I.VTRODUCTIO
propre piédeslal, cl, dans son échange constant (le communications intimes avec lui-même, il s'enorgueillit des colères qu'il allume, des ressentiments qu'il suscite, des orages qu'il déchaîne. Ne le consolez pas : jaloux d'une douleur qu'il savoure, il la veut sans partage et se séquestre avec elle.
Un jour cependant, la mesure est comhie et l'exaspération arrive. La résignation apparente a l'ait son temps, l'heure de la rébellion a sonné. Deux moyens, tout d'abord, se présentent : sortir volontairement de la vie, et, dans une déclaration suprême, rejeter sur ses ennemis la déshonorante responsabilité de ce suicide lentement provoqué par eux seuls, ou s'armer d'un fer homicide et assassiner le chef supposé du complot, dont une opiniâtre hallucination de l'ouïe a dévoilé toute la trame.
Le meurtre est perpétré d'ordinaire avec le plus atroce sang-froid. Une fois qu'il a donné « une sévère leçon v à son ennemi ou à celui de ses ennenns « qui a payé pour les autres, » et qu'il a remporté ainsi sa sinistre victoire, l'aliéné se relève allégé et presque content. Une détente vient de s'opérer chez lui, et, comme s'il n'avait plus rien désormais à souhaiter, il se tue ou se livre spontanément à la justice.
Les fastes criminels enregistrent chaque jour des événements de ce genre. Ces forfaits n'inspi-
rent fatalement que l'horreur, et Ton oublie trop souvent encore de rechercher si le meurtrier n'était pas un persécuté méconnu, un être irresponsable !
Dans quelques cas exceptionnels, on voit cette forme très-grave du délire des persécutions se prolonger pendant un assez grand nombre d'années, puis enfin l'édifice cérébral ne peut plus résister à tant de chocs! L'aliéné tombe alors dans un affaissement mental qui le rend étranger à toutes les choses du monde extérieur. Sa santé physique s'altère , et le marasme vient clore une scène pathologique qui a été navrante pour tous.
Qui a vu un véritable persécuté en a vu cent. Ces malades, à part les nuances spéciales qui ont été esquissées, semblent sortir du même moule, et un phénomène psychologique leur est commun à tous : c'est l'absence des hallucinations de la vue, toutes les fois qu'il n'y a pas d'habitudes invétérées d'ivrognerie.
Lorsque le persécuté est mort, tout n'est pas fini. L'administration, la justice ou les familles se trouvent d'ordinaire en présence d'écrits, de dénonciations d'outre-tombe ou d'actes de dernière volonté. Le malade a appelé sur ses ennemis toutes les malédictions du ciel ; il a déshérité les siens et accusé ses parents ou ses voisins de toutes les infamies; il a donné des ordres pour son autopsie, et il a exigé que l'on proclamât ultérieure-
INTRODUCTION. Il
ment, dans un procès-verbal officiel, toute la pureté de sa vie; il a arrêté l'heure de la cérémonie funèbre et tracé l'itinéraire de son convoi, car « pour des raisons secrètes certaines rues doivent être évitées; il a pris toutes ses précautions pour que sa sépulture fût à l'abri des profanations , et parfois il a composé son épitaplie. Souvent, dès le lendemain, d'interminables procès s'entament.
D'autre part, certain persécuté — candidat au suicide — mène la vie la plus errante : il se déguise et se grime « afin de dépister les policiers» , il ne mange jamais deux fois dans la même maison et ne s'abrite jamais deux nuits sous le même toit, il change de nom ou tait le sien, il brûle ses papiers et anéantit tout ce qui pourrait établir son identité. Il s'éloigne de plus en plus delà contrée où il a vécu, et lorsqu'il commet son crime sur lui-même, les constatations judiciaires n'aboutissent en somme qu'à cette seule mention : Inconnu! En procédant ainsi, qu'a-t-il voulu? échapper aux poursuites et enlever à ses ennemis la joie de le savoir mort. On trouva cependant un jour sur le cadavre de l'un d'eux un petit carré de papier avec cette égoïste et sotte déclaration : Après moi le délufje. Comme l'écriture pouvait devenir un signe de présomption d'identité, ces quatre mots avaient été assemblés là en caractères d'imprimerie!
12 DIÎLIRE DES PE RSIÎC IITIOYS.
Tel csl le persécuté. C'est, on le voit, un être très-dangereux pour lui-même et pour autrui. Vulgariser son portrait, c'est appeler les mesures que la prudence commande.
CHAl»ITRE PREAIIER.
COXSIDKRATIO.XS PRKLIMIXAlRliS. — - DKS DIli-FKRKXTS MODES UK DKlil T
Dr DKl.IRK DKS l'KRSKCUTIO.VS . IXDKCISIOX DKS MALADES.
DOI TKS SIK \..\ XATL RK DK l.KURS IMl'RESSIOiXS. liXFLUEXCE DL'
CIIAXGEMEXT DE LIKl .
Considérai ions préliminaires.
Si Je lernie si court el si précis de « folie » rappelle iiiiniédialeiiieul à l'esprit de tous l'idée d'un (rouble des facultés intellectuelles, il n'implique en aucune façon un seul et même état pathologique, une forme morbide invariable, une symptomatologie constamment identique, un naufrage cérébral stéréotypé. Le registre de la déraison humaine compte déjà un nombre immense de pages, et ciiaque jour la science y ajoute un feuillet nouveau. L'aliénation mentale comprend des genres, des types, des variétés cl des nuances; aussi le médecin ne peut-il j)orler un jugement sain, valable, el sûr, qu'à la condition de décomposer le délire qui est soumis à son observalion el de le rattacher à un groupe bien défini.
Tenter la description complète d'une variété facilement saisissable de perturbation intellectuelle ,
eiiregislrer des faits cliniques nombreux et probants, apporter des notions nouvelles, confier aux praticiens des éléments sévères et vrais d'appréciation médicale, et éclairer l'administration et la justice sur le caractère et sur la valeur morale d'actes délictueux ou criminels jusque-là peu expliqués ou méconnus, telle est l'œuvre séduisante, mais bien lourde , qui va petit à petit se dérouler ici.
Et d'abord, les indications bibliographiques seront bien vite énumérées ! A part le mémoire que M. Lasègue a publié en 1852 dans les Archives générales de médecijie, et dans lequel ce praticien éminent a su grouper, en vingt-deux pages, tant de choses si nouvelles, on rencontre à peine sur le sujet quelques matériaux épars çà et là.
Rien de complet n'a donc été publié encore sur celte question, et pourtant elle présente une importance de premier ordre. Tel passe pour atteint de délire de persécution qui n'est devenu que craintif et méfiant, en vieillissant, sans pour cela être aliéné; et si son égoïsme lui dicte quelque acte défavorable à ceux qui l'entourent, ou lui fait prendre quelques dispositions qui trompent ces derniers dans leur attente cupide, vite alors on essaye de réagir, et l'on s'interroge sur la question de savoir s'il n'y a pas lieu de considérer le testateur comme fou. Tel autre présente un délire alcoolique subaigu qui effraye sa famille et fait redouter l'aliénation de l'esprit, sans que personne, si ce n'est le médecin, puisse dire si