‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 40 sur 234 · CHAPITRE TROISIKMK · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIKMK

est un grand seigneur ou un personnage trèsmarquant.

Un autre persécuté se dira : On nie tend tous les pièges, niais je les évite; je suis exposé à des coalitions formidables, mais je fais bonne contenance; on en veut à ma vie, et je résiste : donc quelqu'un veille sur moi et me protège, donc ce quelqu'un est tout-puissant , donc c'est le chef de l'Etat.

Voilà dès lors tout un ordre nouveau d'idées qui vient imprimer une autre direction aux conceptions délirantes et aux hallucinations. Le persécuté devient intarissable sur le compte des ministres, des familles régnantes et de la Cour pontificale; il méconnaît le caractère réel des personnes qui l'entourent, et il affirme que Napoléon vient de lui transmettre un important message, que le général Trochu l'a fait appeler, que M. Thiers le recevra ce soir, et qu'il attend la visite de telle ou telle princesse. En somme, on est en présence d'idées de grandeur palhologiquemenl juxtaposées, car les persécutions n'ont jioint cessé, car les ennemis sont toujours là.

On constatait tout à l'heure de grossières erreurs sur la personnalité des autres; eh bioii, voici maintenant qu'une nouvelle transformation s'opère et que des erreurs plus grossières encore vont porter cette fois sur la propre personnaMté du persécuté. Suivons un peu le raisonnement du malade.

Les agissements de mes ennemis, se dit-il, sont aussi déloyaux que persistants et périlleux ; mes enne-

so LE IJÉLIHI'J DES PEUSÉCLTIOiVS.

mis sont infatigables et lout-puissan(s; mais quel intérêt ont-ils a m'accabler de la sorte, moi, homme ignoré, obscur, ou placé dans un milieu modeste? Le contraste entre les bourreaux et la victime est l'rappaut! Au fait, qui suis-je? Peut-être bien suis-je un être moins effacé qu'on ne croit, plus important qu'on ne le suppose, plus redoutable qu'on ne se l'imagine. Il y a plus : peut-il en être autrement? X^on. On m'abreuve, en effet, d'humiliations haineuses, et l'on dirige contre moi les attentats les plus ténébreux; donc on a un intérêt à le faire. Ceux qui ont cet intérêt sont millionnaires, ducs, princes ou empereurs; donc l'intérêt que ces personnages ont à me nuire est un intérêt des plus considérables. Mais alors je porte ombrage à quelqu'un , et ce quelqu'un a du nécessairement me voler mon non), mon titre, ma fortune, mon rang, ma couronne. Je ne suis donc pas l'homme humble sous le déguinement duquel j'ai vécu jusqu'aujourd'hui; j'ai été mystérieusement écarté, iniquement dépouillé; ce nom que j'ai porté n'est pas le mien, ces gens qui me tenaient lieu de parents ne sont point de ma famille; je suis le pclil-fils de Louis XVII ou le fils de Napoléon II, je suis le duc d'Orléans ou je m'appelle dotî Carlos.

Si le persécuté n'a pas eu, dans l'espèce, un acte de naissance bien régulier, s'il a eu à souffrir d'une situation indécise , d'une parenté non avouée ou d'une éducation mystérieuse, si son orgueil a été

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torluré et si sa Ibrlune a été lésée, de quels éléments fâcheux son délire ne s'accroîlra-l-il pus? Avec quelles apparences de vraisemblance u'enlreliendra-l-il pas tout le monde de sa fortune imaginaire, de sa naissance illustre?

Voilà comment le perséculé a d'abord pour point de départ une simple aventure romanes(|ue, et comment d'enchaînement en enchaînement, de systématisation en systématisation, il en est arrivé à ses affirmations de substitution d'enfant ou de dilapidation de fortune, à son profond mépris pour son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, à ses aspirations grandioses et à sa dangereuse appétence d'or, de blason, de puissance et de gloire !

M. Ach. Foville , qui a étudié le délire des grandeurs avec un remarquable talent, a bien voulu me communiquer, à l'appui de l'opinion soutenue ici, les faits suivants ainsi que les observations qui vont terminer ce troisième chapitre. Je suis heureux de remercier publiquement ce bienveillant collègue.

Une demoiselle mélancolique et hallucinée, tourmentée à cliaque instant j)ar les sensations erronées les plus pénibles et se livrant, sous rem()ire de ce délire sensoriel, à des actes extravaganls presque continuels, demande sans cesse qu'on la débarrasse de ses persécuteurs; et quand elle peut se trouver un instant seule avec un médecin ou un élève, elle cherche à donner plus de poids à ses supplications à l'aide de séduisantes promesses. Pour qu'on la dé-

livre, elle vous propose de vous nommer directeur de la maison, ou même minisire, ou de vous donner des sommes considérables. Elle ajoute d'un ton de réticence modeste que, pour elle, elle ne veut être ni supérieure de couvent, ni impératrice, mais qu'elle tient surtout à rendre les autres heureux.

Une autre femme, également mélancolique et hallucinée, jouet continuel des sensations hypochondriaques les plus pénibles, attribue ces méfaits à des persécuteurs imaginaires, et associant sa propre cause à celle du gouvernement et du chef de l'Etat, elle fait au nom de l'empereur les menaces les plus sérieuses aux fonctionnaires et employés de l'asile qui , par leur faiblesse et leur défaut de surveillance, se rendent complices de ses persécuteurs.

Un homme intelligent, exerçant une profession libérale et que des épreuves pénibles et multipliées, jointes à une impressionnabilité excessive, ont jeté dans un état de trouble menlal qui s'est traduit par trois accès aigus de folie mélancolique, a toujours cru, pendant ces accès, que ses persécuteurs avaient un but plus élevé que de torturer un malheureux conmie lui, et qu'en réalité leur but était de renverser la dynastie napoléonienne.

Un autre, dans des conditions analogues, après avoir fait par écrit le tableau éloquent de toutes ses souffrances morales et physiques, ajoute : " l/ous attribuerez à l'hallucination de pareilles idées; rien n'est plus vrai cependant : le magnétisme occulte a

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