‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 141 sur 234 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

fciire lable rase des tradilionnels erremenls qui ont pu salislaire les hommes d'un au(re âge. Il faut être de son temps. Quiconque ne marclie pas, recule.

Dès qu'un homme commence à différer de luimême et à inquiéter son entourage , on part invariablement de ce principe faux : « Puisque X... a de la tendance à délirer, c'est qu'il est congestionné; donc il faut Tafliiiblir. » On supprime aussitôt les toniques et les excilanls, on restreint l'alimentation et l'on prodigue les purgatifs. L'indocililé s'accroît, les convictions délirantes s'étendent, et la turbulence — ou la dépression — apparaît. On ouvre la veine, on ordonne des sangsues à l'anus, on prescrit la diète, puis les vésicaloires, les cautères et le séloa cl la nuque deviennent des ports assurés contre les troubles psychiques. Les préjugés des familles sont satisfaits, le traitement classique a été religieusement suivi, et l'on attend. Le malade maigrit, pâlit et s'épuise ; il perd son appélit et ses forces, devient de plus en plus malheureux, voit partout pièges et embûches , ne pense qu'aux poursuites imaginaires qui l'assaillent, s'alarme sur sa santé , devenue effectivement très-mauvaise, se figure qu'on va l'empoisonner, et il refuse de manger.

Celle aggravation est la résultante logique d'une thérapeutique inepte, la conséquence nécessaire de conseils malhabiles ou simj)lemcnt incompétents. Est-il donc possible de faire sans danger de pareilles soustractions à l'économie ? La méthode débilitante

occasionne fréquenunent la morl, mais précipite surtout l'incurabilité. En face de chaque malade , il faut tenir compte d'une foule de circonstances individuelles, de l'étiologie supposée et de la somme de résistance offerte par l'étal physiologique. La médication à l'usage de tous est d'une meurtrière absurdité. J'ai vu arriver au Dépôt municipal des aliénés ou entrer dans mon service, à Bicêlre, des aliénés dont la situation exceptionnellement grave n'était que la dépendance obligée de la tradition vulgaire ! La débilitation à outrance avait produit son œuvre.

Il y a un autre système qui est également trèsrépandu. Lorsqu'un malade s'excite, et qu'il cherche, en vertu d'un instinct maladif, à se soustraire à la sollicitude inquiète des siens et aux soins qu'on lui inipose; lorsqu'il commence à présenter une véritable perversion des sentiments affectifs ou des mouvements impulsifs d'un caractère dangereux; lorsque les parents et les malades semblent redouter pardessus tout un internement dans un établissement public ou privé d'aliénés, on s'arrête avec empressement à l'idée d'une cure hydrothérapique dans une maison spéciale. La réfrigération doit j)arfailement convenir, pense-t-on , à quelqu'un qui a le teint anime, qui parle sans cesse, qui est turbulent et qui menace de frapper. Quelques douches sur la tête, et tous ces indices de congestion vont disparaître. L'établissement hydrothérapique, d'ailleurs, n'est plus le domicile et n'est pas la maison d'aliénés.

CHAPITRE HUITIÈME. 31i Il y a plus : l'établissement hydrolhéiapique est la iié^jalion patente de la folie du malade, puisque la loi'du 30 juin 1838 interdit le traitement des insensés dans tonte maison non autorisée ad hoc. Le législateur n'ayant pas assigné une frontière aisément saisissable entre la raison et la folie, quiconque n a que du délire partiel peut, à la rioueur, se faire admettre dans un établissement hydrothérapique.

Connnont agit l'hydrothérapie? Très-bien ou trèsmal. Si le persécuté se déprime, s'affaisse et se désespère, le voilà qui est dépaysé, qui réagit un peu, qui s'alimente mieux, qui dort, se distrait et s'améliore. Si le malade est irritable, excité, loquace et violent, les douches l'exaspèrent et le rendent inabordable et dangereux; il récrimine, menace, et sort pour aller déposer une plainte quelque part. S'il rentre, il reçoit son congé. S'il ne revient pas, c'est qu'il a commencé sa vie cosmopolite.

Dans ce dernier cas, l'hydrothérapie aura déterminé de Tamaigrissement , du désordre plus prononcé dans les idées et de l'exaltation, si elle n'a pas, hélas! de conséquences plus funestes pour le malade ou pour autrui. Quant au temps perdu par suite de cette fausse manoeuvre, il est l'occasion d'un inappréciable préjudice.

La méthode perturbatrice est quelquefois prescrite. J'ai vu notamment, pendant plusieurs mois, vm chef d'établissement manier l'émélique avec u.ae grande audace. Ou le tartre stibié est administré à

la dose de 30, 40 ou 50 cenligramaies lous les deux jours, pendant une, deux ou trois semaines, afin de provoquer d'abondantes évacuations en très-peu de temps, et alors on rentre dans les procédés de débililation dont il a déjà été parlé; ou il est donné chaque jour et à faibles doses, et le malade vit en quelque sorte dans un état permanent de mal de mer. Ces deux modes d'administration jouissent d'un égal crédit de l'autre côté du Rhin.

Il faut reconnaître que l'émétique donne parfois des résultats d'une rapidité surprenante; mais pour une amélioration Irès-problématique , on s'expose à voir survenir de l'embarras gastrique, de l'irritation intestinale, de l'adynamie, de la diarrhée, des idées d'empoisonnement et du refus des aliments ! Dans mon opinion, l'intervention du tartr£ stibié doit être limitée à quelques cas particuliers qui doivent être laissés à la libre appréciation du clinicien.

Quelques médecins s'efforcent de lutter par le raisonnement. Ils vont trouver le malade, l'abordent avec bienveillance, discutent une à une toutes ses idées délirantes, lui démontrent que ses prétendus ennemis sont pour lui des amis sincères, qu'il a tort de croire à telles ou telles hostilités, que l'évidence des faits proclame son erreur, et que tout le monde professe pour lui une haute estime et une sympathie réelle. Une démarche de cette nature peut causer une agréable surprise au malade, ébranler ses convictions, ranimer sa confiance, et ramener chez lui

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