‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 93 sur 234 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

pliient leur mission avec un grand zèle et déposèrent, le 10 mars 1867, un rapport extrêmement étendu, concluant à l'insanité d'esprit, à l'irresponsabilité et à la nécessité de

fiiire traiter L dans un établissement spécial.

A son entrée à IJicétre, je fis subir à L un très-long

interrogatoire, et j'obtins de lui des confidences d'une nature fort grave au sujet de la mort rapide et peut-être mystérieuse d'une personne décédée deux ans auparavant. Ces révélations avaient-elles quelque chose de fondé? N'étaientelles, au contraire, que de simples convictions délirantes? Nul ne peut plus le savoir. Toujours est-il que ma première impression fut mauvaise, que je conçus des soupçons, et que la rédaction de mes certificats s'en ressentit.

Dans le certificat immédiat , je m'exprimais ainsi : « Cet homme se défend avec une grande habileté et une fausse bonhomie assez suspecte. Est-il halluciné? »

Dans le certificat de quinzaine, je disais : a Se plaint (l'affaiblissement dans la tète et dit n'avoir pas la tète à lui. 11 est calme, ne parle à personne, est toujours sur la défensive lorsqu'on l'interroge, et fait de grands efforts pour se soustraire à la lourde responsabilité qui pèse sur lui. Il n'est pas halluciné, et doit simuler la folie. »

Lorsque je portai les jugements qui précèdent, je n'étais que très-imparfaitement au courant de l'assassinat du 9 septembre I86G, je n'avais pas de renseignements sur les antécédents de L...., je ne connaissais pas son dossier judiciaire, et je n'avais pas lu le rapport médico-légal des trois experts. Il y a plus, je me refus.ii à parcourir tous ces documents jusqu'à ce que j'eusse fait de l'état de la question l'examen le plus approfondi , le plus tenace et le plus indépendant. Or, je suis arrivé de la sorte à poser un nouveau diagnostic, à faire une part extrêmement restreinte à h simulation, à considérer I non plus comme un criminel

qui emprnnie la livrée du délire, mais bien comme un aliéné véritable et dangereux, comme un persécuté de la pire espèce.

Le malade fut, à son insu, l'objet d'une active surveillance. Je le trouvai constamment triste, abattu, indifférent, apathique, regrettant à peine l'atrocité de son crime, et ne s'apitoyant aucunement sur le sort de la veuve et des enfants

de M Toujours seul, ne parlant à personne, il se

plaint, se lamente, se désespère, et, tà la visite, il accuse tel inlirmier, récrimine contre tel autre ou dénonce quelque prétendue injustice dont il aurait été victime. « On lui donne moins à manger qu'à un autre, il n'a pas assez de pain, il veut de la viande rôtie, demande du vin, se croit en bulle à des vexations, a le plus mauvais lit de la division, veut qu'on le change de cellule ou de quartier, etc. »

Si je fais venir L dans mon cabinet et si je lui fais

subir un nouvel interrogatoire, il simule immédiatement une perte presque complète de la mémoire. Cet homme s'ignore lui-môme : il n'a pas conscience de son état mental réel, du délire de persécution qui l'asservit et l'exonère, et, pour échapper à la situation périlleuse que lui ont faite les événements, il imagine un stratagème grossier, feint de ne point se rappeler telle ou telle chose, répète que sa mémoire est perdue, (ju'il a u des faiblesses dans la tête " , et qu'il ne peut pas répondre à toutes mes questions. Il méconnaît son état pathologique, qui est très-net et qui échappe à toute imitation possible, et il imagine une espèce de démence sénile, principalement caractérisée par une apparente confusion dans les idées, et par une anmésie de circonstance. Dans ses récils ou dans ses réponse.*, le malade n'oublie que ce dont il ne veut pas se souvenir, car, au besoin, il donne les renseignements les plus précis sur tel ou tel ordre de faits, entre dans les détails les plus mi-

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nulieux et témoigne d'une mémoire très-fidèle. Il ne conserve pas longtemps, on le voit, le rôle qu'il avait eu le dessein de jouer, et il se démasque naïvement à la première occasion.

Pendant le mois de mai, L geint, mâchonne et fait

grincer ses dents à la manière des paralyses généraux; puis de temps en temps il dbmande où en est son affaire , ce qu'il va devenir, et pourquoi il se trouve au milieu de « gens qui n'ont pas leur raison? » il mange beaucoup, mais il maigrit et se ride; sa face s'altère, et son regard exprime à la fois l'anxiélc, le désespoir, la méchanceté et la terreur.

Le 7 juin, à cinq heures du matin, le malade est trouvé pendu dans sa cellule. Ses genoux sont pliés, les pieds louchent la terre, le cadavre est froid, la mort remonte à plusieurs heures.

L'observation clinique et médico-légale d'un aliéné exige parfois du médecin un soin, une habitude et une persévérance dont on se ferait diflicilernent une idée exacte. Au moment où l'on s'y attend le moins, des difficultés de plus d'un genre se dressent et s'imposent Dans l'exemple que je viens de résumer brièvement, on a vu que mes premiers certificats avaient incomplètement défini la situation vraie, cl que j'avais côtoyé , sans l'atteindre , le diagnostic réel. Un examen plus prolongé et une ténacité sans relâche m'ont seuls conduit à la vérité!

En lisant tout récemment le rapport des trois savants experts, quelle n'a pas été ma surprise d'y rencontrer les deux passages que voici : a Les experts

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ont pensé qu'il clait possible que L... simulât une espèce de tlcnience pour ne pas répondre à leurs questions, ce qui a été noté chez plusieurs aliénés... Plus les visites se répétaient , plus les doutes qu'avait dû faire naître le premier entretien se dissipaient. « Ainsi, les experts ont, comme moi, cru d'abord à une simulation , et ont ensuite reconnu la réalité et la gravité de l'état mental. Le seul point qui, finalement, me sépare de mes collègues, c'est que j'affirme que L. .. , tout en étant un aliéné véritable et un fou très-dangereux , a essaye de simuler l'amnésie, et s'y est pris pour cela de la manière la plus maladroite. Les experts, en passant celle circonstance sous silence, onl-ils voulu fuir l'occasion de semer un doute dans l'esprit des juges, et ont-ils tenu à sauver sans restriction de l'échafaud une tête franchement malade ? Je le crois et je l'approuve.

Le suicide de L... n'a été que la confirmation ultime de son délire : ce n'est pas le criminel qui s'est fait justice lui-même, c'est le persécuté qui s'est sousirait à ses ennemis, c'est l'aliéné mélancolique qui a voulu mettre un terme à ses tortures morales. Ici, la mort volontaire n'a point eu la soudaineté d'un acte impulsif; mais elle a été le dernier terme d'un étal pathologique parvenu à son paroxysme.

Bien que nous devions étudier plus loin le caractère des écrits et la valeur des testaments des persécutés, il nous paraît important de ne point scinder

ici robservation si émouvante de L. .. de la publicalioii des deux actes de dernière volont<3 laissés par ce malade.

Premier teslamenl. — « Ceci ei3t ma (ItTiiièrc volonté : Moi, Uaymoiul L..., propriétaire à Guignes, je recommande mon àme à Dieu cl à la Sainte \'icrge.

» J'institue pour mes légataires, par égale portion , tous mes héritiers du nom de L..., tous nés d'un mariage légitime, à la charge par eux de remplir mes legs particuliers.

" Je donue ma pendule de salon (éiuimération des objets mobiliers) à mon ami Constant M. .., du Grand Monarque, à la charge par lui , aussi ensemble avec tous mes héritiers , de me taire rendre les derniers sacrements de la religion et de me taire conduire à Guignes, près de ma sœur, dans le cimetière, en attendant notre réunion dans le nouveau cimetière Saint-Xicolas , demandé par l'autorité de Guignes. C'est l'endroit où reposent, d'après leurs dernières volontés, à perpétuité, mon oncle et ma tante, ainsi que la tombe de ma sœur et la mienne. .. (Suivent les dispositions faites pour le caveau à construire, destiné à recevoir les dépouilles mortelles de quatre personnes.)

» Si je ven:iis à décéder n'iniportc où, je prie M. Costeau, notaire à Mcluu , de vouloir bien faire toutes les démarches près de l'autorité locale pour me l'aire reconduire près de ma sœur. Je le prie de bien vouloir faire remplir toutes mes volontés, portées au présent testament, et de faire prévenir W. le maire et MM. les conseillers municipaux, ainsi que le clergé de Melun et de Guignes, à qui je donne à .M. le curé L... mille francs.

» Je nomme pour mandataires pour faire exécuter mes volontés, avec le notaire, MM. U... W... M... et M... Je prie Uieu de me pardonner afin de vivre en paix près de ma

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famille. C'est la seule grâce que je lui deniaiide et à la Sainte Vierge,

)! Signé, L...

» Cinq cents francs 'pour la cathédrale de Guignes, et trois cents francs pour les pauvres de Guignes. »

Deuxième leslamenl. — « Monsieur le procureur impérial, voilà ma malheureuse posilion, par laquelle je me trouve abandonné de tout le monde entier, ne sachajit à quel saint me recommander, étant traqué sur tous les points d'une manière horrible par les miens, ainsi qu'une grande association, qui veulent à toute fin ma mort. Ces misérables sont la mère des mineurs L..., pour laquelle je leur laisse une partie de ma succession, avec toute ma famille, et comme je suis enfant nalurel, c'est le gouvernement qui hérite de moi de droit. Je devrais le faire, mais non, je veux le bien pour le mal; c'est ma vengeance. Tous mes bourreaux, dont voici les noms (suivent huit noms de personnes fort honorables, à la dernière des(juelles s'adresse ce qui suit) : X.. . m'a trahi comme un vrai Judas pour se mettre avec toute la bande des Gain et des Vidocq , mes plus cruels ennemis, dont je suis poursuivi , traqué, suivi, empesté, mouchardé de la manière la plus absolue qu'il soit possible de voir et de croire, même d'aller prendre ma nourriture, crainte de substances nuisibles, afin que ces mêmes individus, tous réunis ensendjle, se sont coalisés à cette fin que je ne puisse plus avoir un seul ami, ni une seule connaissance pour me donner quehpie bon conseil. Kn un iiiot , leur seul désir est que je reste seul, iibandonné de tout le monde entier, que je ne puisse plus avoir aucune communication, pour me faire perdre la tète; puis, de là, on vous donnera un mandataire pour vous interdire de tous vosdroils,

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