CHAPITRE SIXIÈME. . 2V
lie put s'en leiulre maître qu'en les fixant avec la camisole.
Mademoiselle X... était terrible; oubliant toute pudeur, elle se roulait à terre comme une furie. Mais bientôt une lueur d'espérance lui venant, elle se releva, et passant dans un petit salon où je la suivis, elle me dit : Que craignezvous? Donnez-moi au moins les mains. » Si je l'eusse fait, j'étais perdu : un large couteau de cuisine était caché sous la housse du canapé sur laquelle elle était assise.
Confiant alors ces dames à la garde des personnes (pii m'avaient accompagné, je rejoignis le père dans un appartement voisin , et il fut décidé qu'elles seraient provisoirement déposées à l'asile de X... M. X... fils fut chargé de remplir toutes les obligations de la loi.
On donna l'ordre d'atteler. Le départ fut moins laborieux que je ne le craignais. Le long de la route elles furent assez calmes; mademoiselle X... se plaignait bien pourtant, à plusieurs reprises, (ju'on la violait, et demanda à sa sœur si elle n'en ressentait pas autant. Arrivées à l'asile assez tard dans la soirée, on leur enleva la camisole, et elles furent installées pour la nuit.
Mademoiselle X. . . fut pendant quelques semaines en proie à une excitation extrême. Des hallucinations sans nombre venaient à chaque instant l'éveiller, et si l'on cherchait à la convaincre de ses erreurs , elle avait aussitôt recours à l'élec- Iricité pour tout expli([uer.
Que de fois n'a-t-elle pas entendu à travers les murailles des voix ennemies qui conspiraient contre son honneur! Son père, son frère ne lui laissaient pas un instant de repos. M. M... fils, son cousin, rôdait autour des murs pour l'enlever; je la menaçais en imitant la voi\ de la b , etc.
La supérieure de l'établissement faisait partie d'une confrérie qui lui voulait du mal; elle avait introduit dans la
maison un frère de Saint-Laurent qui était venu la violer, et elle offrait d'en montrer les traces sur sa chemise. On venait jusque sous ses fenêtres tirer des coups de fusil. Les murs et le lit sur lequel elle couchait étaient chargés d'électricité.
Les aliments qu'on lui faisait prendre contenaient des substances capables de lui nuire. Tous les soirs, avant de se coucher, elle regardait dans les tiroirs des tables, des commodes, pour s'assurer si quelqu'un n'y était pas caché.
Son désespoir parfois était si grand , qu'elle menaçait de se suicider; elle aimait mieux, disait-elle, la mort que d'endurer plus longtemps de telles souillures. Elle eut fui au bout du monde pour y échapper ; toujours prête à partir, elle portait sur elle des sommes assez fortes qui ont été trouvées cousues dans des galons attachés autour du corps.
Des pages sans nombre, qui toutes sont sorties d'ici , ont été écrites par elle. Une d'elles contenait un testament pour la fille d'un aliéniste, dont la veuve, quelque temps après, me dénonçait au président du tribunal pour séquestration illégale, en ces termes :
« Monsieur, ces quelques mots dictés par le cœur, par la » conscience surtout, ce n'est pas à l'ami que je les adresse, 1) mais à l'éminent magistrat dont l'humanité, l'équité, me T) sont bien connues', et qui saura faire la lumière.
» Appelées à X... , ma fille et moi, par nos affections et )) nos intérêts, nous apprenons avec une profonde surprise , )) une vive douleur, l'incarcération dans l'hôpilal des aliénés » deX... de deux sœurs, madame X... et mademoiselle X. . .
« Quelques épanchements échappés à ces infortunées au V milieu des plus grandes souffrances morales laissent bien » des doutes ! Une odieuse et cupide haine peut facilement )) s'exercer contre des femmes privées de tout soutien ! Plus « de vingt ans passés en contact avec des aliénés , et leurs
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r laniillcs siirloiit, nous ont (irvoilô Itieii (riiorriblcs mys- » lèros , 1) etc.
Cet état a duré avec des alleriiativcs de calme et d'agitation, du 20 février au mois de mai. Il serait fastidieux de répéter ici toutes les idées qui ont traversé ce pauvre cerveau. Des bains prolongés, quelques irrigations, des antispasmodiques, ont lrionq)lié des accidents. Va\ mai, en effet, le calme est revenu, et mademoiselle X..., sans renoncer à SCS idées erronées, me dit : Kh bien ! lorsque je sentirai (lu'on me viole, je me lèverai, si je puis me réveiller à temps, et remuerai laiit que cela ne pourra pas entrer. »
Depuis cette épo(inc , l'amélioration a continué, quelques promenades en voiture ont pu être entreprises, la confiance est revenue , et mademoiselle X... a été mise en liberté le 28 juin 1856.
Je n'en avais plus entendu parler, lorsque, le 24 mai 1858, je reçus une lettre d'un avocat qui, prétendant qu'elle n'avait jamais été folle et que son père avait abusé de ma confiance, se proposait de diriger des poursuites contre lui.
« Cette malbeureuse demoiselle, me disait-il, que j'ai » souvent dans mon cabinet, a été examinée par moi, et je » n'ai jamais reconnu le moindre dérangement dans ses idées ; » bien au contraire.
» J'ai voulu étudier s'il y avait quelque monomanie, une >. idée fixe ; je n'ai rien vu de cela dans son esprit ! J'ai besoin » d'être renseigné pour savoir quelle est la règle de conduite » que j'aurai à adopter dans ce conflit qui existe entre le >' père et la fille, etc. Veuillez m'bonorer d'une réponse. »
Je crus devoir répondre que mademoiselle X... avait été sérieusement malade, que son père avait agi sagement en la faisant traiter dans une maison d'aliénés, et que je craignais bien que cette instance en justice ne fut un symptôme de recbutc.
En réponse à cette déclaration, je reçus, le 13 juillet, une assignation pour comparaître en conciliation devant M. le ju!]e de paix , à reflet de m'ciitendre sur une demande en dommages-intérêts de vingt-cinq mille francs, formulée par mademoiselle X... contre son père et moi, niais écrite en entier de la niain de son conseiller. Je fis défaut.
Une nouvelle assignation me fut adressée pour conn)araître, cetie fois , devant MM. les juges composant le tribunal civil de X... L'affaire fut appelée; mais M. le procureur impérial demanda, en ce qui me concernait, le rejet de la demande de mademoiselle X... jusqu'à ce qu'elle eut rapporté une autorisation du Conseil d'État, des poursuites ne pouvant être dirigées contre un fonctionnaire public sans cette autorisation.
Madeîuoiselle X..., abandonnant alors les poursuites contre moi, poursuivit son père seul, qui lui répondit par une demande en nomination d'un conseil judiciaire, comme dissipant sa fortune en procès inutiles.
Le tribunal de X... accueillit cette demande; un appel de ce jugement a été sonfenn à Poitiers par un des avocats les plus distingués de Paris, lancé on ne sait conmient dans cette affaire, mais la Cour a confirmé la sentence des premiers juges. Aujourd'hui mademoiselle X... vit en liberté, privée de l'administration de ses biens.
Nous savons que la sœur de mademoiselle X... est également hors de l'clablissement d'aliénés où elle avait été reçue.
Nous tenons de M. Dagron un détail inédit qui n'est pas sans valeur. Lorsque le célèbre avocat de Paris alla faire visite, à Poitiers, au président de la Cour, il lui manifesta sa stupéfaction sur l'inlerne-