OBSERVATION XLV
La mère et la fille. — Pcrséculions. — Hallucinations de l'ouïe. — Insomnie. — Troubles gastricjues.
Meslay, trente-cinq ans, passementière. Elle se dit tourmentée depuis quatre mois. « Ça a commencé qu'on me suivait; j'ai été insultée depuis par les voisins; depuis quelques semaines on a fait des pesées à ma porte. Je me suis sauvée de chez moi il y a huit jours, j'ai été coucher chez une amie. Dans le milieu de la nuit, on a frappé à la porte cochère et on a essayé de la soulever avec des pinces , je l'ai entendu. Je n'y suis pas restée. Je suis rentrée chez moi; j'ai été coucher chez une dame où il n'y a rien eu. Je suis rentrée chez moi; on a essayé de rouvrir la porte, on a changé ma clef neuve pour une vieille. Bien des affaires ont disparu de chez moi : du lard, du mérinos, de la laine,
de la soie , etc.
« C'est la nuit qu'on me tourmente, et on s'en va à trois heures du matin. Je n'entends pas parler; je me barricade avec mon lit. Je ne me suis pas levée, j'avais trop peur étant seule. J'ai été insultée jusque dans l'église Saint-Nicolas de&
Champs; on m'a traitée de s , on a déchiré ma robe.
J'étais allée conduire ma fille , et je n'y connaissais personne. Je ne sais pas du tout pourquoi on m'en veut, mon mobilier ne doit pas leur faire envie; de la méchanceté probablement. Je dors à peine la nuit, seulement le matin. Depuis à peu près un mois, je travaille à peine, et je suis
CHAIMTRK SIXllixMK.
un peu dans la misère. L'ouvrage ne va pas; s'il y avait du travail, je travaillerais. Je me suis trouvée un moment bien abattue. Je ne suis pas malade, mais fatiguée; je mange peu, par contrariété. On m'a fait prendre du poison pas md\ , j'ai reconnu cela au goùl de safran, et puis j'ai trouvé du safran. Ça vous abrutit, ça vous énerve. J'ai toujours la bouche amère, et je suis altérée; j'ai envie de vomir, surtout depuis deux mois.
» On m'a menacée. Je guette ma fille parce qu'elle les gêne beaucoup; elle chante les litanies de la Vierge, et ça les ennuie. Il y a en ce moment des personnes qui me sont étrangères et quelques-unes que je connais. Il faut qu'il y ait connue un complot. Je voulais mener ma tille à la consultation des Deux-Moulins. Je suis descendue, à deux heures du matin, du haut de la maison, qui a plus d'un premier, avec une échelle, en portant ma tille sur le dos, je ne sais pas comment je ne me suis pas tuée. Je me suis promenée toute la nuit avec l'enfant; on nous a renvoyées de la consultation. Mous sommes allées à l'Hôtel-Dieu , oti on nous a aussi renvoyées.
» J'ai à Paris mon beau-père qui voulait bien me recevoir; mais j'ai eu peur pour lui, parce qu'il est seul; on me persécute bien, on pourrait le persécuter aussi. Il a de quoi vivre pour lui sans travailler. »
Fille de la précédente.
Meslay, treize ans. Elle est grêle et maladive. Elle porte une robe noire en lambeaux. Elle pleure. "Je voudrais voir ma petite mère. Il arrivait quand maman a été travailler, il y avait un bomme qui faisait ou, ou, sous la porte, comme le vent. J'avais peur, je n'osais pas me coucher, j'étais malade. Quand maman était partie, on venait sous la porte. On faisait peur aussi à maman, la nuit. C'était un homme
qui relirait ses sabots; alors on ne Tentendait pas monter, et il arrivait sous la porte cà midi, le malin, le soir; il me faisait peur, je croyais qu'il y avait du monde sous le lit. Maman m'a dit qu'il y avait une femme qui lui en voulait, qu'elle lui avait dit des injures, qu'elle faisait le trottoir et la retape.
V. On entendait comme si on soulevait les meubles et la porte; on lui a même cbangc sa clef. Nous étions obligées de mettre cela devant la porte, j'avais peur partout. Nous avons entendu des coups dans la nuit, on a arraché avec un monseigneur un morceau de la porte. Je l'ai entendu avant maman , mais je ne disais rien; je n'ai jamais rien vu, mais on entendait qu'on marchait, qu'on frôlait des papiers sur le carré. «
Ces deux malades ont été interrogées le même jour, au Dépôt municipal des aliénés, par M. Lasègue. Le jeune âge de la fille, en dehors de toute cause prédisposante — l'hérédité —, ou de toute cause occasionnelle -— le contact avec la mère malade — , justifierait à lui seul le trouble psychique, léger d'ailleurs, de la jeune Meslay, si l'intimidation et la peur n'avaient fait facilement tous les frais des fausses conceptions et des fausses perceptions qui ont été constatées.