CHAPITRE DKUXIl-lMK
D. Avez-vous cherché à connaiire les auteurs de ces bruits, à les prendre sur le fait?
R. Certainement. Je me levais pendant la nuit, j'allumais une bougie, j'écoutais, je regardais sous les meubles, niais je n'ai jamais pu saisir ces gens-là. Une fois cependant, en mars 1807, dans un calé, à Amiens, j'ai été sur le point d'avoir une affaire avec un individu. A ce moment-là, j'ai été sur le point de commettre. .. j'aurais f. .. des calottes, et cela aurait été.. . je ne sais où !
D. Lorsque vous êtes entré dans la maison de sanlé, le 14 avril 1807, dans quel état vous Irouviez-vous?
R. Dans la nuit de mon entrée, il m'a semblé que l'on préparait la guillotine, que l'on voulait me couper le cou, et j'ai pensé que j'étais dans la maison de Fualdès. Le lendemain, il y a eu un individu en face qui a ouvert sa fenêtre et qui m'a insulté, puis j'ai entendu des discours bien drôles tenus par des blanchisseuses! Et puis, ce sont les fous qui parlent en sourdine, et alors cela n'en finit plus.
D. Lorsque vous avez quitté la maison, le 9 août 1807, étiez- vous remis ?
R. Je n'étais pas encore rassis. J'ai été exposé au soleil , l'insolation m'a fait monter le sang à la tète , et l'on m'a ramené ici.
. D. Le 7 juin, à votre réintégration dans la maison, avez-vous eu les mêmes frayeurs que la première fois?
R. La même chose! Il me semblait que l'on égorgeait ma sœur, que l'on venait pour insulter ma femme, que l'on accomplissait des assassinats autour de moi , que ces gens-là m'avaient vendu et qu'ils voulaient me dépecer. Mais tout cela n'a pas duré.
D. iVètes-vous pas rentré chez vous le 15 août?
R. Parfaitement, et il m'est même arrivé quelque chose d'assez singulier. Dans la nuit, j'étais couché à côté de ma
femme, et j'entendis trcs-distiuctemenl des paroles malsonnantes '. J'écoutai : ma femme dormait et respirait paisiblement. J'avais donc entendu là où il n'y avait qu'une respiration! Je me suis recouché plus tranquille. »
Un premier jalon peut être posé ici. B..., on le voit, a commencé par un état léger d'alcoolisme , puis il est rapidement arrivé au délire des persécutions et aux hallucinations des sens. Sous l'empire de ces désordres, il a même éprouvé des tendances impulsives et a failli commettre des violences, mais sa volonté a encore pu maîtriser à temps ces élans morbides spontanés. Il rend un compte très-exact de ses fausses sensations, s'irrite des propos injurieux qui lui sont adressés par des voix inconnues et par des êtres invisibles la plupart du temps , et il ne cache pas qu'il lui a fallu jusqu'à présent bien de la patience pour n'avoir pas encore tiré vengeance des prétendues persécutions dont il croit avoir été la victime.
En réfléchissant à la situation que lui ont faite les événements , en cherchant à analyser tout ce qui lui est arrivé depuis dix-sept mois , en ne trouvant pas sous sa main les auteurs des propos blessants qu'il entend, B... a été conduit à attribuer à une cause extraordinaire tous les phénomènes qu'il a ressentis. C'est ainsi qu'il a d'abord songé à la franc-maçonnerie. Il s'est imaginé , en effet, que ce qu'il avait éprouvé n'était rien autre chose qu'une série d'épreuves maçonniques , et qu'on avait voulu , à son insu , le recevoir franc-maçon. Aussi, à sa sortie, le 15 août, était-il persuadé qu'il « avait fait assez bonne figure pour qu'il fût admis « .
Lorsque les aliénés hallucinés s'engagent dans la voie des
1 Le malade désigne ainsi une expression outrageante pour un mari. On ne la retrouve plus aujourd'hui que dans les comédies de Molière.
CHAIUTRE DEUXIÈME. S9
explications, le merveilleux et le surnaturel sont bientôt mis en réquisition par eux. Fidèle à ces précédents si connus, B. ,. nous a exposé qu'une volonté étrangère pouvait s'emparer de son esprit; qu'il pouvait entrer en cominmnication, même à des distances considérables, avec celui qui le dominait de la sorte, et qu'il avait enlin le don de pouvoir transmettre quelquefois sa pensée par le regard.
L'un des interrogatoires du malade présente même sur ce point un certain intérêt.
a Demande. Comment vous ètes-vous aperçu que vous aviez le pouvoir dont vous parlez?
Tiépouse. C'est bien simple. Il m'a semblé que je causais avec quelques personnes et qu'elles me répondaient. Si l'on pose une question à une personne absente , et si l'on en reçoit une réponse adéquate, il y a là un fait qui n'appartient pas à l'ordre naturel des choses. J'ai attribué cela à du magnétisme, à du galvanisme. J'ai consulté un de mes amis, et il m'a déclaré que ce phénomène appartenait à l'électromagnélisme.
D. Vous arrive-t-il ici d'échanger du fluide avec des personnes de la maison?
R. Un jour, dans la salle de billard, j'étais regardé d'une certaine façon par un malade de la maison , le docteur R. .. , et il s'était établi entre nous un langage tacite. Je sentais bien que j'étais soumis à l'influence du fluide, mais je doutais encore un peu, lorsque j'entendis très-distinctement le
docteur R... prononcer ces mots : Tabouret isolateur ,
pieds en cristal. Alors, je ne doutai plus. — Un autre jour, le médecin de la maison vient, me prend les mains, et nos genoux se rencontrent. Dans le même moment, il y avait des individus qui parlaient de cliaincs. 11 m'est toujours resté l'idée que j'avais été magnétisé.
D. Pensez-vous que quelqu'un se soit servi du magnétisme dans le but de vous nuire?
R. On veut parfois me soutirer mes idées. Je me suis dit souvent qu'on pouvait ainsi entrer dans ma vie, m'introduirc des doublées, m'iniposer d'autres séries d'idées et me faire subir une direction magnétique. C'est bien ennuyeux, CCS affaires-là! Mais il n'y a pas là, vous en conviendrez, de motifs plausibles pour douter de l'intégrité de ma raison et pour me priver de ma liberté. En me retenant ici , on commet un délit dont j'ai l'intention formelle de poursuivre plus lard la répression. 11 existe des juges autre part qu'à Berlin ! "
H est bien évident pour nous que B... vit dans un monde à lui , qu'il est le jouet de .fausses sensations très-bizarres, et qu'il se trouve entraîné par elles dans une spbcre de conceptions délirantes d'un ordre spécial. Le malade éprouve fréquemment des phases suspensives, et il déclare qu'il est parfois resté deux ou trois jours sans rien ressentir; qu'il a même profité de cet armistice pour se raisonner et pour se convaincre qu'il n'avait été en butte ni aux injures, ni aux persécutions, ni aux influences électro-magnétiques, mais que le retour inopiné « des mêmes manœuvres de ces gens-là » l'avait bientôt fait rentrer dans ce qu'il appelle la réalité vraie. En un mot, B... s'est en quelque sorte dédoublé : l'homme sensé a lutté contre l'aliéné, mais la raison a été vaincue par la folie.
A notre dernière entrevue avec le malade, quel langage nous tient-il? « Devant vous, nous dit-il, je suis dans une autre atmosphère. Quand je vous ai vus la première fois, j'ai ressenti une secousse électrique. Après vous avoir quittés, j'ai pensé à notre long entrelien, et j'ai encore éprouvé quelque chose, une sorte de choc en retour. »
Nous le prions de vouloir bien nous dire dans quelle