CHAPITRE OXZIÈME
derrière l'inépuisable clémence des hommes, landis que la société s'offre d'elle-même et sans défense à toutes ses lenlatives.
Casper a fait entendre de très-dures paroles sur ce qu'il appelle a la théorie ultra - philanthropique et absurde qui consiste à admettre que les monomaniaques ne sont pas responsables parce que les parties saines de leur intelligence ont dû être sympathiquement altérées. Nous voyons, dit-il, que des milliers de monomaniaques sont restés toute leur vie dans le même état, sans qu'il se manifeste en eux aucune réaction générale, sans pouvoir s'affranchir de leur idée fixe; ils en sont cependant maîtres, ils la reconnaissent comme telle, l'avouent en riant même, souvent enfin, ce qui est de la plus haute importance pour le diagnostic, /7s consentent à ce que l'on combatte leur idée fixe. Ceux-là, évidemment, sont responsables même des actions commises en vertu de leur idée fixe. Mais lorsque l'idée fixe a pris dans l'esprit de profondes racines; que, cessant d'être un jeu habituel de l'imagination, elle pousse le malade sur la pente dangereuse d'une passion violente, telle que l'amour-propre, la colère, la jalousie, et l'entraîne à commettre une action coupable, alors on peut admettre qu'il n'y a plus liberté morale, et le malade est à considérer comme un maniaque général. 5)
Evidemment le médecin légiste prussien se trompe quant aux conséquences de l'acte commis sous l'em-
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pire de l'idée fixe, et je déplore d'autant plus son erreur que la grande autorité scientifique dont il a joui a nécessairement dû influencer parfois d'une manière lâcheuse les décisions de la jusiice.
En face d'un individu dont l'intelligence n'est seulement qu'entamée, devons -nous affirmer, en thèse générale, qu'il n'a pu opposer une résistance efficace et suffisante à ses suggestions délirantes, et que les immunités pénales lui sont nécessairement acquises? Je ne le pense pas, car le malade qui se trouve dans de semblables conditions n'est point absorbé en entier par la folie, et un certain nombre de ses actions portent le sceau de sa volonté.
Notre intervention dans les affaires criminelles a surtout pour mobile d'analyser les actions qui demeurent imputables et de déterminer, autant que possible, la somme d'intelligence qui restait au pouvoir du prévenu au moment de l'accomplissement du délit ou de la perpétration du crime : Non creditur ieslibus de jurore deponentihus , niù causam reddanl scientiœ.
Le médecin légiste doit donc discuter le degré d'enchaînement de la liberté morale, mesurer la nature plus ou moins insolite et extraordinaire de l'acte commis , et opérer avec art la dissection des facultés de l'intelligence. Ces qualités doivent se refléter dans sa réponse aux questions que lui pose le magistrat, et qui sont habituellement conçues dans des termes analogues à ceux-ci : Au moment où il a agi, X...
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avail-il la connaissance du bien et du mal? — Jonissail-il de sa liherlé morale? — Ces deux lacnllés , quoique existant en lui , n'onl-elles pas été l'une ou l'autre amoindries dans Texercice qu'il a pu en l'aire? — N'y avait-il pas quelque affaiblissement ou queJqiu^ désordre dans les autres parties de son intelligence , on bien dans sa sensibilité ? — Quelles étaient alors la nature et l'étendue de ces attliiblissements? etc. , etc.
Je m'étonne que quelques esprils éminents aient pu considérer la responsabilité partielle ou proportionnelle comme une impossibilité. « Que deviendrionsnous, s'écrie W. Belloc, nous autres qui dirigeons les aliénés, si les doctrines d'irresponsabilité absolue venaient à prévaloir quelques instants dans un asile? Est-ce que toute notre influence, toute notre action n'y sont pas basées sur la capacité de l'aliéné ji comprendre les conseils qu'on lui donne, les réprimandes qu'on lui adresse, et à se diriger en conséqjicnce ? Cbaque jour, ajoute-t-il, dans l'asile que je dirige, je loue, je récompense, je blâme, j'impose, je contrains, je menace, je punis... Et devant ces fails, que devient la doctrine de l'irresponsabililé absolue que nous soutenons ensuite devant les tribunaux? Je ne m'explique cette contradiction llagranle que par le spectre de la guillotine que le ministère public ne se lasse pas d'agiter devant nos yeux. En présence de ce suprême danger que court l'un de nos malades, il nous a semblé que nous ne pouvions trop
V,8 LK DiaiHE DKS PKRSICCUTIONS.
faire, et nous avons, sans nous en apercevoir, dépassé les limites de la raison et de la justice. " Je suis en parfaite conformité d'opinions avec mon honorable collègue d'Alençon. Oui, dans une circonstance donnée, la raison peut partiellement abdiquer, mais la compromission morbide est isolée. Le clavier psychique possède une note fausse.
Puisque nous reconnaissons chez certains de nos malades une part variable, mais non douteuse, d'intelligence et de liberté, de quelque façon que ces attributs partiels se gouvernent, à quelque chose qu'ils s'appliquent, dans quelques circonstances qu'ils s'exercent, ne nous est-il donc pas possible d'analyser ces sortes d'états mixtes, de séparer les contrastes, d'expliquer les détails? On va m'objecter que si des idées justes sillonnent un esprit malade , l'homme n'en est pas moins une vivante et harmonique unité ; qu'on ne peut pas morceler l'âme ; que dans notre organisation psychique il n'y a rien de partiel, rien de fragmentaire, et qu'entre les diverses facultés il existe un principe de succession et de connexité qui ne permet pas de les isoler; qu'il est impossible de compter les degrés par lesquels la raison tombe dans le précipice, etc. , etc. Je pressens ces arguments; mais je ne crois pas à la solidarité des facultés, et je reste convaincu qu'il peut y avoir absence de raison, absence de la connaissance du bien et du mal, relativement à certains objets, sans que vis-à-vis des autres il y ait altération évidente
CHAPITIIK OXZnhlK. 4'iS)
(le ronteiidemanl. Je crois de plus que le délire est quelquefois lellement exclusif , (elleuient circonscrit, et que l'inleiligence est tellement libre sous tous les autres rapports, que le malade paraît sain d'esprit, tant que l'on ne dirige pas son attention vers le point sur lequel il extravague.
Pendant six semaines, j'ai accompagné en voyage un homme âgé de quarante ans, d'une intelligence supérieure, d'une instruction solide et d'une érudition remarquable , qui, sous l'influence d'un délire des persécutions avec hallucinations de l'ouïe, avait employé les moyens les plus variés et les plus terribles pour s'ôter la vie. Il avait toujours guéri de ses blessures ! Mon compagnon de route jouissait de tous les biens et de toutes les satisfactions qui peuvent constituer une heureuse existence; il semblait même qu'il n'eût rien à souliaiter. Je flattai, chemin faisant, ses penchants et ses goûts pour l'archéologie et la peinture, et j'écoulais même avec un grand intérêt ses démonstrations artistiques. Nous vécûmes de la même vie pendant j)lus de quarante jours , et sur tous les sujets possibles nous échangeâmes de longues conversations; souvent iTiême il jn'altirail sur le terrain de la folie, et il s'étonnait que je voulusse toujours provoquer quelque incident capable de changer brusquement le cours de nos entretiens. « J'ai lu, me dit-il un jour, les ouvrages d'Ksquirol et des aliénistes modernes; eh bien, il m'a paru que ces médecins ne se faisaient point une idée très-nette
de la liberté. Pour ce qui me concerne., si j'infligeais une bonne correction à l'un de ces individus qui se permettent parfois de m'insuller grossièrement dans la rue, je pourrais n'en être pas responsable, car le désir (le me venger de ces outrages m'aurait aveuglé ; mais si je venais à vous prendre votre porte-monnaie, je ne serais qu'un voleur : voilà toute la différence. . Le malade était parvenu à dissimuler très-hab.lemeut ses hallucinations, mais le chagrin profond qu'il en ressentait intérieurement finissait toujours par le conduire à quelque nouvel acte de désespoir.
Je conçus un jour des soupçons sinistres sur son sort et je fus dévoré d'inquiétude en face de sa porte hermétiquement close! Je pénétrai alors violemment dans son appartement, avec l'assistance d'nn commissaire de police. Je trouvai M. X... (dont la taille était de 1 85«) pendu à l'aide d'un foulardà l'espagnolette d'une porte-fenêtre située seulement à un mètre dix centimètres au-dessus du sol : il était a genoux, mais h demi accroupi et assis sur ses talons ; il avait les mains jointes et la tête fortement inclinée a gauche. La mort devait remonter à cinq ou six heures, le cadavre était froid. Je dénouai le foulard et procédai à l'examen du corps : la face était paie, paisible et sereine ; les yeux étaient à demi enlr'ouverts , la bouche était béante , la langue rétractée. Il y avait eu émission de matières fécales, d'urine et de sperme. Les «ignés de la conslriclion cervicale manquaient, la peau était à peine un peu pUssée en quelques
CHAPITRE ONZIÈME. 451 rares endroits, lc> sillon circulaire faisait défaut, et il ne s'était point produit d'infiltrations sanguines dans le tissu cellulaire sous-cutané.
Plusieurs médecins virent le cadavre le jour même de l'événe.nent, et ces confrères parurent un peu surpris de la posilion prise par lU X... pour l'accomplissement de sa klalc résolution et de l'incertilude des marques extérieures du suicide. Or il est hon que l'on sache qu'il n'existe pas une seule position du corps dans laquelle la morl volontaire par pendaison ne.soit possible. Les observations publiées par iMarc, à l'occasion de la mort du prince de Condé, étaient déjà extrêmement concluantes. Les Taits si^cjnalés depuis par AL Tardieu ne laissent plus aucun doute à cet égard.
Il ne faut pas se figurer non plus que tous les pendus aient forcément la hce bouffie et livide les yeux saillants et hors des orbites, la langue .loiràlre tuméfiée et sortie de la bouche , les traits contractés ' .les doigts crispés, etc. II est possible que ce tableau rappelle l'aspect des crinunels livrés au supplice de la corde, ou celui des individus qui ont énergiqueliicnt lutté contre des étreintes homicides; n.ais le sujcide qui a froidement accompli son œuvre de de.- Iruction apeu à peu perdu connaissance sous l'action d'un engouement cérébral, et sa figure n'est le plus souvent ni bouleversée ni horrible.
La justice pose quelquefois aux experts la question de savon- si la pendaison est le fait d'un suicide ou
d'un assassinai. Elibicn, s'il est facile d'étrangler un homme avec les mains, il est très-difficile de l'étrangler avec im lien et à peu près impossible de le penllre. J'excepte bien évidemment les enfants, les imbéciles et les gens paralysés. La pendaison homicide exige nécessairement le conconi s de plusieurs mallaileurs, et alors, ainsi que l'a indiqué Casper, on doit supposer une lutte et rechercher les traces de la résistance opposée par la victime, telles qu'-égratignures, blessures, luxations, fractures de doigts, ecchymoses, cheveux dans les mains, etc.
Pour en revenir à M. X..., le lendemain de sa mort, la face était devenue bouffie et violette, les empreintes cervicales étaient extrêmement apparentes, et la poitrine s'était couverte de larges ecchymoses.
En admettant donc l'hypothèse erronée que des doutes eussent été possibles le jour même de la mort, on voit qu'ils s'étaient convertis le lendemain en des signes d'une certitude irréfragable.
^Mais hàtons-nous de reprendre la discussion rela-. tive au degré de responsabilité. - En face de la démence, on le sait, la poursuite s'arrête : il n'y a point de faute h expier, mais une infortune à constater. Le chcàtiment serait une injustice inutile pour la société, car le châtiment n'est inlligé que pour l'exemple'; or, l'exemple étant nul, le châtiment deviendrait une barbarie. La bastonnade infligée publiquement à un fiévreux ne guérirait personne de la fièvre.