CHAPITRE CINQUIÈME
comptes (le tulellc, d'évaluations à dire d'experts, d'un arbitrage forestier, de partages entre héritiers, de recouvrements de créances, d'incidents relatifs à des successions, à des associations commerciales ou à des conseils de famille, de revendications de droits périmés, de trouble possessoire ou de prétentions usufruitières, il rie lâche pas prise, et, en vertu de cette interversion de rôles que j'ai signalée déjà, le persécuté se fait persécuteur. Rien n'égale son acharnement! Il s'adresse à toutes les juridictions et les épuise toutes. Les échecs successifs le tiennent en haleine, le stimulent et ne lui font rêver que citations nouvelles , oppositions ou appels. Que ses dernières ressources disparaissent dans le gouffre qu'il a creusé, et, réclamant le bénéfice de l'assistance judiciaire, il ne cessera pas de plaider. Dans le but d'obtenir une tranquillité espérée à tort, on aura la faiblesse de lui proposer des transactions avantageuses à ses intérêts, mais il les repoussera. " Je ne suis pas à vendre " , répondra-t-il avec indignation et hauteur.
Si le persécuté est militaire ou marin, il est mécontent, se plaint à ses chefs, s'attire des punitions, dénonce tel ou tel, se bat en duel, sème partout la discorde, demande à permuter, change de corps, va en Algérie ou s'embarque pour la Chine, et ne tarde pas, dans les positions nouvelles qu'il occupe, à rencontrer d'autres ennemis, à se prendre de querelle et à se battre avec eux, puis enfin à donner
avec éclat sa démission, ou à passer en conseil de guerre et à perdre son grade. En rentrant dans la vie privée, il s'empressera de récriminer avec aigreur dans tous les journaux contre les hommes qui ont été ses supérieurs, il se posera en martyr, exigera une réhabilitation publique et ne négligera aucune occasion de faire du bruit autour de son nom, de sa position perdue , et de ce qu'il appellera « son affaire » . Les menaces de violences contre le commandant, le général ou le ministre , viendront plus tard.
Si le persécuté est fonctionnaire ou agent de l'ordre civil, il suivra fatalement les mêmes errements, à quelques nuances près; il écrira des lettres sans fin et s'adressera tour à tour aux chefs de l'administration, au parquet, au préfet de police et au chef de l'État. Il dénoncera celui-ci, il accusera celui-là, il invectivera l'autorité et menacera invariablement de faire du scandale si justice ne lui est rendue sur l'heure. Un jour, effectivement, à la grande satisfaction des oisifs, des inutiles et des incapables, le scandale aura lieu, et le public, appréciant les faits à sa manière, ne manquera pas de dire : « X... est un original, un cerveau brûlé ou un incompris, mais ce n'est pas un fou. « Le public se trompe. X... est aujourd'hui un persécuté ; demain, peut-être, il sera un irresponsable assassin. Que l'événement justifie ce terrible horoscope, et la peine capitale pourra être appliquée. Combien, à cet égard, est instructif le dossier de Verger!
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Qu'un modocin constale, dans uno pièce destinée à devenir officielle , l'état mental d'un persécuté, et qu'il prenne fantaisie un jour à ce persécuté de tirer vengeance de ce fait, et des débats retentissants s'ouvriront devant toutes les juridictions. Les journaux s'empresseront de mettre tous leurs moyens de publicité au service du prétendu opprimé; et chaque jour on reprochera au médecin sa complaisance, son incapacité ou sa vénalité. A l'audience, l'avocat sera aussi insultant que possible, et, comme si l'ignorance était la mère de l'injure, il fera un cours de clinique à sa manière, et démontrera que X..., son client, n'a pas pu être malade six mois ou un an auparavant, puisqu'il se porte bien aujourd'hui. Après une série d'arguments de cette force , il conclura en demandant au médecin cent mille francs de dommages et intérêts.
De deux choses l'une : ou l'aliéné qui intente le procès est de bonne foi et est en quelque sorte logique dans son délire, en s'attaquant au médecin qui a dù porter un jugement sur sa folie partielle , et alors il faut encore soigner le malade ; ou il est de mauvaise foi et se livre à une opération vulgairement appelée chanlafje , et alors toutes les flétrissures doivent accabler ce misérable. Respect et pitié pour rhonnne qui délire, honte et châtiment pour l'effronté qui se lance dans les préliminaires chanceux d'une publique escroquerie! L'un a de la perversion, l'autre de la perversité.
§ IV
Actes délirants et criminels commis par les persécutés.
Les actes délirants des persécutés varient à l'infini, et sont en rapport d'ailleurs avec le caractère et le degré de sévérité de l'hallucination de l'ouïe. Quelques-uns de ces actes sont assez bizarres. Un malade, par exemple, reste immobile sans qu'on puisse le décider k exécuter un mouvement. Une fois guéri, il raconte qu'une voix lui disait : « Si tu bouges, tu es mort. « Marcé a rapporté qu'une dame u causant bien de toute chose et vivant encore dans le monde, se laissait constamment aller à ses besoins naturels au milieu de sa chambre ou de son salon ; elle finit par avouer que dans tous les lieux d'aisances on avait organisé un système de lorgnettes et d'appareils électriques qui lui occasionnaient des sensations étranges , et que pour rien au monde elle ne voulait s'y exposer de nouveau. »
Une femme, dont l'observation a été rapportée par M. Bergeret , attache une pierre au cou de son chien, puis lance l'animal dans la rivière. On demande à cette femme quels sont les motifs de la cruauté qu'elle vient de commettre, et elle répond : a Chaque fois que mon chien aboyait, j'entendais une voix me disant : Tu vas mourir. «
Entraîné par des idées de haine contre ceux qu'il accuse de le tourmenter à l'aide de la physique et de
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secousses électriques, l'iialluciné peut commettre les actes de violeuce les plus graves. « J'en ai vu un, a dit Alarcc , démolir à coups de barre de fer le plafond de sa chambre pour découvrir et punir rudement ceux qui le poursuivaient de leurs injures. J'ai donné des soins à un autre malade qui, la nuit, pour se débarrasser de ses ennemis cachés autour de lui, mit le feu à la maison et ûiillit périr dans l'incendie. V — Un riche propriétaire, âgé de trente-cinq ans, actuellement en traitement dans un établissement spécial, croit remarquer un jour qu'on le regarih de travers et qu'on lui reproche l'origine peu honorable de sa fortune; il s'en affecte, devient sombre et distrait, puis incendie l'une de ses propriétés. Il se dénonce, se fait arrêter, et répond seulement à toutes les questions qu'on lui adresse : « Maintenant, ils ne pourront plus rien dire! jj Je l'ai vu récemment. Il continue à être halluciné; il est turbulent, incurable et dangereux.
L'incendie volontaire n'est pas un fait très-rare chez les persécutés. Aux faits qui précèdent nous pouvons ajouter l'observation suivante :
ORSERVATION XXX.
Veuve de guillotiné. — Délire des persécutions. — Injures partant de la cheminée. — Feu h la cheminée.
La femme ***, càgée de cinquante-quatre ans, est veuve en premières noces d'un guillotiné. Elle s'est remariée et a eu une tille, aujourd'hui actrice dans l'un des plus petits théâtres de Paris, avec laquelle elle habite.
Depuis dix-huit mois , elle est inquiète, soucieuse, chagrine. Elle cache ses peines à tout le monde et surtout à sa fille, mais elle a peur de rester seule! Elle vaque sans cesse aux soins du ménage , et se met à pleurer dès qu'elle n'a plus rien à faire. De six heures du soir à minuit, elle va et vient dans les coulisses du théâtre, et elle y est beaucoup plus gaie que chez elle. Cependant la tristesse augmente, l'appétit diminue, l'insomnie apparaît.
Un jour, la malade met volontairement le feu à sa cheminée et descend ensuite en prévenir le concierge. Elle remonte avec lui en disant : et Ils grillent, ils sont grillés. » ■Questionnée avec insistance, elle déclare qu'elle est suivie et insultée dans la rue par des sergents de ville, qu'il y a des trappes dans sa chambre; qu'on l'asphyxie avec du bitume, qu'on lui a jeté un sort, que les francs-maçons réunis aux sergents de ville lui crient des sottises par fa cheminée et qu'ils la tourmentent de toutes les façons avec des fils de télégraphe, et que, pour se débarrasser « des chapeaux à cornes , des machinistes , des aboyeurs , des gens à baguette et de la valetaille de Robert Houdin » , elle avait allumé un grand feu flambant dans sa cheminée.
Le surlendemain de l'événement, elle déclara qu'une voix, qui devait être celle du chef de claque, lui disait souvent : On Je sait, on le saura. La malade a-t-elle vu là une allusion au supplice subi par son premier mari? Cela paraît évident.
La femme ***, en proie à un grand trouble , a été interrogée par l'auteur, en 1869, et dirigée sur un établissement d'aliénés.
On rencontre quelquefois des persécutés qui poussent la misanthropie jusqu'à s'isoler complètement du monde, et qui, ne parlant jamais à per-