CHAPITRE NEUVIÈME
jjesles, qui s'évertue à resler froid et calme, et qui ne voit cerlaineriient en moi qu'un homme malintenlionnc ou qu'un implacable ennemi, je temporise, je fais laisser à sa disposition du papier, des plumes et de l'encre, et j'attends. Au bout d'une heure ou au bout de huit jours, quelques phénomènes d'excitalion intellectuelle apparaissent, et un irrésistible besoin d'expansion remplace la fausse altitude théâtrale. L'aliéné se substitue à l'acteur.
Les choses se passent ainsi, et l'on me remet alors des lettres qui me font pénétrer dans ce cerveau malade. Je constate çà et là des phrases mal reliées entre elles, des doutes en matière de foi religieuse ou de fidélité conjugale, des soupçons iniques, des sentiments affectifs suspecis, des croyances absurdes, des espérances déraisonnables ou des préméditations criminelles. En cinq minutes, j'ai pu toucher du doigt toules les notes fausses du clavier inlcliecluel.
Dans l'une des plus luxueuses villas des environs de Paris se trouve un homme de Irenle-neuf ans que le public dit être atteint du spleen. Sombre et taciturne, il erre dans son parc, lit et fume. Cet homme est un aulomale, une machine vivante : il ne dit pas un mot. Il s'alimente bien, mais sobrement , prend des bains, ne reçoit personne, dort mal et n'écrit jamais. On l'affirme du moins.
liOrsque je fus mandé auprès de lui, an mois de juillet dernier, je déclarai que l'état du malade ressemblait un peu à de la dépression intcUeciuelle , pro-
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hahlemenl entretenue par des hallucinations de rouie et des idées de persécution ^ mais que je n'affirmais rien. Je fis monter des appareils hydrolliérapiques ; le malade se prêta à tout ce que j'ordonnai , prit ses douches sans un geste d'impatience, et continua à m'accueillir très-poliment, mais sans me dire un seul mot. Une l'ois cependant, après l'une de mes visites, il haussa les épaules et dit à l'un des deux élèves que j'ai placés dans la villa : « Il a beau faire, je suis blasé. » 11 fait des excursions, sort en voiture , va visiter les ruines de Sainl-Cloud, et sourit dédaigneusement de temps à autre.
Il y a quelques jours (septembre 1871 ), je le trouvai assis sur un banc et dessinant sur le sable avec sa canne. Pendant que je causais, je remarquai qu'il traça ces quatre lettres, trali. — a Donnez-moi votre canne, lui dis-je, et j'achèverai le mol. " J'ajoutai ison. Il me regarda avec étonnement et s'inclina, comme s'il consentait à avouer que c'était bien le mot traliison qu'il avait voulu écrire
Ainsi donc, cet aliéné se prétend trahi. Par qui, comment, dans quelles circonstances et-t-il trahi? Mystère impénétrable! Je résolus de percer à jour toutes ces ténèbres, et voici comment j'y suis parvenu :
Le malade avait toujours dans sa poche la clef d'un petit meuble. Je la fis habilement enlever pendant qu'il était au bain, et un serrurier, après avoir pris l'empreinte , en confectionna une semblable. Remettant alors la clef au plus proche parent du ma-