‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 142 sur 234 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

la gaieté et l'espoir, mais pendant combien do temps? Pendant une heure ou pendant un jour. Le lendemain, le médecin revient, et le voilà aux prises avec un interlocuteur qui a amoncelé une foule d'arguments nouveaux, qui a écharaudé tout un système ingénieux et qui bat en brèche son sauveur de la veille. X'cst-ce que cela ? La partie est remise. Le raisounement n'a pas sufQ, ce sont les preuves à l'appui que l'on va produire : lettres, certificats, attestations de voisins ou de témoins, promesses d'avancement, nomiuations, brevets, on apportera tout cela, et l'on aurale bonheur d'annihiler l'idée fixe.

Un jour, le médecin revient après avoir au préalable bien préparé son terrain. Il exhibe avec bonté et avec émotion les pièces officielles qui doivent dissiper tons les doutes et ramener à la vérité un homme qui s'est seulement tronqué. L'authenticité des écritures, des cachets, des signatures et des sceaux est à l'abri de tout soupçon. L'évidence, d'ailleurs, ne se nie pas. — Le malade prend les pièces, jette sur elles un coup d'œil, hésite parfois un instant, réfléchit quelques secondes, et rendant les papiers : «Je vous connais maintenant, dit-il, vous vous entendez avec eux; ces pièces sont fausses vous finirez mal! 3>

Le médecin a échoué et n'est plus possible, les familles se lamentent, des consultations sont proposées, et chaque jour on est obligé d'intervenir dans des circonstances analogues.

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Que pour gagner la confiance du malade et compléter son examen, le médecin accepte d'abord passivement les convictions délirantes et qu'il mette même une certaine complaisance à se laisser (iiire le prolixe récit de tous les complots supposés, je l'accorde; mais une fois qu'il a une opinion et qu'il a porté son jugement, il ne doit pas discuter avec le persécuté. Le médecin doit affirmer ou nier un fait, ne jamais laisser dégénérer l'entretien en causerie familière, et conserver toujours cette supériorité de bon aloi que possède tout homme raisonnable sur quiconque délire. En aucun cas, la liberté de l'esprit ne saurait céder le pas à l'esclavage même partiel de la pensée. Le médecin doit commander, le malade doit obéir. Or, la discussion peut modifier ces positions respectives nécessaires.

Les gens du monde ont la malencontreuse habitude d'édifier des théories sur les choses de la médecine, et de livrer sans réserve leurs aperçus sur divers phénomènes de l'aliénation de l'esprit. Ils finissent même par croire sérieusement à leurs doctrines ! Les romanciers et les auteurs dramatiques ont beaucoup contribué h propager des non-sens, des impossibilités et des allégations imj)robes à l'endroit des insensés. L'esprit public s'est faussé au contact de cette liltéiature malsaine, dont le seul but était de spéculer sur l'avide attraction des classes illettrées pour les émotions poignantes. Après avoir pris goût aux récils saisissants, les lecteurs et les

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speclateurs se sont blasés et n'ont plus reclieiclié que le terrible. L'iniayinalion pervertie d'écrivains ignorants y a pourvu. Qu'un médecin éclairé et honnèle tente cbaque jour de remonter ce courant de turpitudes, et il froissera bien vite les idées reçues; mais qu'à cela ne tienne. La science ne saurait sous aucun prétexte transiger avec l'erreur, et si Horace a pu dire : Vuhjus vult dccipi, ce n'est pas du moins par la famille médicale aliéniste que les parents des malades seront conduits cle l'autre côté de la vérité.

La théorie des secousses morales doit donc être rejetée. On ne guérit pas un malade en lui annonçant subitement la mort de sa fille, en l'épouvantant par le récit de malheurs affreux , en lui faisant part d'une bonne nouvelle, en lui disant qu'il vient de boire du sang de guillotiné ou de manger une tartine couverte d'insectes, en le faisant tomber dans l'eau par surprise, en lui faisant entendre les exhorlalions religieuses les plus émouvantes, ou en le faisant attaquer sur une route par une bande de faux brigands. La terreur n'est point un remède, c'est une cruauté capable de tuer. On a recherché sans espoir sincère une sorte de dérivation intellectuelle, et la sauvagerie est appelée par les lois françaises à l'honneur de l'impunité.

Je fais donc bon marché de la thérapeutique fantaisiste des gens du monde. Je m'inspire des difficultés de la situation, et je spécialise : à celui-ci, une louange amicale ; à celui-là, un reproche sévère. Des

indications particulières au malade se présentant cliaque jour, il convient de déférer à ces indications avec une sagace persévérance. Je me mets à la piste des oscillations du délire, et comme la folie a sa logique, je ne me laisse pas surprendre. J'obvie d'avance à ce qui va vraisemblablement arriver. En matière de clinique cérébrale , le médecin doit prendre les devants et prévoir l'imprévu.

Je mentionne sim[)lement ici la nécessité indispensable, à un moment domié, de l'isolement du malade, de la vie régulière et disciplinée, des occupations artistiques ou manuelles, des distractions douces, delà musique, des promenades au dehors, des amusements horticoles et des voyages. Le persécuté a-t-il de la chlorose , de l'anémie ou de la pléthore, de la céphalalgie, de l'insomnie ou de la constipation , je remédie aussitôt à tous ces accidents par l'emploi approprié des agents de la matière médicale. Est-il dyspeptique ou hémorrhoïdaire, — et c'est là le cas le plus fréquent, — a-t-il du vertige stomacal ou du rhumatisme , il est possible de le soulager grandement. Sa sensibilité est-elle émoussée , je la réveille par des révulsifs ou des exutoires. Il y a plus : le traitement physique, indépendamment de l'amélioration corporelle qu'il procure, amène une détente réelle dans la concentration habituelle des idées du malade , et il suspend souvent le cours des plus graves conceptions délirantes.

Abandonner les aliénés dans une cour ou dans

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