‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 212 sur 234 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

reyard n'avait aucunement la sigiiiGcation que vous lui attribuez. Vous nie paraissez soulïrant et bien excité ce soir, allez vous reposer. Voici uiiuuit qui approche, séparons-nous. Kevenez luc voir, si vous le voulez, demain, à une iicure de l'après-midi, ot nous causerons. Si je peux quelque chose pour vous, j'en serai heureux. Bonsoir. »

Eu prononçant ces dernières paroles, je m'étais levé, j'avais pris ma lampe, et continuant à éclairer la physionomie de mon interlocuteur, je le reconduisis malyrc lui, l'oblijjeant à yagner la porte à reculons. Je l'avais intimidé, il partit.

Le lendemain, avant midi, il était chez moi. Je n'y étais pas. 11 insista pour entrer, alla m'attendre dans mon salon et tint toujours ouverte la porte donnant sur l'antichambre. A midi et demi, je rentrai, et il vint au-devant de moi, « Notre rendez-vous, lui dis-je, est pour une heure. Je vais déjeuner à la hâte. Veuillez m'attendre. v — Non, je n'attends pas, s'exclama-t-il, je veux que vous me visitiez tout de suite. » — « Vous oubliez que cette seule constatation vous ferait injure. 11 y a d'autres moyens de retrouver le calme, je vais vous les indifiuer dans un instant. »

Mon interlocuteur s'emporta, gagna la porte et me lança cette menace qui était tout un programme : a Vous me visiterez malgré vous, je confondrai tous les forbans, et ma famille saura que je n'étais pas un sodomite. C'est vous qui ferez mon autopsie! «

Je m'élançai aussitôt à sa poursuite dans l'escalier, afin de le calmer; mais il fuyait si précipitamment que je le

perdis bientôt de vue! Je savais son nom, mais son

adresse m'était inconnue. Il avait une sœur mariée à ***, mais quel était son nom ?

Je me rendis alors au bureau des aliénés, à la ])réfecturc de police, et je déclarai ce qui était arrivé, demandant

VCA LE DÉLIRE DES PERSÉCUTIO\tS.

inslamn.cnt aide et protcctio.i pour ce malhourcuK jeune ho.n.ue, qui m'avait fait reflet de courir au suicide. On me promit de faire faire des recherches.

Les recherches aboutirent. Au bout de quatre jours, un cadavre f.t trouve dans la Seine, près du bas Mcudon : c'était le sien. On le transporta à la Morsue. Son identité fut reconnue.

A son dernier domicile, on trouva un brouillon de lettre au préfet de police. U demandait qu'on fit son autopsie, ciue je fusse chargé de ce soin, et que je rédigeasse pour sa famille un procé?-verbal très-circonstancie.

La famille fut mandée à Paris. L'autopsie ne fut pas faite. Le corps fut expédié en province, où eut lieu l'inhumation.

Ce jeune homme était un déclasse. Après avoir mené une vie de dissipation , il avait fini par prendre quelques inscriptions à la Faculté de médecine, par fréquenter quelques cours dans le quartier des Écoles, et, la gêne survenant, par en vouloir un peu à tout le monde. Son délire se systématisa, s'étendit, et la coalition dos forbans lui apparut comme la dernière expression des hostilités dirigées contre sa personne. Lorsque je le vis, il était violent et très-dangereux.

En supposant que j'aie pu l'atteindre dans la rue, je n'aurais pas pu le faire arrêter, et par conséquent lui sauver la vie. De quel droit aurais-je de mon plein gré attenté à sa liberté? Une conviction médicale n'est pas un argument sans réplique ; l'initiative privée du praticien n'est inscrite nulle part; le clinicien, sauf dans le cas de flagrant délit, n'est pomt

CHAPITRE ONZIÈME. 4G5 chargé de remphicer raulorilé; il l'éclairé, mais il . ne se suhslitue pas à elle. En dehors de son délire, ce jeune homme donnait des preuves d'une remarquable intelligence. Le lendemain de son arrestation, il eut intenté un procès à celui qui l'aurait lésé dans le plein exercice de ses droils de citoyen libre. Un procès dirigé contre un médecin par un persécuté, cela n'aurait pas été une chose nouvelle !

Les événements ont suivi un cours fatal, et le malade est devenu son propre meurtrier !

Les aliénés dangereux et curables ont les premiers droit aux secours de l'assistance pubHque, dès que se montrent les premiers symptômes d'aliénation mentale. Toutefois une restriction doit être faite, sinon pour des aliénés réputés dangereux, du moins pour quelques malades curables qui peuvent quelquefois être traités ailleurs que dans les établissements spéciaux. — Mais ces cas sont assez rares, et ne peuvent être bien appréciés que par des praticiens qui ont une grande habitude des affections nerveuses.

Si Tulilité de la séquestration se montre dès le début do la maladie, nous devrions rechercher à quel moment s'impose la nécessité.

Il ne peut y avoir de règle absolue qui détermine exactement le moment où un aliéné doit être séquestré. Certains malades, calmes depuis plusieurs années - considérés comme inoffensifs , - peuvent devenir rapidement dangereux et commeliro des actes regret

tables avant qu'on ait pensé à les séquestrer. Pour peu qu'on ait vécu avec les aliénés, on voit bien vite la grande différence qui existe entre ceux qui vivent en liberté et ceux qui sont dans les asiles. Un aliéné toujours calme, complètement inoffensif dans un asile d'aliénés, peut s'agiter et devenir dangereux dès qu'il est mis en liberté, ou peu de temps après, par le simple contact de la société.

Le moment de la nécessité de la séquestration doit donc , à notre avis, se rapprocher le plus possible du moment que nous avons indiqué pour son utilité.

Au point de vue clinique, les signes qui révèlent la nécessité urgente de la séquestration sont : l'excitation maniaque , les illusions pathologiques , les hallucinations, le délire restreint, la perversion des facultés affectives, les impulsions instinctives, etc.

Ces symptômes que nous indiquons, et dont on n'apprécie bien la gravité que par l'étude clinique, essentiellement médicale, existent fréquemment a Félat pour aihsi dire latent chez un grand nombre de malades. Ces aliénés que l'on redoute le moins, que l'on croit à peine malades, sont le plus souvent les plus dangereux! « Le chez moi, a dit M. Albert Lemoine, la vue des siens, leurs caresses, toutes ces choses qu'il serait absurde et barbare de refuser a tout autre, sont le plus souvent nuisibles au fou. Laisser le fou dans sa maison entouré des siens et de toutes les choses qu'il a l'habitude de voir et de manier, c'est le laisser dans le milieu où sa folie est

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