CHAPITRE DIXIÈME
i. LKS TESTAMENTS DES PERSÉCUTÉS. H. JURISPRUDENCE.
Les testaments des persécutés.
Avant de quitter la vie, riiomiTie a un acte solennel à accomplir, le dernier de tous, et celui qui par conséquent exige le plus de soin et d'attention, « quod aciorum Jwminh et prœclpuœ curœ et iillimi est teniporis \ » Son importance est attestée par les plus scrupuleuses formalités dont les législateurs de tous les siècles ont pris à tâche de l'environner : « lo/unfas defuncli consirjnata jure Icgihmque cwUatis .
Dans l'un de ses plus admirables plaidoyers, d'Aguesseau , en parlant des testaments , a regardé l'expression des dernières volonlés comme une espèce de consolation accordée aux hommes, ce on leur permettant de revivre pour ainsi dire dans la personne de leurs successeurs, et de se procurer une image et une ombre d'immortalité par une
' Valkre Maxime, Vit, 7. 2 Qui.VTiLiE.v, Déclam. 308.
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longue suilc d'holiliers, qui puissent élre un monument éternel de la sagesse et de la puissance du testateur. "
Ainsi que l'indique si nellement l'étymologie du mot testament [lesialio mentis), la volonté ne saurait être assoupie et la liberté morale visiblement évanouie, ou tout au moins compromise, au moment où l'on règle son hérédité. Ulpicn n'a-t-il pas dit : « Testamentum est mentis nostrœ justa contestai lo, in id solemniter facta est post mortem nostram valeat ! ' "
Le mourant qui dispose de sa fortune doit donc obéir à ses seules incitations. S'il écoule les perfides conseils d'un entourage impatient et avide, s'il s'assimile les suggestions étrangères, s'il défère àrintimidation exercée sur sa faiblesse, il n'est plus libre.
Sur celte matière, la législation romaine était Irès-nellc. Qu'exigeait-elle, en effet? Que le testateur eût h faction de testament, a Iniprimis advertere debemus, an is (jui idfecerit hahuerit testament i factionem. " L'acte, valablement fait d'ailleurs, ne contenant que des dispositions très-sages et en faveur des enfants, était infirmé par cela seul que l'on prouvait la diminution des facultés de rintelligence : « Quia in eo qui testaiur , ejus temporis que testamentum facit, integritas mentis exigenda est. «
L'arlicle 901 de notre Code civil est ainsi conçu : «Pour faire une donation ou un testament, il faut
1 Reg. 20, § 1.
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êlre sain d'espril. » Malgré la Irès-remarquable clai lé de celte disposition législative, on pourrait entrer dans d'interminables discussions, car nous ne connaissons pas toujours les atonies divers dont a parlé Voltaire et qui font l'esprit juste ou l'esprit de travers. Qui peut, en outre, donner parfois l'explication du motif secret qui a inspiré telle ou telle libéralité?
iMais parmi les inexplicables volontés dernières qui sont si fréquemment laissées, il s'en frouve qui tombent directement sous l'appréciation du clinicien et du médecin légiste. J'ai fait dans la Folie devant les tribunaux une étude longue, consciencieuse et approfondie des testaments entacbés de folie ou regardés comme tels, et j'ai démontré de quelle importance pouvait être le rôle dn médecin à un moment donné. Je n'y reviendrai pas ici, voulant simplement rechercher en ce moment à quels mobiles obéit le persécuté lorsqu'il prend ses dernières dispositions.
N'ayant en général avec tous ses parents que de mauvais rapports, et ne possédant au fond du cœur que les sentiments les plus haineux ou les plus exécrables pour ses héritiers naturels, le persécuté ne manque pas de déshériter les siens, et il éprouve une joie infinie à la pensée que sa mort n'enrichira point des gens qui lui ont fait du mal, qui se sont moqués de lui, qui l'ont calomnié, injurié ou dénoncé, qui l'ont adiré dans des pièges ou des guefs-apens,
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qui ont cherché à l'ompoisonner , etc., etc. Une fois celle vengeance posthume obtenue, comme il est incapable d'une pensée bienveillante et généreuse et qu'il n'aime personne, peu lui importe. Il lègue alors sa fortune à une ville, à un hôpital, aux pauvres, aux aveugles, aux sourds-muets, à un individu qu'il connaît depuis deux jours, ou à quelqu'un qu'il
n'a jamais vu.
C'est triste à dire, mais les deux cinquièmes des testateurs qui font inopinément les legs les plus inattendus aux établissements de bienfaisance ne sont que des bienfaiteurs d'occasion. Ces philanthropes d'oulrc-tombe ont une famille qu'ils détestent, qu'ils soupçonnent et qu'ils accusent, et ils la dépouillent sans merci au profit de telle institution, de telle fondation ou de telle œuvre. Pendant leur vie , on les avait connus moroses, méfiants, égoïstes et avares; ils meurent ou se suicident, et voici que le souvenir de leurs vertus va se transmettre de génération en génération !
Je ne voudrais pas que l'on m'attribuât des opinions qui ne sont pas miennes; mais j'ai trop le courage de mes convictions pour ne pas dire ici que les hautes libéralités en faveur des hospices ne sont souvent que l'expression inconsciente de lésions in- ' tellcctuelles, morales ou affectives. L'état mental du testateur laissait grandement à désirer; de trèsproches parenls vont rester dans la misère, mais le legs parait si respectable, et il va profiler par le fait
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à lie si mérilanlcs inl'oi Unies, qu'il liiut être bien osé j)Our attaquer une pareille succession ! El les procès durent si longtemps et sont tellement onéreux, que les victimes passent vite condamnation.
Le persécuté, soit qu'il se croie tenu à justifier la légitimité de ses disj)Osilions , soit qu'il ne puisse pas résister au plaisir de savourer sa vengeance, leste longuement, s'en prend à celui-ci ou à celui-là, classifie les hostilités d'ordre différent qu'il a eu à subir, et énumère volontiers tous ses griefs. Il se trahit de la sorte, et donne la mesnre de son manque de liberté morale. Il annexe parfois à son testament des révélations autobiographiques surprenantes, des codicilles empreints de la plus haineuse prévoyance, des mémoires avec pièces à l'appui, et des plis cachetés à l'adresse de l'autorité judiciaire dans lesquels sont renfermés les plus infâmes délations. — Quelques minutes avant de se suicider, un ancien tailleur écrit :
.- Monsieur le procureur impérial , c'est un iiiourinil qui parle, par conséquent ce qu'il dit est vrai; eh bien, M. H... n'est qu'un sacripant. Sa fenuuc est morte subilciuenl, il y a deux ans, tout bonnement parce qu'il lui avait fait boire une infusion d'alhnnettcs chimiques détrempées. Il est devenu l'amant de sa tille, parce qu'il l'a menacée de lui en faire autant qu'à la mère, et il lui a fait un enfant qu'ils ont jeté dans les commodités pendant la nuit. Je les ai vus, lesbri'jands. Cela jn'a saisi et n'ai rien voulu dire, mais je ne peux pas mourir avec cela sur le cœur; alors je
vous le (lis. Ordonnez l)i('n vile des perquisitions domiciliaires.
„ Mcficz-vous du nommé L..., mon voisin, c'est une fameuse crapule ! Je crois qu'il est membre d'une conq)agniedefaux monnayeurs. L'autre jour, dans la rue, quand je passais, il a donné une pièce i'ausse à une marchande de journaux, qui lui a dit : Nisho , mon (jas, pas de zinc. Il sort et rentre toule la nuit, de même que B..., qui a pour métier de couper les poches dans les foules. Et rien ne vaut la mère C... et sa fille, qui attirent des hommes le soir, qui les font boire et qui les volent. Il y en a un qu'on est venu réclamer une fois; il paraît qu'il n'avait jamais reparu de chez ces femmes-là, et moi, j'ai idée qu'elles l'auront saigne et enterré dans la cave. Tout cela, c'est du monde à faire trembler , mais la police ne fait pas son métier; aussi j'en ai assez, et sans que j'aie jamais rien pris à personne, il y a assez longlemps que l'on me traite de filou. Comme il faut que cela finisse une bonne fois, je les maudis, et je quille le régiment des bandits.
)) Faites faire aussi des fouilles chez le concierge, et vous vous apercevrez aussitôt que c'est un recélcur.
« J'ai à moi bien des affaires ici et un petit bien dans mon pays. Je veux que l'on nie fasse enterrer comme un monsieur comme il faut, et surtout que ma famille n'ait rien de moi. Aussi je laisse tout aux pauvres de l'arrondissement que j'habite depuis l'an dernier, et vous vous entendrez avec M. le maire pour la répartition. Voilà mon. lestam.ent tel que je l'entends.
» Je vous salue. Gaspard W.
» Le 19 d'avril 59. »
Chez lin vieux persécuté, mort à peu près de faim, on trouva un leslaraenl insliluanl pour Icgalaire uni-