sujet. Nous allons passer successivement en revue les divers points qui doivent faire distinguer ces deux grands groupes cliniques.

Déjà, comme nous l’avons vu, l’étude du passé des malades fournit d’utiles indications et, en nous donnant la clé des phénomènes délirants présents, éclaire en outre l'avenir. L’histoire d’un dégénéré n’est pas, nous le savons, celle d’un délirant chronique : chez ce dernier, rappelonsle, les antécédents héréditaires manquent ou, s’ils e.xistent, n’ont point eu une influence nettement dégénérative ; ils se sont bornés à réaliser un état de prédisposition longtemps latente. Nous ne reviendrons pas sur l’existence chez les dégénérés de stigmates physiques et psychiques par lesquels se révèle la tare originelle : leur déséquilibration mentale les prédestine au délire et, en outre, à un délire spécial se montrant, malgré ses allures multiples, sous des traits caractéristiques.

Si, en effet, nous opposons les psychoses des dégénérés au délire chronique, nous verrons combien nombreuses sont les différences au point de vue de l’âge auquel apparaît le délire, de son début, de son aspect symptomatique, de son évo~ lution et de sa terminaison. Pour ce qui est du premier point, le délire chronique débute, nous le savons, à l’âge adulte ; la psychose du dégénéré peut éclater à tout âge, môme dans l’enfance. Chez le délirant chronique, nous trouvions une

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longue période d’incubation contrastant ellernéme, le plus souvent, avec l’état mental antérieur du sujet : le début de la psychose du dégénéré est tantôt brusque (c?é^irerf’em6^ée), tantôt insidieux. Dans le délire d’emblée rien qui ressemble à la première période par laquelle passe le délirant chronique. Le dégénéré ne connaît pas les hésitations, les incertitudes, les méditations de ce dernier ; il n’a point besoin pour délirer d’un long apprentissage ; grâce à ses aptitudes toutes spéciales, en quelques jours il a systématisé ses idées délirantes. Ces p.sychoses, évoluant sur un terrain de dégénérescence éminemment favorable, réalisent promptement ces troubles hallucinatoires intenses, ces altérations de la personnalité qui, chez le délirant chronique, ont nécessité pour se manifester une longue élaboration : en quelques semaines, en quelques jours, le dégénéré franchit les étapes que le délirant chronique a mis des années à parcourir. D’emblée, il formule ces idées ambitieuses qui n’apparaissent chez l’autre qu’après que la résistance cérébrale a été entamée par une psychose déjà ancienne. On s’explique ainsi, jusqu’à un certain point, la fragilité et la brièveté fréquentes du délire du dégénéré : c’est une véritable boulTée délirante, une œuvre éphémère qui, ne reposant

LE DÉLIHE CHRONIQUE

point, comme le délire chronique, sur des bases lentement édifiées, s’écroule aussi vite qu’elle s’est élevée.

Dans d’autres cas, au contraire, le début se faitd’une façon insidieuse : le délire, qu’il s’agisse d’un délire ambitieux, d’un délire mystique ou d’un délire de persécution, s’installe sans bruit, et quelquefois môme dès l’enfance.

Mais, en outre des particularités relatives au mode de développement des conceptions délirantes, il est d’autres caractères des plus importants qui appartiennent aux délires des dégénérés à leur période d’état : ce sont d’une part les variations fréquentes dans les formes du délire, de l’autre la coïncidence possible de plusieurs idées délirantes. Les psychoses dégénératives sont en elfet protéiformes, multiples, polymorphes : les idées de grandeur peuvent être contemporaines des idées de persécution et cette coexistence est particulièrement fréquente ; elles peuvent s’associer en outre à des délires mystique, érotique, bypochondriaque, à des états maniaques ou mélancoliques. Ces dilférentes formes coexistent, se remplacent, disparaissent pour se reproduire ensuite, sans qu’on puisse jamais constater une succession évolutive déterminée : tel malade, qui était hier ambitieux, est

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aujourd’hui persécuté ; dans quelques jours, il sera hypochondriaque. Le contraste est frappant entre l’irrégularité, le polymorphisme, de ces psychoses et l’ordre, la marche méthodique du délire chronique. Enfin chez le dégénéré, dans le cours du délire peuvent se manifester des impulsions, des obsessions variées qui sont autant de syndromes épisodiques de son état de déséquilibration mentale.

Les dégénérés présentent en outre d’autres modalités délirantes qui ne peuvent, elles non plus, être laissées à côté du délire chronique. Nous savons quelle est l’importance des hallucinations dans la marche progressive et dans la systématisation de cette dernière forme. Chez les dégénérés, des délires de persécution ou de grandeur peuvent se montrer, qui doivent être distingués du délire chronique, les uns parce que les sujets ne présentent point de troubles sensoriels, les autres parce que les phénomènes hallucinatoires par leur intensité et leur multiplicité amènent un état de confusion, une obnubilation de la conscience qui met obstacle à la systématisation du délire.

Examinons d’abord les formes non hallucinatoires. Si, au début, le délire chronique est intellectuel, il ne tarde pas à devenir à la fois

LE DÉLIHE ClinONigUE

inlellectuel et sensoriel, et le rôle des liallucinations dans la genèse et la systématisation des idées délirantes est toujours des plus importants. Chez les dégénérés il est loin d’en être constcunment ainsi : dans nombre de cas, les hallucinations, peu nombreuses, ne sont qu’un élément surajouté ; dans d’autres, l’examen le plus attentif ne peut en déceler. Le délire, dans ces formes cliniques non hallucinatoires, est purement intellectuel ; qu’il s’agisse d’idées systématisées de persécutions ou d’idées ambitieuses, la chose importe peu ; ces psychoses non hallucinatoires ont d’autres éléments caractéristiques que la couleur du délire. Elles peuvent éclater dès l’enfance, à l’âge de 8 ou 10 ans [originiire Verrücklheit des Allemands), dénonçant ainsi d’une manière indéniable la dégénérescence héréditaire. Les idées délirantes plongeant leurs racines dans un passé aussi lointain, sont solidement implantées ; elles s’imposent invinciblement à l’esprit du malade, et peuvent persister durant toute l’existence sans aucune transformation, ce qui les sépare entièrement du délire chronique à évolution systématique. Au point de vue de leur genèse, elles peuvent être considérées, dans certains cas, comme des idées obsédantes qui s’installent de toutes pièces, sans

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l’inlervcnllon d’hallucinalions. Chez d’aulres malades rentrant dans le môme groupe, les conceptions délirantes reposent exclusivement sur un vaste échafaudage dh’llusions et surtout d’interprétations fausses multiples qui suffisent, sans l’intervention de troubles sensoriels, à l’édilication d’un roman délirant bien charpenté. Ajoutons que chez certains de ces sujets, des hallucinations peuvent apparaître, mais elles sont alors secondaires, épisodiques. Ces phénomènes hallucinatoires dont le rôle reste toujours accessoire, ne laissent pas cependant que de rendre parfois le diagnostic incertain, jusqu’à ce qu’un examen plus complet ait montré comme base unique et suffisante du délire une idée obsédante ou des interprétations délirantes. On est frappé en examinant ces malades de voir quels événements insignifiants, quelle rencontre fortuite, quelle phrase ambiguë ont suffi pour faire éclore le délire : une fillette que son père appelle « ma petite reine » part de là pour forger un délire ambitieux ; une autre que sa mère corrige en s’écriant : « mais ce n’est pas ma fille, on l’a changée en nourrice », bâtit tout un délire sur ces quelques mots. Pour comprendre une telle disproportion entre la cause et l’elîet, il faut bien admettre, ce que confirme l’observation, l’exis-

LE DÉLIIIE ClinONIQUE

Icnce chez ces sujets d’uii cerveau qui, préparé de longue main au délire par l’hérédité psycho- ])alhique, n’est en quête que d’un prétexte pour élaborer les conceptions délirantes les plus variées. A la -faveur du jeune âge, la conception erronée, œuvre d’un cerveau taré, est bientôt profondément imprimée dans l’esprit de l’enfant; des interprétations délirantes quotidiennes viennentlacontirmer, comme autant de preuves nouvelles. Quand on examine le malade à l’âge adulte on se trouve en présence d’un sujet dont les allures paraissent à première vue normales : sa lucidité est parfaite. Grâceàsa mémoire, souvent très exercée, à sa dialectique toujours en éveil, il peut défendre sa conviction délirante avec les apparences de la raison ; il accumule preuves sur preuves, il a pour chaque objection une réponse toujours prèle, et dans la discussion, il cite des dates avec une précision étonnante, pose des dilemmes, s’empare du fait le plus insignifiant et sait l’adapter adroitement aux besoins de sa cause. Lui résiste-t-on plus ouvertement, essayet-on de lui faire toucher du doigt ses erreurs, il a le sourire ironique de quelqu’un dont la conviction, assise sur des faits non contestables, est et demeurera inébranlable. Parfois il arrive que ces dégénérés à délire systématisé ambitieux ou

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de persécution empruntent aux persécutés-persécuteurs leur mode de réaction ; avec une ténacité, avec un acliarnemcnt caractéristique, ils poursuivent ceux que leurs interprétations délirantes, leurs illusions, leur désignent comme des ennemis, et se transforment ainsi en véritables persécuteurs.

Nous avons observé à S^'-Anne une femme de 30 ans chez laquelle dès l’enfance s’étaient manifestées des idées ambitieuses et de persécution. Persuadée qu’elle était fille d un évêque, que ceux dont elle portait le nom n’étaient point ses parents et qu’ils avaient fait périr son véritable père, entretenue dans sa conviction par d’incessantes interprétations délirantes, elle réagit comme les persécutés-persécuteurs dont nous avons précédemment parlé. Durant toute son existence, elle n’a cessé de poursuivre ses paients de sa haine et finit, exaspérée, par tirer un coup de revolver sur sou père pour attirer 1 attention de la justice. L’analyse des éléments constituants de son délire ne nous montra pas autre chose qu’une idée erronée installée dès la plus tendre enfance, sans contrôle, dans un cerveau mal équilibré, qui s’était imposée par la suite avec toute la puissance des acquisitions faites à cet âge, et qui avait provoqué, sans l’intervention

d’aucun trouble sensoriel, tout un enchaînement d’interprétations délirantes.

En outre de ces formes, non hallucinatoires, nous avons vu qu’il peut se montrer, toujours chez des dégénérés, des formes hallucinatoires aiguSs avec idées de persécutions et bouffées ambitieuses ; ce que nous en avons dit dans le précédent chapitre nous dispensera de revenir ici sur leur description. Dans ces cas, point de systématisation, mais au contraire une confusion extrême dans les idées, secondaire à l’envahissement de la conscience par des hallucinations multiples ; rien en somme qui ressemble à l’enchaînement logique des idées du délirant chronique. Nous verrons plus loin un épisode aigu de cette nature éclater chez un dégénéré au cours d’un délire de persécution et être bientôt suivi de guérison.

Nous montrerons, plus loin, qu’à la vérité, dans certains cas, le dégénéré peut être confondu pendant un temps avec le délirant chronique, si l’on s’en tient à l’aspect extérieur du malade : mais, chez nombre de sujets, le doute n’est pas possible. C’est surtout chez les débiles que le délire (délire de persécution ou délire de grandeur) revêt des caractères quasi-pathognomoniques ; il traduit au dehors, en les exagérant, toutes les

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défectuosités de l’iutelligonce. Niais, puéril, mal coonlouiié, il porte l'empreinte de l'éUit mental inférieur qui lui a donné naissance et met à nu la débilité mentale du sujet. Par moments le malade semble n’ètre plus convaincu de son délire : il hésite, ce que ne fait point le délirant chronique. Les tares héréditaires, le niveau mental faihle, les troubles émotifs, les malformations physiques du sujet, l'allure générale du délire, tout révèle une forme dégénérative. Il est cliniquement impossible de confondre les élucubrations délirantes de ces infirmes de l’in-

telligence avec le délire bien coordonné et logiquement défendu du délirant chronique.

A côté de ces différents délires de persécution et de grandeur que leurs allures spéciales ne permettent pas de confondre avec le délire chronique, il en est d’autres qui, à ne les considérer qu’à leur période d’état, sans tenir compte du début de l’affection et de son évolution, peuvent revêtir les apparences delà deuxième ou de la troisième période du délire chronique. Le plus habituellement, il est vrai, le délire du dégénéré ne se présente pas avec cette systématisation complète, cette conviction profonde qu’une psychose déjà ancienne a réalisées chez le délirant chronique. Ces signes ont sans doute leur valeur, mais.

dans certains cas, ils peuvent faire défaut et alors la distinction ne laisse pas que d’ètre délicate. Chez les persécutés de cette espèce, ce sont les mêmes illusions et interprétations délirantes, les^ mêmes troubles sensoriels ; ce sont aussi, sauf de légères modiBcations, les mômes altérations de la personnalité, les mêmes néologismes, les mêmes réticences. Comme chez les délirants chroniques, mais beaucoup moins souvent, on peut constater la prédominance des hallucinations de l’ouïe (monologues, dialogues, écho de la pensée) ; on rencontre, en outre, des troubles de la sensibilité générale, des hallucinations et des illusions du sens génital, de 1 odorat, du goût, de la vue, des hallucinations motrices verbales. Ces délires de persécution et de grandeur des dégénérés, pourraient, ainsi que le fait remarquer M. Briand, en imposer pour le délire chronique, de môme que l’hystérie peut s’approprier trait pour trait les caractères les plus typiques des affections organiques médullaires ou cérébrales. Nous avons observé récemment une malade de 23 ans qui, après avoir eu, durant deux jours, des sifflements dans les oreilles, devint très rapidement hallucinée : « on répète tout ce qu’elle fait ; quand elle va se mettre aù lit, les voix disent : « Tiens, elle change

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de chemise», etc. Par moments il y a trois voix, dont l’une prend sa défense ; d’autres lui commandent d’exécuter des actes qui lui répugnent J^manger du charbon, voler, etc.) ; on la menace de mort. Elle, ne peut ni agir, ni parler sans la permission de « la somnambule » à qui elle s’adresse à chaque question qu’on lui pose : En outre, celle-ci la fait parler « par le cœur », c’est « une voix intérieure » {hallucinations motrices verbales). Il existait en outre chez cette jeune fille des hallucinations de la vue assez actives (pas d’alcoolisme), des hallucinations pénibles de l’odorat, du goût, des troubles de la sensibilité générale. Bientôt des voix consolatrices se firent entendre : « on vantait son bon cœur, on la récompenserait ». Moins de trois mois après son entrée, la malade sortaltcomplètementguérie, sans qu’il restât aucun vestige des phénomènes hallucinatoires si accusés qui avaient reproduit pendant un temps le tableau de la deuxième période du délire chronique. Lejeune âge du sujet (23 ans), le début brusque du délire, son évolution rapide, se terminant par une guérison complète, sont autant de différences justifiant la description isolée de ces délires de persécution fugaces qui, s’ils peuvent un moment simuler de tout point le délire chronique, s’en éloignent en

réalité par des caractères cliniques de la plus haute importance.

Nous trouvons encore un exemple de ces délires d’emblée, à évolution rapide dans l’observation d’un dégénéré chez lequel un délire de persécution disparut après deux mois de durée. Il s’agissait d’un déséquilibré émotif, extravagant, mais intelligent et instruit (tante aliénée). A la suite de quelques bavardages éclata une bouffée délirante avec des idées de persécution et des hallucinations de l’ouïe. Comme un délirant chronique notre malade entend des injures : partout on parle de lui; la nuit on perce son plafond, on l’injurie ; il entend causer des gens apostés dans la chambre voisine pour l’arrêter. Il se plaint qu’on l’hypnotise ; on connaît sa pensée ; il sait par suggestion qu’un vol a été commis dans un tronc d’église et qu’on le fait filer depuis : on lui envoie du chloroforme, des effluves magnétiques, on lui fait voir des monstres rouges, blancs, bleus. De temps à autre, il entend quelques paroles sympathiques « il pourra se faire payer cher, c’est une diffamation», et il parle de demander 200,000 francs de dommages-intérêts. Après une rémission de quelques jours, les troubles hallucinatoires augmentent d’intensité, se généralisent et réalisent

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ainsi ce trouble profond de la conscience, cette rnulfiplicitc d’idées délirantes qui caractériseraient les formes hallucinatoires aiguës (Scliüle, Krafft-Ebing, Rosenbach). Le malade est pâle, les traits profondément tirés, l’air très fatigué; il prétend qu’on l’a hypnotisé toute la nuit, il pleure : on lui a dit que sa tète tomberait. Il crie sans cesse : « A l’hypnotiseur 1 A la fantasmagorie ! » en fixant un point de sa cellule. II est en proie à une multitude de troubles de la sensibilité qui éveillent en lui une série correspondante et incohérente d’idées délirantes. II passe alternativement de l’abattement avec craintes hypochondriaques à l’excitation avec grimaces, extension brusque des membres. Parfois il dit qu’il se sent mourir, puis il pousse brusquement un éclat de rire strident. Il a des hallucinations de la vue, tantôt effrayantes, tantôt presque agréables ; il regarde en extase le soleil, puis devient mélancolique. Gomme chez les délirants chroniques typiques, nous trouvons chez ce sujet des idées systématisées de persécution, des hallucinations, quelques idées ambitieuses ; mais il s’agissait d’un individu manifestement déséquilibré et le début de l’affection avait été brusque ; ii n’y avait pas eu de phase d’incubation qui rappelât la première période du délire chronique :

LE DELIUE CHRONIQUE

moins de deux mois après son entrée le malade était tranquille et riait quand on lui rappelait son délire. En résumé, là, comme dans les observations précédentes, antécédents héréditaires, antécédents personnels, début, terminaison de l’accès délirant, tout vient montrer que, malgré des analogies symptomatiques superficielles nous avons alTaire à une espèce clinique bien dilTérente du délire chronique.

Ce qui distingue dans tous ces cas le dégénéré du délirant chronique, c’est l’irrégularité du délire du premier, opposée à la marche cyclique, à l’évolution toujours identique à elle-môme de la psychose du second. Né, comme nous le savons, tantôt sans incubation préalable, tantôt, mais rarement, à la suite de tendances délirantes très anciennes, le délire du dégénéré peut, ou se terminer brusquement par la démence, ou se dissiper rapidement, ou encore s’effacer pendant un temps pour se reproduire de nouveau sous une forme identique à la première ou sous un aspect tout différent. Le délire chronique progresse fatalement, se transforme lentement, s’implante chaque jour plus solidement dans la conscience du patient; sans espoir de guérison ou d’un répit de quelque durée ; la curabilité possible de la psychose du dégénéré n’est pas

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une des particularités les moins importantes qui légitiment la distinction de deux formes cliniques à pronostic si dilférent. Sinogowitz (cité par Griesinger) a donné, il y a longtemps déjà, l’observation d’un mégalomane systématisé âgé de 30 ans, qui s’imaginait être colonel, adjudant général, joueur distingué de billard, cavalier extraordinairement babile, et chez lequel la guérison survint en quelques mois. Nous avons observé un ancien élève de l’École Polytechnique âgé de 2o ans, mégalomane systématisé, halluciné, qui avait de tout point les allures d’un délirant chronique à la troisième période. Il se disait fils de prince, empereur, et recevait avec hauteur sa mère qui n’était, disait-il, que sa mère adoptive. Dès le début de la maladie, il s’était montré ambitieux : ce délire des grandeurs dura deux ans, puis cessa brusquement, et le malade put rentrer dans sa famille. Or ce mégalomane guéri était un dégénéré, comme le montraient ses antécédents personnels (caractère sombre, excentricités, instabilité mentale), aussi bien que ses antécédents héréditaires (nombreux aliénés et déséquilibrés dans les familles maternel le et paternel le). Comme on le voit, le dégénéré mégalomane n’a pas eu à passer par de longues étapes, interprétationsdélirantes, idées de persécu-

LE UÉLIKE CllHONigUE

lion : les Idées de grandeur se sont montrés dés le début et n’ont pas changé de caractère, il n’y a rien eu chez lui qui rappelle l’évolution fatale du délire chronique.

Rien n’est plus pro]|i’e à mettre en lumière les traits distinctifs du délire chronique et du délire de persécution chez les dégénérés que l histoire de la folie communiquée, du délire à deux. Les faits auxquels nous faisons allusion démontrent que s’il est des formes qui peuvent simuler le délire chronique, il ne s’agit bien là que d une ressemblance toute superûcielle. Nous connaissons la lente incubation du délire chronique, sa marche progressive, sa systématisation, la lucidité du patient et le caractère de vraisemblance de ses récriminations ; on s’explique ainsi que celte affection puisse (du moins aux périodes d’incubatibn et de persécution) se communiquer à ceux qui, vivant avec le malade dans une intimité de tous les instants, en partagent d’abord les inquiétudes, puis, par une gradation insensible, s’en assimilent les idées de persécution et enfin contribuent dans la mesure de leurs forces à l’élaboration des conceptions délirantes. Ce n’est pas à dire qu’il s’agisse, dans ces cas où le délire chronique déteint sur un deuxième personnage, d’un délire chronique à deux où cha-

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cun apporte sa pierre à l’édilice lentement construit de la psychose progressive. 11 faut, en efl’et, pour épouser les conceptions délirantes d’autrui des aptitudes spéciales, il ne faut pas olfrir par sol-rnême au délire une rés^tancebien forte ; et de fait, dans la plupart des cas, on voit en présence un élément actif, intelligent, qui a créé le délire chronique, et un élément passif, généralement faible d’esprit, qui l’a subi, qui le répète à la manière d’un écho. Il n’y a pas eu entre les deux malades une collaboration : tout s’est borné à la copie, à la caricature par le second de l’original fourni par le premier. Nous avons donné dans nos leçons cliniques l’excmplé d’un délire chronique existant depuis trois ans chez une femme de 52 ans et se répercutantsiir la fille de celle-ci, d’un niveau mental très faible. Nous devons ajouter que si la psychose de l’un est incurable, on voit au contraire chez le second, et la chose ne saurait nous étunner puisqu’il s’agit d’un dégénéré, h>8 idées do persécution imposées par l’auteur du délire, s’évanouir rapidement une fois que les deux malades sont séparés.

La distinction fondamentale que nous voulons établir cnire la folie des dégénérés et le délire chronique a trouvé d’éloquents défenseurs au cours de l’importante discussion qui a suivi

au scia de la société nié(lieû-psychologi({uc le remarquable discours de M. P. Garnier. M. Camuset se rallie pleinement à notre manière de voir ; il conclut ainsi : « Il existe une classe nosologique composée d’un grand nombre de psychoses analogues qui débutent et qui évoluent selon une règle immuable et qui ne s’observent que chez les sujets non dégénérés et normaux jusqu'au début de leur affection. » Il propose le terme de délire chronique régulier pour l’opposer à la folie des dégénérés dont « il diffère du tout au tout ». M. Marandon de Mon tyel accepte également, sauf quelques réserves sur des points d’importance secondaire, « la synthèse dite délire chronique, qui non seulement répond à la réalité des faits cliniques, mais est conforme à toutes les grandes lois de la psychologie normale et de la psychologie morbide ». M. Falret, dans une intéressante communication à la Société médico-psychologique ('), déclare « admettre la vérité clinique de cette distinction entre les folies héréditaires et les délires chroniques... » et « accepter la description du délire chronique dans son onscmlile ». Il est cependant dos points sur

(') Annales mécl. psychol.y mars 1887. ■

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lesquels M. Faire! s’éloigne de nous ; il divise l’évolution du délire en trois périodes : à une période d’incubation succède une période caractérisée par des hallucinations auditives et des idées systématisées de persécution ; puis vient une troisième période avec des hallucinations multiples, des troubles de la sensibilité générale et des idées stéréotypées de persécution ; entin survient la métamorphose du délire. Pour lui la transformation ambitieuse n’est pas constante ; le délire de grandeur n’est qu’un délire surajouté; enfin la période ultime du délire chronique ne peut être assimilée à une véritable démence.

Les considérations dans lesquelles nous sommes entrés sur les caractères distinctifs des psychoses des dégénérés et du délire chronique, ainsi que sur la transformation du délire, nous dispenseront d’insister longuement sur les arguments apportés par quelques adversaires de la forme que nous étudions. Il existe, a-t-on objecté, des persécutés qui ne sont point devenus ambitieux. Mais à quels persécutés fait-on allusion ? S’agit-il de délirants chroniques véritables, à la deuxième période, ou de dégénérés, de débiles chez lesquels un délire de persécution s’est installé sans préparation? Ce sont autant de détails qui ont

leur importance, nous l’avons vu, et que l’on néglige de spécifier. Mais admettons un instant la réalité de cet arrêt du délire chronique. Est-ce à dire que l’espèce clinique que nous décrivons soit battue en brèche ? Nous ne le pensons point : nous savons en effet la lenteur avec laquelle la maladie poursuit sa marche. Comme elle débute à l’àge adulte et qu’elle demande pour son évolution vingt ans, trente ans et même davantage, il peut se faire que le délirant chronique meure avant l’apparition du délire des grandeurs. Et d’ailleurs est-ce une hypothèse dénuée de vraisemblance, que de supposer que le délire chronique puisse parfois s’immobiliser pondant un laps de temps considérable à la période de persécution ? Il n’est point d’exemple en pathologie d’une affection qui parcourt suivant une règle absolument immuable toutes ses périodes. La conception du tabès s’est-elle, ainsi que le fait remarquer M. Marandon de Montyel, trouvée atteinte depuis que l’on sait que la maladie s arrête parfois dans son évolution fatale, et dure quinze ou vingt ans sans avoir présenté tel ou tel symptôme dont l’apparition paraissait jadis inévitable. Aussi bien, ces cas d’arrêt du délire chronique sont-ils vraisemblablement de beaucoup plus rares qu’on ne se l’imagine : la dissi-

KNCYCi.oricniK sciKNTiKigui':

mulalion du malade arrivé à la période ainOiiieusepciil en elîet faire passer à côté de la niétamori)haso du délire : « Le hasard seul, dit M. Doulrebenlc, permet parfois d’en surprendre la manifestation. » Rappelons aussi la remarque de M. Falret qui confessait avoir vécu durant plusieurs années à côté de délirants chroniques devenus mégalomanes, en méconnaissant leur nouveau délire. Gct aveu d’un clinicien si éminent doit, croyons-nous, rendre prudents ceux qui emploient contre le délire chronique un argument aussi sujet à caution. D’ailleurs, dans le cours de la discussion à la Société médico-psychologique, des exemples ont été cités comme démontrant la persistance d’un délire de persécution durant de longues années sans transformation ambitieuse ; or, il s’est trouvé, par un hasard malencontreux, que cette métamorphose du délire dont l’absence était invoquée par nos contradicteurs existait en réalité et avait été constatée de la façon la plus nette par d’autres observateurs. G’est encore ici le lieu de rappeler que M. Falret qui, dans son premier discours, avait fixé à un tiers le chilîre des délirants chroniques passant par la période ambitieuse, déclarait dans une communication ultérieure que cette proportion était très approximative : « Les

LE DÉMhÉ chronique

idéos ambilicusos exisfant réelloment, souvent, à l’élat latent ou à l’état de dissimulation chez . les malades, ce fait peut modifier profondément la proportion admise a priori, et contribuer ainsi à démontrer qu’il peut être plus fréquent qu’on ne l’a cru jusqu’ici et qu’il a pu être souvent méconnu par les observateurs même les plus attentifs. »

Mais que faire, vient-on dire ensuite, des malades chez lesquels le délire ambitieux a débuté d’emblée, ou s’est révélé dès l’enfance, ou encore survient périodiquement ; chez tous ces aliénés on ne trouve point traces d’idées de persécution antérieures: que devient donc l’évolution du délire chronique ? La réponse est facile : ces sujets mégalomanes d’emblée ne sont point des délirants chroniques; l’espèce clinique que nous étudions ici n’a même point d’autre raison d’être que de les séparer des autres malades présentant unp évolution caractéristique par les quatre étapes que nous avons décrites. Ces mégalomanes d’emblée, ces mégalomanes à accès périodiques sont des dégénérés et leurs observations qu’on nous oppose sont pour nous autant d’arguments venant appuyer la thèse que nous défendons.

Le délire de persécution, ajoute-t-on encore, peut se terminer par guérison sans avoir jamais

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passé par la période ambitieuse. C’est précisément cette terminaison spéciale qui nous a conduit à distinguer ces cas à pronostic favorable survenus chez les dégénérés du délire chronique à évolution systématique et à marche fatale.

Il n’y a pas, a-t-on dit enfin, de période de démence véritable. Nous ne pouvons que renvoyer à ce que nous avons dit précédemment de cette période ultime du délire chronique, au.v opinions émises sur ce sujet par Griesinger, Baillarger, Schüle et enfin à l’e.vamen des malades cu.xmémes. M. Dagonet, pour qui la mégalomanie est une entité morbide, a rapporté des observations dans lesquelles la maladie ne s’est point terminée par la démence. Mais à leur lecture on s’aperçoit qu’il ne s’agit nullement de délirants chroniques. Cette femme qui, depuis vingt ans, prétend être le prince impérial, ce malade qui, depuis une vingtaine d’années, est atteint subitement tous les deux ou trois ans, d’une bouffée ambitieuse de trois mois de durée, sont des dégénérés : ils n’ont point passé par les diverses périodes du délire chronique et nous ne saurions nous étonner de ne point les voir verser dans la démence. Nous considérons même ces observations comme démontrant la nécessité où se trou-

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