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unique sur la terre ; j'entends des voix très fortes. Les dieux m'ont pris la tête ; ils étaient sur le ciel de Marseille, ils ont la tête excessivement grosse ; c’est la fortune des placers. J’ai 90 milliards à manger par minute, Le soi-disant héritier des dieux a braisé mon enfant aux aiguilles. J’y ai les plus grands travaux d’envoûtement, Marseille avait l’enfer au-dessus de la ville. Il y a mille dieux, ainsi que l'indique le nouveau catéchisme, j’ai eu de petits dieux dans ma personne : ils deviennent en moi de la même grandeur que mon Corps. » ;
Rien n’égale l'agitation continuelle de cette malade, l’absurdité de ses propos.
Juin 1920. — « Il faut que je sois à Paris ce matin, je tiens le diable dans la main. Dieu est descendu à Marseille. Je suis tout, j'ai cent mille milliards de voix. Il y a des dieux comme le doigt et d’autres gros comme l’arche, On fait des morts avec de l’eau. Il y a à Sainte-Anne des millions de dieux dans les souterrains. On fait du monde ; on bâtit des êtres humains. J’ai des ennemis qui veulent prendre les mines que j’ai en France, Il y a dans la cour des oiseauxdieux. Je sais tout cela par le dédoublement, les rêves et la visualité, je vois passer la voiture d’or ; mon enfant m’appelle en ce moment. Dieu me cause, il me dit que j'ai tout, que je suis sa fille, je suis globale, j’ai un nain de un mètre dans un arbre, je suis magnétique, dédoublée et matérialisée. Les bandits sont fous de rage ; ils me disent de demander ma liberté, ils me font un travail de voix qui dure depuis 1911. Les voix m'offrent une fortune colossale, qui m'est due. Il faut désenvoûter le monde ; il y a des souterrains
sous l'asile, J’ai de petits dieux dans le corps ; ils me de-
; mandent que je les libère, ils sont hauts comme ce crayon. »
Charlotte continue à se montrer toujours excitée, constamment hallucinée de l’ouïe, essaie de s’évader, demande que l’on mette des sentinelles sur la route pour arrêter les voitures qui passent, qu’elle prétend pleines d’or, Ses lettres sont moins cohérentes et moins ordonnées, elle ne prend aucun soin de sa personne, dort et mange mal. Mais cette malade délirante depuis des années conserve une lucidité
parfaite pour tout ce qui se passe autour d’elle. Sa mémoire et son orientation sont absolument intactes.
Rien à signaler au point de vue physique : réflexes et sensibilité normaux, Cœur normal. T. M/m 13/8 (Vaquez Laubry). Urine normale. Wassermann négatif,
1924, — Grâce à l’extrème amabilité de M. le Docteur Leroy, nous avons pu revoir la malade, il y a trois mois. Toujours le même état d’agitation. Le délire est fixé, les propos délirants, presque incohérents. Mais la malade ne présente aucun signe d’affaiblissement intellectuel véritable, la mémoire et l'orientation demeurent très bonnes ; il y a seulement de gros troubles de lattention.
L'observation de cette malade, internée douze ans, délirante depuis beaucoup plus, est intéressante à plus d’un point de vue, c’est pourquoi, malgré sa longueur, elle a été complètement reproduite. On y constate la prédominance des fabulations, au point que les deux tiers du délire sont de purs contes, sans hallucinations ni interprétations. On y peut également remarquer que l’exaltation imaginative conditionne, ou au moins se trouve accompagnée par un certain nombre de faits : prépondérance extraordinaire des idées de grandeur, médiocrité ou plutôt absence de systématisation, enfin procédé particulier d'extension délirante : la juxtaposition.
L'importance primordiale du thème de grandeur est un fait général qui s’observe dans toute les paraphrénies fantastiques. Toujours, les conceptions mégalomaniaques prennent le pas sur les idées de persécution, ce qui est exceptionnel dans les autres formes de psychose hallucinatoire chronique. Ce phénomène paraît général dans le délire d'imagination,
quelle que soit la forme, et Dupré l’a signalé: « Il est remarquable que la plupart des délires imaginatifs soient des délires de grandeur, et que les délires d'interprétation les mieux caractérisés se convertissent souvent en délire imaginatif, dès que le malade exprime des idées de grandeur » (1).
Une seconde particularité, c’est la précocité des idées de grandeur. Il est classique d’admettre que ces dernières sont tardives et que leur apparition témoigne d’un affaiblissement intellectuel déjà avancé. Dans le cas présent, la chose paraît inexacte ; même après plusieurs années, il est impossible de parler d’un déficit psychique réellement marqué, et cependant des thèmes mégalomaniaques sont souvent contemporains ou presque des idées de persécution, et la plupart des malades les expriment avec abondance, dès leur entrée à l’asile. Cet état peut durer des années, sans que le moindre trouble de l'orientation ou de la mémoire se montre. Il suffit de voir l'observation précédente
pour s’en convaincre.
Pour ce qui est de la systématisation, elle est non seulement à peu près inexistante, mais encore le délire
est souvent presque incohérent.
« Envisagé dans sa tenue générale, dit Dupré, dans sa systématisation, ce délire apparaît remarquablement complexe et polymorphe. Il est composé par la juxtaposition d’un grand nombre de thèmes. Chaque
histoire considérée en elle-même présente, le plus
(1) Dupré et Lope. — Délire d'imagination (Encéphale 1911),
souvent, une tenue logique suffisante, mais l’abondance même du délire nuit à la systématisation. ». Cette dernière est, en effet, un phénomène d'ordre logique. Pour qu’elle soit complète et réelle, il ne suffit pas que les conceptions se suivent sans se contredire, mais encore, qu’elles se rattachent à un fait ou à un sentiment central, véritable clef de voûte de l'édifice. C’est une élaboration et une organisation, qui supposent le choix, tout le superflu étant soigneusement élagué. C’est à cette condition que les idées pourront s’enchaîner solidement. MM. Sérieux et Capgras l’ont d’ailleurs bien indiqué en parlant du délire d'interprétation : « Ce travail de systématisation s'opère par cristallisation d’interprétations successives autour d’une conception ou d’une tendance prédominante » (1). La conservation de l’activité rationnelle est donc une condition de bonne systématisation; c’est pour cela que les délires les mieux organisés sont les interprétatifs, et que la psychose hallucinatoire est d'autant mieux édifiée que les interprétations y sont plus nombreuses. Etant donnée la prédominance de l’activité imaginatrice, il serait étonnant que la paraphrénie puisse être systématisée.
Le procédé d’extension délirante est tout différent ; il se fait par juxtaposition, et non par déduction. Au gré de son caprice, le malade invente une histoire, puis une autre, sans qu'il existe entre les deux d’autres liens que ceux d’une ressemblance ou d’une coïncidence fortuite. Un mot, un fait évoquent toute
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(4) Sérieux et Capgras.— Les folies raisonnantes. ,
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une série d’images, qui vont servir de base à la fabulation. C’est un déroulement continu de contes, que le malade agrémente sans cesse et sans souci de la contradiction. Parfois, au cours de l’interrogatoire, le malade enrichit encore son délire, le précise, suivant les questions qui lui sont posées.
Mme H.…, âgée de 49 ans, caractère fantasque, autoritaire et renfermée, « restait parfois trois semaines sans dire un mot », célibataire.
Cette femme présente un état délirant, caractérisé par
1° Des interprétations délirantes à thème banal de persécüution et de préjudice, avec des hallucinations.
« Evoluant d’une façon assez indépendante de ce délire de persécution et de préjudice existe un délire imaginatif de grandeur exubérant, incohérent et absurde. »
2° Un délire mégalomanique et érotique à contenu incohérent et absurde, mais sans affaiblissement intellectuel.
En janvier 1922, elle perd son père ; c’est à partir de ce moment que paraissent des idées de persécution et de préjudice. Récriminations contre son père, son frère et des voisins,
Quand on lui demande si elle a été mariée, elle répond « Oui, mais quand je le dis, cela fait sourire. On trouve que j'ai été mariée trop jeune. » Elle raconte alors « l’histoire de ses fiançailles à l’âge de 3 ans, avec Harry, fils du roi d'Angleterre, dont la famille habitait en face de la sienne, rue- de Paradie. Elle s’est mariée avec lui à l’âge de 7 ans, à la mairie du X° arrondissement, On peut même y voir son portrait sous lequel est écrit le nom d’Inglesa, car elle n’a pas voulu qu’on écrivit Madame d’Angleterre. Elle avait
(1) Malade présentée, en Juin 1922, à la Société de Psychiatrie, par MM. Henyer et Borel.
déjà perdu sa virginité avec Harry à l’âge de six ans, mais elle s’est mariée seulement à sept ans, peut-être huit. » Elle narre complaisamment « les jouissances qu’elle éprouva dans ses rapports avec Harry. Ella a fait la noce, rue des Plantes, avec des gens qui habitaient en face de chez elle, qui étaient de grands personnages, d’abord elle ne veut pas les nommer, puis elle les appelle Haakon, roi de Norwège ; Alphonse, roi d’Espagne : enfin, le roi d'Italie € in spè », car il n’était encore que prince héritier. Elle a couché avec tous les trois. Chez elle, elle a donné asile à la princesse Marie, Irlandaise, qu’elle a connue au temple ; Mary la fait mordre par un rat, et un pharmacien l’a traitée avec du saccharate de chaux. De Harry, elle a eu un enfant qui avait les poils blancs, et qui était peut-être une grande souris, ou, dira-telle plus tard, un jouet, Elle a toujours été la « première du canton ». Elle signe princesse Harry, duchesse d’Aquitaine. Elle ne s’est pas mariée avec « Italia rè », parce qu’il était jaloux et qu’elle n’a pas voulu du mariage. « Elle a été enterrée vivante à Montparnasse, mais a été délivrée par le roi Edouard d’Angleterre. Elle a veu jusqu’à neuf ans avec Harry, mais celui-ci s’est séparé d'elle, Elle est devenue capitaine et commissaire à la mairie du X°, sous le nom d'Emma Georges. Elle a été remariée à l'Eglise avec le roi d’Espagne, d'Italie et d’Angleterre. Il y a trois ans, elle a voulu se réconcilier avec Harry. Mais ses nièces étaient jalouses et l’en ont empêchée. Elle a été candidate à la couronne de France, mais a refusé le pouvoir parce qu’elle est républicaine. Son père a renié la France en 1881 en recevant la reine Victoria, que Grévy ne voulait pas recevoir parce qu’elle était Luthérienne. C’est elle qui a demandé l’armistice au roi Albert, à Italia rè, elle l’a demandé le 9, parce que c’est l’anniversaire de son père ; on l’a donnée le 11, parce que c’est l’anniversaire de Luther, C’est elle qui a fixé la dette à 132 milliards, car 13 c’est son numéro de la rue des Halles et 2, parce qu'elle est réformée n° 2, Le maréchal Foch voulait être son mari, Mme Wilson lui proposait une dot. Joffre ne lui plaisait pas. C’est elle qui a nommé Foch colonel parce qu’il est protestant, En récompense, on a assassiné son frère à Saint-Antoine ; il y avait
une révolte de malades, il a été achevé le lendemain. Cest un infirmier qui le lui a dit à son enterrement. Il y a d’autres malades qui ont été achevés, c’est cela qui l’a rendue folle, etc... »
Au cours de chaque interrogatoire, la fabulation s’enrichit de détails nouveaux, et toujours à thèmes mégalomaniaques. Elle se rend compte d’ailleurs parfaitement du rôle de son imagination : c’est ainsi qu’elle raconte les voyages qu’elle a fait « at home » ; elle indique comment elle se représente les pays dont on lui parle, « Le Portugal est très chaud, très montagneux. Ils font des rigoles pour avoir de l’eau, et on se lève la nuit pour aller tirer de l’eau. On travaille la nuit. Il y a des grappes de raisin comme cela ! des figues, etc... »
Elle reste persuadée de la réalité de son délire, se fàche lorsqu'on la contredit. Pas d’affaiblissement intellectuel. Bonne orientation, mémoire fidèle, affecticité conservée pour la mémoire de son père.
Transférée à Maison-Blanche, la malade augmente encore son délire et devient de plus en plus violente. Toujours délirante, mais pas affaiblie, est transférée en province,
De ce mode d'extension délirante résulte une incohérence assez particulière. Les discours du malade ne sont pas dépourvus de sens, comme ceux des déments sénils ; s’ils deviennent parfois complètement incompréhensibles, c’est que chaque idée est sans liaison avec celle qui la précède et qui la suit, et chaque conception est poussée à un tel degré de monstruosité et d’absurdité qu’il devient impossible de suivre une telle pensée. D'autant plus que l’accroissement est sans limite, et ie délire finit par prendre de telles proportions qu'il devient impossible, même dans une observation détaillée, d’en donner une idée exacte.
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Il arrive fréquemment que le passé entier du malade soit englobé dans le roman pathologique, par une série de fabulations rétrospectives. Il n’y a pas là d'interprétation, ni d’illusion de la mémoire, mais une extension du processus imaginatif. L'existence se trouve totalement remaniée et peu à peu la personnalité même se modifie ; finalement, le milieu tout entier. C’est un véritable délire métabolique, qui peut s'étendre même à l’univers entier, devenant le théâtre d'une vaste lutte entre le Bien, représenté par le malade, et le Mal, symbolisé par ses ennemis. C’est le manichéisme délirant, selon l’heureuse expression de MM. Dide et Guiraud, dont l'observation de Mireille fournit un assez bon exemple.
Toute cette richesse délirante suppose une grande activité intellectuelle, mais sa valeur ne doit pas faire illusion. Le contraste entre l'intégrité réelle des éléments psychiques et la pauvreté et la monotonie des idées est un fait tout à fait remarquable. Si l’on en juge par les pitoyables résultats observés, le travail psychique est particulièrement dégradé. On a pu remarquer, dans les précédentes observations, les jeux de mots enfantins, les associations automatiques, dont voici un exemple : La malade dit d’abord se nommer Rachel et ajoute : « Rachel, quand du Seigneur. »,' puis elle reprend : « Jai composé des opéras, j’ai écrit Orphée », et elle continue : « Je suis Proserpine ». Cet exemple suffit à montrer la pauvreté de l'imagination.
D'une manière constante, se répétant d'observation en observation, et sans cesse repris dans la même
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observation, on retrouve certaines idées, qui, chose curieuse, se rencontrent également dans les légendes et les mythologies des peuples dits « primitifs ». C’est la conception de souterrains immenses, de cavernes, où l’on égorge des millions d'individus et d’où montent des gémissements de martyrs. C’est la conviction d'une naissance illustre, de rapts et de substitutions d'enfants, de trésors immenses, de missions religieuses ou politiques. Bien souvent, ce ne sont que des réminiscences déformées de rêveries enfantines, symbolisant peut-être quelques grandes tendances affectives.
Tous les éléments du délire qui viennent d’être décrits paraissent sous la dépendance du caractère imaginatif. Mais la paraphrénie fantastique est beaucoup plus complexe, et l’existence de toute une série d’autres symptômes a été signalée dès le début du chapitre. Il existe un thème de persécution, à la fois interprétatif et hallucinatoire, mais du fait de la présence de l'élément fabulatoire, il va subir une série de modifications. |
Celles-ci se produisent dès l’apparition des conceptions mégalomaniaques. Au début, on ne constate rien de particulier et on peut croire au développement d’une psychose hallucinatoire banale, avec interprétations et hallucinations multiples. Il faut seulement noter la fréquence relative des idées d'influence, avec pseudo-hallucinations verbales et écho de la pensée.
Au moment où paraissent les idées de grandeur, plusieurs éventualités peuvent se produire. Ou bien les deux thèmes délirants évoluent parallèlement, sans fusion ni interaction. La malade de Messieurs
Heuyer et Borel, Mme H..., dont l'observation précède, en est un bon exemple. Ceci, d’ailleurs, est assez rare. Plus rarement encore, l'effacement du délire de persécution se constate, les idées de grandeur occupant seules le tableau clinique,
« Le 16 août 1921, entrait à l’Asile de Maison-Blanche une demoiselle Jeanne X, âgée de 40 ans, venue du dépôt avec le certificat suivant : Débilité mentaæe. Idées délirantes imaginatives de grandeur et de richesse datant de huit ans. Ancienne élève des Arts et Métiers, inventrice des automobiles, gain d’une fortune colossale, don de toute sa fortune à l'Etat, est devenue « la régaline », s’est mariée cinq fois, deux fois à la mairie et trois fois sans cérémonie, a eu cinq enfants. Reniement de ses parents : son père n’est qu’un vulgaire gérant. Fabulations extemporanées ; pas d’éléments psychosensoriels manifestes. Excitation, euphorie niaise. Possibilité d’affaiblissement. Ignorance de la guerre récente. Pas de signes neurologiques. Ancienneté du délire. Troubles de l'humeur par intervalles, Scandale, violence contre son père.
Issue d’une famille cultivée et aisée, Jeanne possède une hérédité chargée (grand-père alcoolique, mère mégalomaniaque, frère arriéré placé dans une colonie agricole).
Constitution débile, aucun stigmate de dégénérescence physique, pas de signes neurologiques, aucune maladie grave à signaler, menstruation apparue un peu tardivement, très régulière.
Elle naît à Paris, y demeure jusqu'à l’âge de huit ans et accompagne ses parents à l’étranger et aux colonies, A 12 ans, de retout’en France, est placée dans un pensionnat. Excellente écolière, fait de bonnes études, marquant des apti-
(1) Malade présentée à la Société clinique de Médecine mentale en 1923, par MM. Leroy et Montassut.
tudes spéciales pour les sciences exactes et les langues étrangères. À 18 ans, elle obtient le brevet supérieur et voyage à l’étranger.
Esprit positif, Jeanne ne présenta, au cours de son enfance et de son adolescence, aucun caractère de mythomanie constitutionnelle ; vivant très confortablement dans sa famille, elle s’intéressait aux travaux de son père et consacrait ses loisirs à la lecture de récits d’explorations, de relations de voyages et de mémoires historiques. Pieuse, elle accomplissait sans ostentation ses devoirs religieux.
A 20 ans, notre malade éprouve un grand désarroi moral, à la suite du revirement de la situation de ses parents. Elevée avec les joies, le luxe et des habitudes mondaines, elle est brusquement en contact avec « la promiscuité déplaisante d’un hôtel » géré par son père. A cette occasion, Jeanne qui, toujours, s’était montrée docile, commence à manifester des troubles du caractère très vifs et, au cours de récriminations incessantes, reproche amèrement à sa famille de lui faire une situation autre que celle qu’elle pouvait espérer.
Les années passent, la malade parait s'être adaptée ; elle donne quelques leçons d’anglais et de portugais, fréquente assidûment les cours de lettres à la Sorbonne et songe très sérieusement à se marier. Une nouvelle déception l’attend encore ; à 27 ans, son fiancé, riche étranger, l’abandonne. Elle cache sa douleur à ses parents, s’isole pour pleurer, querelle les voisins, se détache peu à peu de sa famille, lui manifeste de la méfiance, puis de l'hostilité. Elle se signale alors par ses extravagances : réclamations, récriminations, faux témoignages, voyage pathologique à Rome, où elle reste quelques semaines dans un couvent près du Vatican. De retour en France, elle renie d’une manière absolue ses parents, veut les chasser, prétend qu’ils ne sont que de vulgaires gérants, que ses parents à elle sont morts, sa mère de vieillesse, son père assassiné dans le train de Bordeaux, et que la vie n’était plus possible avec le vieux gérant, alors qu’autrefois il était « correct et bien élevé ». Le refoulement paraît ici complet et la conviction délirante est attestée par de nombreuses plaintes adressées aux autorités, afin de hâter l'expulsion de l’imposteur,
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Mais, bien vite, les quelques idées de revendications disparaissent et, seules, subsistent celles de grandeur et de richesse. Ayant fait table rase, Jeanne va pouvoir construire tout à son aise. ;
Il est difficile et sans intérêt de reproduire intégralement les propos de notre malade, continuellement augmentés, agrémentés, mais non corrigés, au cours d’une fabulation incessante. Nous n’en retiendrons que les plus caractéristiques, non sans toutefois signaler les phases de suractivité à l’occasion des périodes menstruelles. Ses travaux sont immenses : elle a d’une ambassade auprès du Vatican rapporté plusieurs milliards à l’Etat, à qui elle a légué toute une fortune acquise dans la vente des autos et l’organisation de fêtes foraines. Sortie n° 1 de Centrale et de Polytechnique, elle a doté Paris d’une ligne de métro, et importé les automobiles en France. Elle à encore 22 limousines, une propriété à Rouen. Pour elle, on a fait sauter, puis reconstruit d’après ses plans, plusieurs cités américaines. Ancienne avocate, ancienne directrice de la Banque de France, elle a reçu des mains du Président de la République la plaque de grand’croix de la Légion d’honneur, en récompense des signalés services rendus au pays. .
Mais, quoique « cérébrale et femme de tête », Jeanne n’a pas sacrifié l’amour à son intellectualité, et, avec une complaisance perverse, cette fille vierge « conte de belles, mais chimériques amours », Recherchée, fêtée par le Monde et la Ville, elle contracte de nombreuses alliances — cinq ou six — avec ceux que le Tout-Paris envie. C’est l’époque magnifique de sa vie ; elle est de toutes les mondanités générales : soirées, diners diplomatiques, banquets politiques, pesages de champs de courses ; elle se montre partout adulée, choyée par de nombreux soupirants. De ses mariages, tous heureux, le dernier excepté — son mari étant de complexion trop ardente — naquit une brillante et nombreuse lignée et déjà de jeunes petits-fils commencent la conquête du nouveau monde.
Grande amoureuse, Jeanne n’a cure de la légitimité de ses unions et nous la suivons dans les cours et les ambassades étrangères, Maîtresse de l’archiduc d'Autriche, alors étudiant
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à Berne ; elle rompt bientôt pour rejoindre en secret le roi Loufong de Bavière. L'union est heureuse, mais courte. Deux ans plus tard, Jeanne se rend au Vatican pour y épouser le neveu du pape Pie IX, mais, peu après, devient la maîtresse du pape, qui lui donne trois enfants. Amoureuse instable, elle retourne en Bavièré, se venge de Loufong en lui dérobant les plans des forts de Lorraine, se prostitue dans une petite garnison de uhlans pour mieux espionner, se marie avec « Pharaon-Amen, grande prêtresse d'Egypte », qui, quoique femme, lui donne trois enfants, car « elle avait le germe ». Enfin, le cycle de ses amours se termine au Vatican, où elle est « liée pontificalement du bassin ».
Jeanne se plaît surtout maintenant à évoquer un passé encore plus lointain et, amusée, conte les histoires merveilleuses d’une « ancestrité » riche en aventures,
Les tableaux en sont rares, mais combien divers : l’arrière grand-père fuyant le pays natal pour soustraire sa fille aux assiduités galantes de son seigneur, le départ «sur la caravelle en vrai conquistador du Brésil », la colonisation de la Savane martiniquaise, la fortune conquise rapidement, les rixes, les spadassins à la solde des conciles romains « gardiens de la moralité », les réjouissances publiques à Fortde-France, lors du mariage de sa mère avec le fils du gouverneur ; puis les deuils, la douleur de Jeanne orpheline, les ennuis d’une exploitation au Brésil, la vie des ranchs, etc... Tels sont les principaux éléments de cette fabulation rétrospective, extravagante, sans cesse recommencée. « Comme vous le voyez, avoue-t-elle dédaigneusement, ma vie tient du roman ; j’ai eu une existence magnifique, mais je regrette de vous dire tout cela, car je vais vous donner des idées imaginaires qui pourraient vous halluciner, comme les étudiants d’Ibsen, qui partout croient voir des fantômes et des choses extraordinaires. »
« Je crois pouvoir vous raconter ce souvenir d’enfance qui vous intéressera, la mort de Victor Hugo. Quand j'étais toute petite, j'avais 6 ans, on m’annonça que le grand poète était mort ; je dis à une petite camarade que c'était impossible, que les poètes ne meurent pas comme cela, et je demandais à lui être présentée, On m’habilla avec une belle robe jaune et on me conduisit à la maison mortuaire, Toutes
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les lumières étaient voilées lorsqu'on me fit entrer dans la chambre mortuaire. Le poète avait voulu mourir en chevalier de Jérusalem, et il avait été « empalé » par plusieurs flèches qui lui traversaient le cerveau et le corps de la cuisse à l’épaule droite. Mme Hugo me fit monter sur le lit, le poëte ouvrit les yeux et dit : « Tu as eu raison de venir ma petite fille, il faut avoir ici-bas la « pensée majeure », un idéal, extraire les idées et les images de tout ce qui nous entoure. Je ne puis finir cette œuvre, ajouta-t-il en me montrant les livres sur la table, c’est le culte de ma mère ; je n'ai parlé que des enfants, mais il n’est qu’un seul amour, celui de la mère ». Après quoi, il mourut. Tout le monde se taisait ; dans l’assemblée nombreuse, on distinguait, parmi les savants et les poètes, l’impératrice d'Allemagne et une femme de race rouge de l'Amérique du Nord, qui lui apportait la bénédiction de l’archevêque de Paris.
« Depuis, le temps a passé ; j’ai 129 ans, Monsieur, vous ne le croyez pas (sourire fin), je vous l’assure. Evidemment, je suis née en 1881, cela me fait 42 ans (exact), mais je sens bien à ma vieille carcasse que j’ai l’âge que je dis et les calculs peuvent varier selon qu’on compte d’une façon ou de l’autre. Je désirerais obtenir de vous ce renseignement : Est-il vraisque les flottes allemandes et norvégiennes aient canonné Rouen ? Je suis inquiète, car, dans ma propriété, j'ai laissé une bière, cadeau naturel pour une vieille femme qui attend la mort. Je ne sais si c'est une invention des gens qui m'entourent, on ment souvent aux vieilles gens, renseignez-moi, je vous prie, après enquête. »
Jeanne, en effet, a brûlé les étapes au cours de cette vie si intense et si dispersée. C’est maintenant une bonne vieille dame, généralement aimable et douce, qui a beaucoup vu, beaucoup vécu ; résignée à sa déchéance physique, elle attend avec sérénité une mort qui ne saurait tarder. Compatissante aux misères humaines, elle considère avec bonhomie « les jeunes gens » qui vivent près d’elle ; justement satisfaite d’une vie si bien remplie, elle a la sagesse de ne pas « vouloir retourner en arrière » ; fière d’une descendance nombreuse et brillante, elle se plaira désormais à évoquer et à conter ses souvenirs et, peut-être « un jour, elle écrira, afin que les autres profitent de son expérience »,
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Il reste maintenant à signaler ce qui s’observe d’une façon plus habituelle : une infiltration presque complète des idées de persécution par le processus imaginatif. Celles-ci prennent alors l’allure de fantasmagories non moins extraordinaires que les thèmes mégalomaniaques, dont elles ont l’abondance et l’'énormité. Le délire d'influence lui-même devient un délire de possession, dans lequel le malade prétend que son corps est transformé, habité fait longuement décrit par Krœæpelin.
Quant aux hallucinations, dans un examen rapide, elles paraissent très nombreuses. Mais, au cours d’un intertogatoire un peu précis du malade, on voit combien elles sont floues, mal différenciées ; et il faut rappeler l’opinion de Seglas, qui considère que, dans ces cas, la majorité des hallucinations ne sont que des fabulations plus ou moins modifiées. Pour montrer les modifications profondes des idées de persécution, se transformant en véritables conceptions mégalomaniaques, et l’importance du rôle joué par l’éréthisme imaginatif, on donnera l’exemple suivant, un des plus beaux délires fantastiques qu’il soit donné d’observer.
Mme B.. Ses antécédents, aussi bien héréditaires que personnels, sont difficiles à préciser. La malade est beaucoup trop délirante pour donner les renseignements utiles, quant à ses filles, ayant vécu loin de leur mère, elles savent peu de choses sur elle,
Son caractère aurait toujours été singulier. Une originale, emportée, un peu renfermée et romanesque. Lisant énor-
(1) Malade du Service de M. Capgras, à Maison Blanche,
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mément, elle aurait subi une forte impression des romans de Zola, de la Terre en particulier, Sa vie paraît avoir été mouvementée, elle aurait été successivement à la tête d’un gros commerce de légumes, puis d’une bijouterie assez importante. Aurait eu plusieurs amants, a épousé le dernier, qui l’a quitté. A eu 2 filles d’un de ses amants, mère peu tendre, elle les a mises à l’Assistance publique, ne s’en occupant qu’assez tard, jamais d'une façon continue. Aurait eu, vers 1915, une tumeur abdominale, peut-être un fibrome pour lequel elle a été opérée.
Le début des troubles mentaux est impossible à préciser. Paraît avoir eu des idées de persécution, avec interprétations et hallucinations auditives et visuelles. Voyait des avions dans le ciel et dans sa chambre.
A son entrée, présentait les mêmes idées délirantes qu’actuellement. Délire absurde de grandeur et de persécution, presque incompréhensible et tout parsemé de néologismes.
« Elle s’appelle Ex-B. Elisabeth-Augustine, Elie Bey, marquise de Dellaserra, politicienne, Française, Navarraise et Maltaise, Née femme du monde et femme du peuple. Sirène, somnambule à l’état naturel, extra-lucide parmi les extralucides. Sa famille descend de Napoléon Bonaparte ; elle a été la maîtresse de Dom Jaime de Bourbon.
Sa fortune est mondiale, 2 millions de milliards ; elle a eu une dot de 10 fois 1.000 fois dix dizaines de milliards de milliards, qui lui fut léguée par Marie, Joséphine, Rose, Stéphanie, Louise Napoléon-Bonaparte, femme Montmorency, reine de France. Elld est toute puissante, gouverne l'Univers, a un journal Le Petil Bleu, etc.
C’est avec une verve intarissable et une aisance incroyable que cette fantasmagorie absurde est débitée. Il est impossible comme sans intérêt de tout noter. Les idées de persécution ne sont pas moins extraordinaires.
Elle est persécutée par les Romanichels, qui s’acharnent sur la race des Métallurgistes, dont elle fait partie, ainsi que toutes les malades de l’asile, Ces Romanichels, descendants des Huns, des Preux et des Prones, descendants euxmêmes des prostitués, font de l’accouplement avec les animaux. Ce sont des produits bâtards et des reproducteurs,
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mais non des procréateurs, les hommes seuls le sont, car ils ont des enfants. à |
Ces Romanichels sont des « hommivores, barbarivores » qui font greffer leurs femmes par des animaux. Ils ont des frères et des sœurs tout le long des bras et des jambes. Les Barbares et les Huns sont dans la ville haute, les Preux dans la ville basse.
Ces Romanichels, fils de bagnards, remontent à 5575 ans, mais ils sont « démonétisés » et modernisés. Ils habitent les souterrains, creusés sous Paris. Tout l'Univers, d’ailleurs, est creux.
Là, ils mettent en pièces 5 milliards de millions d’enfants. Ce sont ceux que la malade devrait avoir. Cela lui a été dit par sa grand'mère de Marc-Aurèle, et son grand-père de Montmorency qui a été tué.
En 10 ans, on a assassiné 2 millions de milliards d’orphelins, dans les « Bertillonnades » de Ville-Evrard. Ce sont les sous-sols où l’on reçoit la troupe et les malades ; il y a des lits tout autour, Dans la France, il y a 40.000 millions de Bertillonnades de 40 lieues de circonférence. Toutes les nuits, elle est endormie, on l’électrise, on lui fait subir d’affreux supplices, on la coupe en morceaux.
Les Huns ont volé la fortune universelle et, en ce moment, ils se nomment les Juifs, et portent toutes les races et toutes les religions. Ils ont pris l’or universel et l’ont mis aux anticaps et aux anticolonies. x
Les Huns ont la tête recouverte d’un masque de guttapercha, recouvert d’une figurine ou d’une vessie de soie ou de porc. Ils mettent la vessie de soie pour la Bertillonnade, la tête en gutta pour être beaux. Ils coupent les moustaches, les ventres, les nombrils des athlètes de cirque, pour les faire monter en potiches.
Toutes les dernières générations sont anémiées parce qu’il n’y a plus de minéralogie dans l'air, c’est l'azote qui est la minéralogie, ce sont les Juifs qui l’ont enlevée, La terre est une pompe aspirante et foulante, qui aspire les quintessences. Quant aux inondations, elles viennent des antipodes, anticaps et anticolonies, par l’effet de la minéralo-
gie, etc...