CHAPITRE TROISIKMK
fait, et il est très-frôq lient de la voir se plaindre et réclamer sa sortie en frappant du pied sur le parquet et nous montrant ses poings serrés comme si elle devait ouvrir le combat. Nous lui demandons alors de nous montrer les moindres traces de ces poudres malfaisantes répandues partout avec tant de profusion. Impossible d'en trouver aucune trace , et notre malade de répéter que c'est une matière si subtile qu'elle échappe à la vue; mais elle a le don de la découvrir rien qu'à l'odeur de l'air, qui en est empesté. Ce n'est pas la mort qu'elle redoute; elle l'appelle au contraire de tous ses vœux et s'estime heureuse d'avoir ses croyances religieuses pour se soutenir. Ce qu'elle craint le plus, c'est de devenir folle , à force de souffrir du poison. Lui demande-t-on conmient il se fait qu'elle seule soit atteinte, quand ses compagnes ne ressentent aucun des tourments dont on abreuve son existence au moyen de ces substances nuisibles? Tout le monde. a du contre-poison; les empoisonneurs surtout en sont munis d'une riche provision. D'ailleurs, celles qui meurent à l'asile sont emportées par la même cause. Son délire, qui portait d'abord sur un objet prédominant, tend bientôt à se généraliser davanlage, en ce qui concerne les mesures prises par ses ennemis pour l'accabler : l'arsenic et la strychnine maintenant militent de puissance et d'action pour la tourmenter; il faut qu'elle sorte, ou elle mourra dans celte abominable maison; les médecins sont vendus à Bismark et tous les Français sont des lâches de la laisser ainsi en butte à de si terribles supplices , sans la secourir ni confondre tant de malfaiteurs.
11 est bon de remarquer qu'avec de si fréquentes réclamations de liberté, notre malade ne sait pas profiler des circonstances qu'elle rencontre pour exposer à l'autorité les manœuvres des empoisonneurs et demander sa sortie. Un jour que l'établissement recevait la visite de M. le procu-
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reur (général, acconipaj;né du procureur impérial, « Voilà, lui dit le médecin en chef, une bonne occasion de faire arrêter tous les empoisonneurs et d'obtenir votre sortie, parlez-en à ces messieurs. — Ah! répondit-elle , n'ai jxts besoin; ils savent bien tout ce qui se passe. >- Ces sortes de malades se croient une exception à l'ordre universel; ils sont devenus tellement célèbres par leurs malheurs que le monde ne s'occupe que d'eux et qu'on ne peut rien lui apprendre; les maux qu'ils endurent sont trop extraordinaires pour que chacun n'en ait pas connaissance.
Nouvelle complication du délire : notre malade se croit mariée par le Pape à un nègre trois fois millionnaire, se dit riche, et bientôt son activité délirante lui suggère que le nègre a trouvé la mort au fond des flots. C'est alors que le légat du Pape l'aurait remariée au sous-préfet de R... Elle demande qu'on lui rende son mari et ses biens. Avec ces nouveaux éléments de folie, ses idées premières d'empoisonnement n'en restent pas moins prédominantes.
Nous lui avons soustrait sa fortune, et le temps ne tardera pas où nous serons arrivés à nos fins, en la faisant mourir par toutes sortes de poisons.
Nous employons même maintenant, dans nos impitoyables manœuvres, de l'éleclricilé empoisonnée; mais ce n'est toutefois que dans ses moments de violente exaspération qu'elle nous accuse d'user contre elle de ce fluide impondérable, additionné de matières si subtiles qu'elle ne les découvre qu'à l'odeur. Sur tout autre terrain que celui de son délire de persécution, cette malheureuse dame retrouve toute sa raison, et c'est avec un véritable intérêt qu'on l'entend raconter les différentes circonstances de ses voyages et les divers épisodes de sa vie si agitée.