‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 2 sur 234 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Quelle opinion générale et sommaire doit-on se tiiire tout d'abord lorsqu'on apprend qu'un individu est atteint du délire des persécutions? Quels sont les signes nets, scientifiques, exacts et facilement reconnaissables, qui décèlent cette variété si fréquente d'aberration mentale?

L'homme sérieusement prédisposé au délire des perséculions a un caractère timide, pusillanime et soupçonneux. Qu'il appartienne ou non à un milieu élevé, il ne possède en général qu'un niveau intellectuel moyen, et, comme s'il avait un sentiment intime et mal défini de sa faiblesse relative, il se défie de lui et jalouse les autres. Devenu malade, il est impatient, susceptible, irrilable; il prend ombrage de tout et n'accorde sa confiance à personne. Il se croit la victime de menées souterraines, de machinations hostiles: on lui ei>

veut, on le poursuit, on cherche à lai nuire, on va lui faire du mal.

Son délire est-il simplement vague et indéterminé, il reste soucieux, mécontent, malheureux. Soit qu'il y ait chez lui une exagération inconsciente de son état, soit que les phénomènes perçus aient réellement une acuité extraphysiologique, les plus petits faits acquièrent aussitôt la signification la plus défavorable. Autour de lui , tout est changé : on ne lui prodigue plus les mêmes égards et les mêmes soins; on ne reçoit ses doléances qu'avec un visage froid ou sinistre ; on ne lui témoigne que des dispositions fâcheuses; on connaît sa mauvaise chance; on lui surprend ses plus secrètes pensées; on veut le faire parler, on le domine, on s'empare de lui, il ne s'appartient plus! Il n'exhale aucune plainte précise, n'articule aucun grief positif, ne formule aucune accusation saisissable, mais il se déclare tourmenté de mille manières différentes : tantôt il ressent des impressions anormales très-douloureuses, et déplore amèrement les procédés disgracieux, perfides ou dommageables dont on use envers lui; tantôt il énumère les pièges qui sont tendus à sa bonne foi, les tortures morales qui l'accablent sans cesse, et s'en va requérir l'assistance du commissaire de police de son quartier; tantôt enfin il tient difficilement en place, contracte des haljitudes singulières, change fréquemment de

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domicile, et imagine les moyens les plus bizarres pour se soustraire à l'acharnement de ses ennemis. Dans cette forme un peu mystérieuse de délire, il ne soupçonne, ne désigne ou ne dénonce personne. Les auteurs de tous ses maux échappent, de sa part, à la flétrissure nominale : ils sont contumaces.

Son délire s'organise- t-il , se systématise- 1- il, prend-il un corps, le malade entend des voix qui l'insultent ou l'accusent, qui lui dénoncent les manœuvres de ses ennemis, qui l'avertissent du danger qu'il court, ou qui lui commandent d'échapper par le suicide aux complots dirigés contre lui. Les circonstances les plus insignifiantes, il les interprète dans le sens de ses idées délirantes : le rire d'un passant le couvre de ridicule; le mugissement du vent lui apporte des menaces; le son des cloches lui transmet des injures; les paroles proférées à distance ouvrent à son imagination égarée tout un horizon de machinations et de trahisons; le tonnerre est pour lui «la preuve électrique des coalitions qui l'enlacent »; le chant des oiseaux lui apprend qu'on va pénétrer dans sa demeure, à l'aide de fausses clefs; le bruit du marteau l'informe que l'on cloue un cercueil, et, comme il ne peut parfois concentrer en lui-même les impressions mélancoliques qui l'accablent, surtout dans les premiers temps de son affection mentale , — il

h LE DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS.

se confesse sans réserve au premier venu , se dévoile sans détours, et raconte aussitôt ses craintes, ses tourments, ses peines et ses maux. Il se dit exposé aux maléfices de puissances occultes, qu'il désigne sous les noms de physique, (ïélectricilé ou de marjnélisme; à l'aide de batteries cachées, on lui envoie des secousses, des décharges électriques; on fait passer des courants contraires à travers sa personne; on aimante ses cheveux, ses yeux, ses dents et sa langue; on galvanise tout son système circulatoire; on lui fait respirer des poudres invisibles et des « atmosphères Lafarge «; on lui subtihse sa salive; on le dessèche intérieurement au moyen d'un feu concentré ; on le place pendant son sommeil sous une grande machine pneumatique; on le fait vivre au milieu d'odeurs malsaines; on contamine son linge de corps; on injecte du gaz par le trou de sa serrure; on met du vitriol dans son vin, du soufre dans son café, de l'opium dans ses aliments, de l'arsenic dans son pain; il est effaré, terrorisé; il n'ose plus dormir, manger et boire; il se barricade chez lui, couche la fenêtre ouverte, et, pour déjouer les projets funestes de ses ennemis, ou pour tromper la police, qu'il croit acharnée à sa perte, il fait certains gestes, prend certaines poses, et prononce parfois quelques paroles cabalistiques.

Dans ses lettres, il exhale la douleur qui l'op-

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