CHAPITRE ONZIÈME
On ne peut faire aucun fond sur ces alcoolisés subaigus, avec appréhensions sinistres, luillucinations de la vue et idées spéciales de persécution, qui, au ])oint de vue de la criminalité, conuncltent les plus atroces attentats. Il y a chez eu.\ un imprévu terrible.
L'un de ces malades entre un jour à l'hospice de Bicètro, dans le service d'un de mes collègues, se rétablit très-rapidement , et demande sa sortie. Le médecin prend des délais, temporise prudemment, et ajourne la mise en liberté. La femme du malade vient à son tour supplier mon collègue de lui rendre son mari, qui est seul, ajoute- t-elle , pour subvenir aii\ besoins d'une nombreuse famille. Le médecin craint une rechute, et ajourne encore. Très-convaincu enfin de la guérison , il provoque la sortie. Pendant huit jours , l'ancien malade s'enivre chez lui avec sa femme! Au bout de ce temps, il est pris un soir d'un accès soudain de fureur; il s'empare d'un marteau, frappe à coups redoublés sur le crâne de sa femme ivre, puis lui tranche la tcle à l'aide d'un grand couteau de cuisine. II se pend ensuite. — Dans cette même chambre dormaient paisiblement les enfants de ces mallieurcux époux. La Providence veilla sur quatre bv?rceaux. Le lendemain, la bienlaisance publique fit le reste.
A peu de temps de là, un sieur I)... sort d'un établissement public d'aliénés. Il allait très-bien. Le retour du chef de famille est fété à la maison. A la
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fin du repas, D. .. se lève, s'enfuit et court à travers la cam})agne. Sa fille, âgée de dix-sept ans, se met aussitôt à sa poursuite, rejoint son père, qui fond alors sur elle et lui franche la tête avec un couteau de poche. Le lendemain , au Dépôt municipal des aliénés, je trouvai ce malheureux encore tout couvert du sang de sa fille, et ce fut lui qui, à grand'peine, me fit comprendre ce qui s'était passé. — Il s'était cru accusé des plus grands crimes , poursuivi par les sergents de ville et les gendarmes, et menacé de la guillotine.
Les motifs des tentatives de suicide de ces malades ne sont pas moins curieux à rechercher, et M. Drouet a sommairement rapporté les quatre exemples suivants : «C... déclare s'être jeté à l'eau pour échapper aux mauvaises intentions qu'il lisait sur les visages de tous ceux qui l'entouraient. — M. . . a pris le parti de se noyer pour se soustraire aux hallucinations terrifiantes dont il était obsédé, et à la poursuite des gens qui lui en voulaient. — Br. .. et Rog. .., atteints d'alcoolisme chronique avec prédominance d'idées de persécution , sont décédés à l'asile, après avoir été nourris pendant longtemps tous les deux à l'aide de la sonde œsophagienne. Le premier était résolu à se laisser mourir de faim, pour éviter d'entendre dire du mal de lui et pour échappera ses persécuteurs imaginaires. Il était âgé de quarante-sept ans. L'autre, âgé de cinquante ans, a succombé de la même manière , dans un état de
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lypémanie invincible, après avoir fait plusieurs tentatives (le suicide. »
Quant aux persécutions intiintiles ou séniles, nous savons maintenant quelle est la part d'influence qu'il faut leur reconnaître, et c'est, on peut l'affirmer, de l'examen de chaque affaire en particulier que devra surtout s'inspirer l'expert , lorsqu'il se trouvera placé en face d'un point d'interrogation posé par la justice.
2" Le délire des persécutions, envisagé comme folie partielle spéciale, comprend, indépendamment des très-nombreuses applications médico-légales qui ont été signalées dans le cours de cet ouvrage, des difficultés d'appréciation de plus d'un genre. Le médecin le plus exercé peut se laisser surprendre par une circonstance, un fait ou un acte qu'il n'a pas prévu et qu'il ne pouvait même pas soupçonner. Aussi, s'il doit donner un avis comme expert, devrat-il toujours j)rendre un certain temps avant de conclure, descendre dans la vie de l'inculpé , rechercher les mobiles ordinaires de sa conduite, étudier son caractère et ses habitudes, et rechercher, par exemple, s'il n'était pas déjà malade alors que tout le monde le croyait sain d'esprit. La dissimulation d'idées de persécution et d'hallucinations de l'ouïe n'est pas une chose très-rare et n'est même pas trèsdifficile. Les aliénés partiels, continuant à vivre dans le monde, à remplir des fonctions publiques ou à exercer des professions libérales, forment en somme
une «grande exccplion, je le veux bien, mais sont bien plus communs qu'on ne le supposerait jamais.
M. Baillarger a cité le cas suivant. Une ouvrière croit que la personne pour laquelle elle travaille pénètre dans sa chambre pendant son absence pour y jeter du mercure et d'autres substances malfaisantes; cependant elle a la force de dissimuler, elle ne se plaint pas, et les choses peuvent continuer de la sorle pendant longtemps. — Celte ouvrière, personne ne la suppose aliénée; eh bien, qu'elle vienne à assassiner la femme qui jette du mercure dans sa chambre , et je demande si une grande difficulté ne pourra pas être créée?
Le persécuté étant absolument capable de tout, le philosophe, le magistrat et le médecin sont tenus à réserver au chapitre des parlicularités ou des calastrophes, qui échappent volontiers à toule prévision humaine, une page blanche pour lui seul. Il la remplira! Que l'on lise plutôt les deux faits suivants, rapportés par M. Morel :
ce 1" Un de nos aliénés, d'un caractère hypochondriaque, a un procès avec le commissaire de police de son endroit; il est bientôt dominé par l'idée que tout le monde veut lui nuire. Les gens qui passent devant ses fenêlres lui font des grimaces. Il fait de mauvais rêves; il suffit que l'on crache devant lui pour qu'une influence funeste s'atlache à sa santé. Le commissaire de police devient le point de mire de toutes ses haines, et cet hypochondriaque, qui,
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arrivé à l'âge de soixante ans, n'avait été connu jusque-là que par son bon caractère, la douceur de ses mœurs, s'arme d'un Iraucliet, attend le commissaire et lui lance son instrument dans la région du cœur. Il est reconnu comme aliéné cl amené à Maréville.
« 2" Un campagnard aisé, d'une intelligence bornée, se livreàl'ivrognei ie. Il éprouve une dyspe|)sie, devient misanthrope, croit que l'on a mis des drogues dans ses boissons; il se retire dans une petite maison à la campagne, creuse un fossé autour de son habitation; il ne vil que d'aliments qu'il se prépare lui-même; le mauvais état de sa digestion influe d'une manière notable sur ses facultés. Il en veut surtout à un garde cliampétre qui rôde autour de sa maison jwur lui jeter qnekjues mauvaises drocjucs dans ses alimenls. Il s'arme d'un fusil, et l'individu n'échappe à la morl que parce que le fusil fait long feu. »
Dans l'appréciation médico-légale des actes accomplis par les persécutés, il inq)orle parfois de rechercher s'il n'y a ])as des accidents é[)ilepliques nocturnes ou larvés, ce qui, lorsque le fait existe, complique singulièrement la situation . J'ai interrogé un jour, au Dépôt municipal des aliénés, un graveur sur métaux âgé de dix-neuf ans, qui, d'un caractère jaloux, sombre cl haineux, avait, une nuit, sans provocation aucune, liap|)é d'un couj) de couteau une fdle publicjue qui dormait à ses côtés. 11 ne l'avait blessée qu'au bias Non-seulement je notai
chez ce jeune homme des idées de persécution déjà anciennes et un certain dégoût de la vie, mais des vertiges épileptiques fréquents et des hallucinations de l'ouïe. Or, il avait entendu cette fille lui faire des reproches obscènes, et il s'était levé, se sentant mal à l'aise, et avait été ouvrir la fenêtre. Sa mémoire s'arrêtait là, et il ne se souvenait plus que d'une chose, c'est « qu'on l'avait habillé et emmené j). Plusieurs fois par mois, il lui arrivait d'uriner au lit. Il avait donc des allaques nocturnes d'épilepsie. Quant à ses vertiges, il les décrivait très-exactement.
M. ]\Iorel a vu condamner un malheureux jeune homme dont l'acte très-grave — tentative de meurtre sur un de ses meilleurs amis — n'a pu trouver grâce aux yeux des juges. L'existence d'un délire des persécutions avec manifestation d'actes excentriques d'âbord, puis très-dangereux ultérieurement, se rattachait chez lui à un état épileptique qui était resté ignoré des parents de cet individu et du malade luimême. M. Morel a pu constater , en l'observant de près, qu'il avait des crises épileptiques pendant son sommeil. En outre, dès sa plus tendre jeunesse, il avait eu un caractère triste, morose, irascible, avec violents maux de tête. Il y avait eu, en outre, des aliénés dans sa famille.
Ainsi que M. Maret en a cité plusieurs exemples dans sa thèse, il y a encore d'autres persécutés dont les actes malfaisants sont bien intéressants à étudier au point de vue médico-légal. Après avoir hésité long-