CHAPITRE ClXQUIlhlK
et où celle-ci lui aurait dit, pour l'effrayer, qu'elle le ferait tuer par quelqu'un.
Le frère ajoute que B... parlait souvent seul, qu'il ne répondait pas toujours quand on lui parlait; qu'il allait et venait, ne pouvant rester en place. 11 confirme l'idée d'empoisonnement, en disant que B. .. , sous celle iniluence, ;ivait cessé depuis quelque temps de boire de l'eau d'un seau qui était à la boutique, et qu'il allait boire on ne savait où. Mon frère, dit-il encore, croyait avoir le pouvoir d'arrèler une voiture en marcbe par sa seule volonté et en la regardant, ou de la faire marcher lorsqu'elle était arrèlée. Il se mettait quelquefois dans l'idée que des chevaux allaient le tuer, d'autres fois, il s'approchait des chevaux les plus méchants, disant qu'il n'avait rien à craindre.
Il résulte enfin de son témoignage que la folie de lî... était de notoriété- publique à lîlaison.
Dans les nombreuses entrevues que nous avons eues avec l'inculpé, il ne s'est jamais démenti un seul instant. Il a toujours, sauf quelques variantes dans les termes, exprimé les mêmes conceptions; et ses manifestations, qui, ainsi qu'on a pu le voir, n'excluaient pas un certain esprit de suite, non plus qu'une véritable lucidité, ont loujours revêtu un tel caractère de simplicité et de naturel^ si l'on peut ainsi dire, qu'on ne pouvait s'arrêter un instant à l'idée d'une simulation.
La queslion médico-légale a ici une grande importance : heureusement le délire de persécution va être désormais bien connu et se reconnaître à des signes certains, de sorte que le médecin pourra dans des cas semblables déclarer en toute sécurité que le meurtrier est aliéné, et le soustraire ainsi à une
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îerrible pénaiilô dont l'opprobre rejaillit toujours sur les Ainiilles.
Le jugement à porter, au point de vue du danger que présentent les malades, ne peut évidemment être soumis à des règles générales. C'est l'observation particulière des actes et des discours de chacun qui doit exercer Ja sagacité du médecin, appelé à la mission si lourde et si périlleuse d'émettre un avis motivé sur la question de la séquestration. Une grande prudence est donc ici nécessaire, et un examen prolongé peut même être indispensable, comme le montre si clairement la dernière observation qui vient d'être relatée.
Les malades qui n'ont point su donner nn corps à leur délire et qui parlent de persécution sans désigner personne, acceptent assez facilement le rôle de victimes. Ce sont des persécutés passifs. Au contraire, les systématiseurs, qui se sont constitué un ensemble de conceptions délirantes coordonnées et bien complètes, qui en veulent à une ou plusieurs persounes qu'ils désignent et qu'ils ont déjà poursuivies par des lettres de diffamation ou qu'ils ont vivement apostrophées, doivent inspirer des craintes sérieuses, et il faut les surveiller attentivement. Ce sont des persécutés actifs.
î^nfin, il convient quelquefois de se méfier de la dissimulation. Il est des malades qui, voyant qu'on ne leur oppose que l'incrédulité ou le doute, ou cherchant à se débarrasser de la responsabilité d'un
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acle coupable, nienl kniis préoccupalions, caclieiit leur folie ou alïecleiil de ne plus se souvenir. Pour montrer combien la pratique est parfois hérissée de difficultés, je citerai l'observation suivante d'un persécuté à la fois assassin , dissimulateur et meurtrier de lui-même.
OBSERVATION XXXVÏ.
Knrant iiiilurol. — Délire cK- pcrsociition. — Craintes d'enipoisoniiement. — Assassinai. — Tcnlativo de suicide. — Incarcération. — l'ixaiucii médical. — Translèremeiil à Bicêtre. — Sitiiulation d'atmiésie. — Aiuaigrissemciil. — Mort par pendaison. — Dcu.ï tostainenls.
L , ancien cuisinier, âgé de G8 ans, entre dans mon
service à liicctre le 12 avril 18G7, par suite d'une ordonnance de non-lieu de la chambre des mises en accusation de la Cour impériale de Paris, et en vertu d'un certificat médical délivré par M. Lasègue, et portant ces mots : « Délire de persécution . Cet homme déclare qu'il est enfant naturel, qu'il est sans famille, qu'il a eu, dans son jeune âge, une lièvre cérébrale, et qu'il a aujourd'hui « un affaiblissement dans la télc ... Il est calme, et cherche à se soustraire à des souvenirs poignants et terribles.
Depuis très-longtemps L passait, dans le département de Seine-et-Marne, pour un homme inquiet, bizarre, fantasque, versatile, irascible et méchant. Il avait toujours peur d'être volé ou empoi.sonné ; il voyait des ennemis partout, se croyait traqué par les agents de police et les gendarmes , prenait les passants pour des espions , changeait de logement à chaque instant, ne touchait jamais aux aliments sans que d'autres en eussent mangé avant lui, se barricadait dans sa chambre, couchait la fenêtre ouverte, même au mois de décembre, et ne s'endormait d'ordinaire qu'après
avoir placé sous sou oreiller un grand couteau de cuisine. Deux ans avant le fait principal qui va être relaté, M. Dela-
siauve rencontra un jonr L chez des amis, et il crut
devoir leur dire : « Prenez garde, cet honinie-hà fera quelque malheur. - La prédiction se réalisa.
L était très-lié avec le sieur M — , maître d'hôtel du
Grand Monarque, à Melun. Il demeurait chez lui, avait vécu à sa table, puis avait préféré ensuite manger avec les domestiques de la maison. Tous les jours les deux amis causaient ensemble, et le 9 septembre 1866, à sept heures du malin, alors qu'ils se trouvaient dans la cuisine de
rhôtel, on entendit M dire en plaisantant à L :
u Pourquoi regardez-vous dans le lait? vous serez donc toujours le môme, vous ne changerez donc pas? » A peine avait-il achevé ces mots, que les cris : « A moi, au secours! )' se Grent entendre, et que M tomba assassiné.
Les gens de service accoururent et virent sortir L qui,
armé d'un grand couteau , essayait de se couper la gorge et ne parvenait qu'à se faire des blessures peu sérieuses.
L fut aussitôt arrêté, pansé, interrogé et confronté
avec sa victime, il avoua qu'il était l'auteur du crime , que M. était un misérable, que l'hôtel du Grand Monarque était devenu le rendez-vous de ses ennemis et de toute la ^ clique » , que son ancien ami l'avait trahi comme les autres, qu'il avait voulu plusieurs fois l'empoisonner, qu'il s'en était vengé, mais que son action mérilait une punition, attendu qu'on n'avait pas le droit de se faire justice soi-même.
L fut renvoyé devant la cour d'assises de Seine-et- Marne; mais au moment même où les débats de cette affaire allaient s'ouvrir, le président prononça le renvoi à une autre session. Le dossier revint à Paris, au parquet du procureur général, et trois experts furent chargés de procéder à l'examen de l'état mental de l'accusé. Ces experts accom-