CHAPITRE QUATRIÈME
connaîlrc l'élat de son esprit; les passages soulignés l'ont été par moi.
« Mon cher ami ,
» L'être le plus abject qui ait jamais existé s'est permis sur mon compte les propos les plus absurdes et les plus infâmes; en outre, il a eu l'art de les répandre avec un bonheur infernal. J'ai longtemps méprisé ces propos, je les ai ensuite bravés; mais riiomme est un animal si lâche, si bas, que rien ne lui a fait; il a cru envers et contre tous. Vous savez le proverbe : Calomniez , etc., ?7 en reste toujours quelque chose... Mon histoire le fait mentir, et pour le faire retourner ainsi : Calomnie/ un peu , et la calomnie grossira beaucoup. IJien que j'aie appris depuis longtemps à ne pas (onir beaucoup à ce qu'on appelle faussement l'estime des honnnes, bien qu'aujourd'bui je les méprise à mon tour eux et leur stupide estime, qui tient à des fils si fins, les conséquences de cette lâcheté ont été si puissantes que je me vois obligé d'y répondre par le préjugé non moins slupide du duel. Vous voyez que je reiuls à ce monde dégradé la monnaie de sa pièce, comme l'on dit, car je réponds à sa stupidité par son non-sens le plus stupide. A cette opinion sur le duel, vous serez étonné que j'en veuille un sanglant et sans rémission. Je vous l'avouerai, mon cher, depuis quelques jours je suis dans un calme complet, dans un assoupissement qu'on pourrait comparer au premier 'sommeil des fumeurs d'opium. Cet homme, (jue je haïssais si vivement , aujourd'hui je n'ai plus que du mépris pour lui, ou plutôt de Xindifférence ; ce sera sans passion que je me battrai, et il me semble que je serais plus heureux de tombur sous le feu de ce brigand que de l'atteindre du mien. Pourquoi ? me direz-vous. Parce que depuis six mois j'ai tant souffert que j'ai été momifié. Je ne suis plus de ce monde; la
calomnie a élé trop loin , ainsi que mon mépris pour les hommes. Mon avenir a été brisé, nia vie a élé avancée d'une quarantaine d'années; aujourd'hui, à mon âge, je n'ai plus d'espérance, rien que des regrets; mon âme a vieilli; à vingt-six ans ma course est achevée, je suis décrépit, et j'attends avec calme, plutôt avec indifférence, le coup qui doit me frapper. Serait-ce trop , etc. «
Les exagérations que renfermait cette lettre indiquaient déjà qu'elle provenait d un esprit malade, niais ne prouvaient pas qu'il n'y eut aucune réalité dans les plaintes , dans les récriminations qu'elle exprimait. J'eus occasion de voir moi-même M. X... quelques jours après, il avait toutes les apparences d'une bonne santé physique, mais il était sombre, inquiet, soupçonneux, il avait le regard morne et abattu. Écoutant avec attention tout ce qui se disait autour de lui , il croyait trouver dans toutes les conversations , même les plus indifférentes, quehiue chose qui avait rapport à lui et à sa position. Interprétant faussement tous les mouvements, toutes les paroles des personnes qui l'entouraient, il leur trouvait une signification blessante pour son honneur. On ne pouvait lui faire aucune représentation sur le peu de fondement de ses accusations sans avoir la crainte de provoquer immédiatement sa colère • il demandait aussitôt si l'on avait la pensée qu'il eût inventé ce qu'il disait, si on le prenait pour un fou. Le doute n'était pas possible. On le conduisit chez celui qu'il regardait comme la cause de tous ses tourments. Il fut facile cà celui-ci de se défendre; mais M. X .. regarda ses dénégations comme une nouvelle mystification , et s'élança même pour le frapper. Tout ce qu'on put employer de raisonnements pour lui faire comprendre son erreur fut inutile. Cependant il abandonna son idée de vengeance, et se retira de nouveau dans l'isolcmeul.