CHAPITRE TROISIEME
ajouter sans tomber dans des repétitions inutiles. Notons toutefois la double attaehe royale que M. L. .. s'attribue, se croyant fils de Louis XVI et de la reine Hortense.
OBSERVATIOM XXIV.
DtMire partiel, halliieiiiatoire , systématisé. — Idées de persécution
et de grandeur.
M. L... était fils natm-el d'une Française et d'un gentilhoninio anglais, etbion qu'il ait été reconnu, il a beaucoup souffert moralement de Tinégularité de sa naissance. On suppose que sa mère est morte aliénée,
L... reçut une bonne éducation et devint officier de marine; de vingt à vingt-cinq ans, il fit un voyage de • circumnavigation.
A son retour, sans motifs connus de nous, L... quitta la marine et se consacra aux arts du dessin , pour lesquels il avait im grand talent; en quelques années il eut acquis une réputation des plus honorables. Entièrement dévoué à l'art dans lequel il excellait, L... voulut faire uniquement de l'art pour l'art, et son travail fut loin de lui rapporter tous les bénéfices pécuniaires qu'il n'aurait pas manqué de réaliser s'il avait voulu faire une part plus large au côté industriel de sa profession. Aussi vécut-il presque toujours dans de grands embarras d'argent. Son caractère était naturellement porté aux idées tristes et à la défiance; à tort ou à raison , il se figura que son talent portait ombrage aux autres artistes voués à la même spécialité que lui, qui, pensait-il, le considéraient comme un intrus, parce qu'il s'était formé lui-même , au lieu de passer avec eux par l'École des beauxarts. Il se figura, dès lors, qu'il était en butte au mauvais vouloir de tous ses confrères. Qu'il y ait eu ou non quelque
chose de fondé dans ces idées , elles furent certainement exallées d\ine manière considérable par les tendances naturellement soupçonneuses de L..., qui poussait, en ce qui le concernait personnellement, les scrupules de riionnètelc jusqu'à l'exagération la moins raisonnable. A cette époque déjà il se crut persécuté, se figura que ses oeuvres, quoiciuc entièrement composées par lui, dessin et gravure, étaient attribuées à d'autres, que ses ennemis trouvaient moyen de se substituer à lui pour recueillir de son talenl célébrité et profit. U se brouilla avec tous ceux qui auraient pu lui être utiles, et fut réduit à une existence matérielle de plus en plus difficile.
Il lui arriva aussi, se figurant que telle ou telle de ses planches était l'objet d'une substitution de nom d'auteur, de la détruire de ses propres mains, plutôt que de laisser un autre jouir injustement des avantages qui lui étaient refusés ; plusieurs de ses gravures ont acquis dans le commerce une valeur relative considérable, précisément à cause de la destruction qu'il fit lui-même de la planche.
Du domaine de son art, ses conceptions délirantes s'étendirent aux questions politiques et sociales. Il vit toutes choses sous le jour le plus faux et le plus menaçant, crut le régime politique de répocjue dirigé surtout contre lui, et accusa le chef de 1 Ktat d'être l'instigateur de toutes les persécutions qu'il endurait; il s'imagina que la société entière était vouée aux déba.iches les plus infâmes, ne vit partout que sodomie et pédérastie, prétendant reconnaître à chaque endroit, d'après une odeur spéciale, les indices de la pratique de ces vices , qu'une voix imaginaire baptisa pour lui du nom de la nia si a.
Menant, au milieu de pareilles idées, une existence aussi m.sérable physiquement que moralement tourmentée, L... croit pouvoir remédier à tous ses maux en se manant.
CHAPITHK TROISIKMK. 99
L'on ue saurait s'étonner que , dans de pareilles dispositions , il se soit mal adressé et qu'il ait été mal reçu. Cette nouvelle déception met le comble à ses sonlTrances; manquant de tact, tombé au dernier degré de prostration et de découragement, il part pour Télrauger. .\[ais il emporte avec lui ses hallucinations, ses terreurs, ses idées de persécution ; le travail lui est impossible, la misère l'étreint, et bientôt il ne rentre en France que pour èlrc placé dans un asile d'aliénés, où il trouve des soins physiques et moraux dont il a toujours conservé la plus sincère reconnaissance.
Au bout de quinze mois de traitement, sans être complètement rétabli, il put faire un voyage avec deux amis. Mais l'amélioration fut de peu de durée; bientôt nous retrouvons L... brouillé avcc'ces deux anus, qu'il range désormais au nombre de ses adversaires les plus acharnés. Il n'a pas de ressources pécuniaires ; il ne peut s'en procurer que par l'exercice de son art, et il apporte dans toutes ses relations une méliance et une hauteur telles qu'il écarte forcément toute commande. Au lieu d'atiribuer ces revers à leurs véritables causes, il n'y voit qu'une nouvelle preuve de l'acharnement des ennemis qui ont juré de le faire mourir de faim.
Du reste, de nouvelles suggestions attirent son esprit vers des questions d'un ordre plus élevé : d'une part, les voix lui apprennent qu'il est par le sang et par le talent le descendant direct de Raphaël; d'autre part, hostile aux Anglais, il prétend combattre leur prépondérance maritime par une série de publications artistiques pour lesquelles il réclame en vain les fonds de l'Klat. Après avoir rompu avec éclat toutes ses relations, tari toutes ses chances de gain, s'être usé p.,r une lutte impossible pour la réalisation de ses utopies, épuisé par toutes les sortes de privations, L... est placé de nouveau dans un asile d'aliénés Pendant toute la durée de sou séjour dans cet établisse
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ment, L. .. n'a cessé de se plaindre des ennemis qui l'avaient réduit à la misère alors qu'il devrait posséder une fortune immense, et d'adresser aux ministres, aux magistrats, aux députés, des mémoires d'une prolixité inimaginable pour réclamer justice. 11 rédigeait avec le soin le plus minutieux un journal où les circonstances les plus insignifiantes de sa vie quotidienne sont fidèlement relatées et interprétées toutes dans le sens de son délire. Mais en même temps il s'applique à dissimuler ses ballucinations et à ne pas formuler nettement ses prétentions. De loin en loin seulement, dans un moment d'expansion, il prononce quelques paroles de nature à mettre sur la voie de ses pensées et à trabir les détails de son délire.
C'est en rapprochant ses confidences que nous avons appris que dans l'esprit de L... sa prétendue naissance illégitime cache une origine illustre à deux points de vue. Comme artiste, il descend de Raphaël;, comme homme politique, il réunit les droits des familles de Bourbon et d'Orléans : aussi devrait-il seul régler les destinées de la France. C'est parce que les manœuvres de ses ennemis ont réussi jusqu'à ce jour à le tenir cà l'écart, que toutes les calamités sont accumulées sur les temps que nous traversons, que la France est humiliée devant l'étranger , que la ruine et la disette menacent toutes les classes delà société, que la corruption et la débauche {\a fcmlasia) coulent cà plein bord.
Enfin, dans les derniers temps de sa vie, L... s'exalte encore dans sa propre estime et arrive à dire qu'il est Jésus- Christ lui-même, revenu sur la terre pour sauver le monde. Ses notes écrites montrent qu'il s'appliquait à exercer autour de lui , par l'exemple et les exhortations , une haute mission de réformateur et de moralisateur, et que de loin en loin il se flattait d'avoir fait quelques prosélytes.