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LA DÉMENCE « HALLUCINATOIRE

Si l’éclosion de la maladie ne nécessite pas l’intervention de l’affaiblissement intellectuel, il est permis de se demander si l’évolution n’y conduit pas, car c’est une notion admise par beaucoup que la psychose hallucinatoire chronique se termine par la démence. Le fait est cependant contesté par certains auteurs, qui considèrent l’éventualité comme très rare et devant seulement être attribuée à l'intervention d’un autre facteur, sénilité entre autres. C’est cette dernière opinion qui paraît être la plus proche de la vérité, et le délire chronique n’évolue pas vers l’affaiblissement intellectuel vrai, mais à un état particulier, n'ayant que de grossières analogies avec la démence.

Pour Seglas, cette dernière est « un syndrome psychique caractérisé par l’affaiblissement ou la perte partielle ou totale des facultés intellectuelles, morales et affectives, sans possibilité de retour » (1).

« La perte des facultés intellectuelles, quelle qu’en soit la cause, n’est jamais subite, mais survient d’une façon plus ou moins progressive. »

(1) Seglas. — In Traité Gilbert Ballet.

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« Tantôt, cette progression se manifeste dans l’ensemble des facultés (démence globale). Tantôt, elle les atteint d’une façon inégale. La mémoire est, en général, la première faculté atteinte, ou, du moins, celle dont l’affaiblissement se manifeste de la façon Ja plus évidente. »

C’est donc un déficit psychique, dont la caractéristique essentielle est, d’une part, une destruction progressive, souvent lente, mais irrémédiable, de la mémoire ; d'autre part, un affaiblissement généralisé du jugement, en relation avec l’amnésie et lui étant secondaire. Tel paraît être le seul critérium ayant de la valeur, le seul, en tout cas, admis par Falret. « Le mot démence ne doit s’appliquer qu’à un affaiblissement très prononcé de la mémoire et de toutes les facultés intellectuelles, analogue à celui que l’on observe dans les affections organiques du cerveau, avec incohérence du langage et désordre complet des idées. »

Dans ces conditions, englober sous le même vocable un syndrome tel que la paralysie générale ou toute autre démence organique, et l’état terminal de la paraphrénie, est un abus de langage. Car, la conservation presque indéfinie de la mémoire et de l'orientation, avec capacité prolongée d’acquisition, paraît y être indiscutable. Si l’on fait la part de ce qui revient à l’état habituel d’inattention et de ce qui est dû à l’engourdissement psychique, résultat inévitable d’un internement prolongé, on s'aperçoit que les troubles attribuables à un processus destructif de la capacité

mnésique sont à peu près inexistants.

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La même psychose, pour certains auteurs, serait, dans ces cas-là, décelable par toute une série de signes, ainsi décrits par Seglas : « Le début de l’évolution d’une forme délirante vers la démence est, le plus souvent, marqué par des symptômes particuliers, tels que des changements dans l’état émotionnel antérieur du malade, devenant d'humeur variable, indifférent ou apathique, la diminution en intensité et l’augmentation en extension, ou, au contraire, la cristallisation du délire, l’accentuation des troubles de la sensibilité générale et la prédominance d'idées hypocondriaques, des tics, des troubles de la sensibilté générale, les stéréotypies, les dyslogies diverses, les néologismes, je monologue. »

Fous ces faits relèvent beaucoup plus des idées délirantes, dont ils ne sont que des manifestations particuliéres, que d’une démence à son début ; il suffit, pour s’en rendre compte, d’étudier successivement :

Les modifications du délire ; Les troubles du langage ; Les troubles de l’activité ; Les stéréotypies.

a) Les modification du délire. — Elles consistent essentiellement dans l’apparition des idées de grandeur, l’extension indéfinie des conceptions et le relàchement de la systématisation. L’étude précédente du délire montre suffisamment ce que valent ces signes, pour qu’il soit inutile d’insister. Ce sont les caractéristiques d’une psychose imaginative, qui peut évoluer pendant plusieurs dizaines d'années, sans autre signe de faiblesse mentale.

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b) Les troubles du langage. — Kræpelin signale que le langage des malades est habituellement singulier, contourné ; la syntaxe est bizarre, les mots sont détournés de leur sens habituel. Ils ont une sorte de maniérisme verbal, d’ailleurs très précoce.

Plus tard, survient un nouveau phénomène : les néologismes. Ils sont très variables en nombre, pas plus fréquents d’ailleurs que dans une psychose hallucinatoire chronique ordinaire.

Seglas distingue les néologismes actifs et les passifs. Ces derniers « sont le produit d’un simple automatisme verbal. Ils se forment généralement par association d’assonances ou de représentations ». Les néologismes actifs « sont créés avec intention et correspondent à une idée, plus ou moins nette d’ailleurs, dans l'esprit du malade. Dénués de sens pour tout autre que lui, ils acquièrent une signification spéciale lorsqu’on en a la clef. Ils sont le produit d’associations systématiques, multiples et coordonnées, dans un certain sens, se condensant après une élaboration réfléchie, en un mot nouveau. Le mot, dès lors, fixe la pensée du malade, qui en arrive presque à oublier ces synthèses successives qui ont amené sa formation ». On rencontre seulement ces derniers dans la paraphrénie. Il faut avouer qu'il est difficile de saisir comment « des associations systématiques..., coordonnées dans un certain sens, se condensant après une élaboration réfléchie », peuvent être signe d’un fléchissement de l’activité psychique !… Un fait, d’ailleurs, reste caractéristique ; à la différence du dément sénile qui emploie les mots au hasard et se montre inca-

pable d’expliquer les termes d’usage le plus courant, le paraphrénique connaît fort bien le sens de ses néologismes ; il les emploie selon leur signification, et peut parfaitement les expliquer. Pour Mme Jeanne D... « la béquité, l’ancestrité, la régaline ou la ciculapie » ont un sens qu’elle définit fort bien.

Les néologismes peuvent devenir fort nombreux ; le malade se forge presque une langue à lui, pour laquelle il faudrait un dictionnaire. Pour peu que des mots détournés de leur sens s’y ajoutent, que les tournures deviennent un peu elliptiques, l'allure du discours devient passablement incohérente, surtout avec l'excitation psychique et l’abondance des idées qui s’y ajoutent. Mais il est impossible de parler ici d’affaiblissement intellectuel, l’incohérence n’est pas continue, les malades peuvent répondre d’une façon très pertinente et elle est due surtout aux néologismes et à l'excitation psychique.

Le fragment d'observation suivant montre un discours à peu près incohérent, contrastant avec une lucidité parfaite.

La malade (1) est internée depuis 1911, pour délire hallucinatoire chronique. Voici un exemple de ses discours : « Je suis le devoir du trimystère, trimystère de Finistère, des Trébendious, et des Trebendious et Trebendious. Le grin de l’air de lerme, de giderme, le citerme, le cire de terme de la terme en terme ; le grin de l’air en treine. M. Stroben a une congestion

(1) Malade présentée en Mars 1921, à la Société clinique, par MM. Trenel et Cénac.

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interne, congestion étranglée, congestion jaune, et toi tu les as jaunes. Et tous en jaune et en terme. De la terme à la tendeme. Ça fait 24 ans que je le connais en terme. Le grin de l’air de la dautan, le crin de l’air du grand terme en terme. Le grin de l’air de la dautan, le crin de l’air du grand treine de la citadelle en citadelle, en strum de l’ombre de l’ombre de mon corps. Les petits commie les grands, il n’y a pas un qui coupe. Et laissez remuer le remue-ménage de leur diou, en trébendiou — le ribou, de ribou todam, le jeunar de debendiou. Et je suis raclée, raclée, raclée. Sorti de mon corps, c’est fini. »

Malgré cela, « nous trouvons chez notre malade une lucidité parfaite et une bonne orientation. La mémoire ne semble pas notamment touchée. Trouble profond de l'attention. Il n’est pas rare qu’une question reste sans réponse, non qu’elle n’ait été comprise, mais plutôt non perçue ; il suffit alors de répéter avec fermeté pour obtenir une réponse adaptée et des plus satisfaisantes. » Dans ces conditions, comment parler de démence ? Et cependant une incohérence aussi profonde est d'observation rare dans la paraphrénie.

c) Troubles de l'activité. — Ils sont très variables. En dehors de leurs discours absurdes, certains malades conservent une faculté de travail remarquable, et c’est parmi eux que se recrutent les auxiliaires les plus précieux du personnel infirmier. Mais, chez d’autres, la conduite est tout à fait singulière. Complètement inoccupés, monologuant sans cesse, ils demeurent immobiles à la même place ou parfois exécutent

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une éternelle promenade, en gesticulant et parlant à haute voix. Attifés d’ornements bizarres, décorations, coiffures, etc., ils collectionnent les objets les plus hétéroclites. Bien souvent malpropres, ils nécessitent une continuelle surveillance quant aux soins de la toilette. Ce sont chez ces malades que les troubles de l’attention sont le plus profonds ; leur retrait de l’ambiance est presque complet et, dans leur attitude, il y a plus de désintérêt que de véritable affaiblissement. Il n’est pas rare, en effet, par intervalle, d’obtenir une réponse parfaitement adéquate à une question faite avec insistance, et une réflexion saisie au passage, une réaction passagère, révèlent une activité psychique bien mieux conservée qu’on n’a coutume de le croire.

d) Les stéréotypies. — On les considère, ainsi que les néologismes, comme un des meilleurs signes de démence. C’est « une tendance anormale à conserver les mêmes attitudes, les mêmes expressions de physionomie ou à répéter les mêmes paroles ou les mêmes mouvements » (R. de Fursac). De là, trois sortes de stéréotypies : des attitudes et de la physionomie, des mouvements, du langage (verbigération, stéréotypie graphiques).

Des stéréotypies, il faut éliminer le mouvement, simple automatisme, qu'aucun processus psychique ne provoque, tel qu’on en observe chez certains déments sénils ou certains idiots. La stéréotypie véritable est toujours l’expression d’une idée délirante. Au début, parfaitement volontaires et conscientes,

elles finissent par devenir plus ou moins automatiques, la même idée ou la même sensation provoquant invariablement un geste ou une phrase identique. Il peut arriver que l’idée s’effaçant, le geste demeure, dépourvu de sens, même pour le malade. Cette éventualité, si elle existe, est fort rare, en réalité, stéréotypie et idée délirante marchent de pair; lorsque l’une s’évanouit, l’autre s’efface. C’est, en effet, une erreur de croire qu'une stéréotypie soit quelque chose de définitivement fixé, si elle peut durer fort longtemps, il est possible de la voir disparaître, pour être remplacée par une autre.

Dans la paraphrénie, les stéréotypies de mouvements ou verbales semblent les plus fréquentes, en voici un assez bon exemple :

Mme B.. Amélie, âgée de 41 ans.

Internée depuis 1910, pour un délire chronique de persécution, hallucination succédant à une longue phase interprétative (2 ans).

Deux ans après l’internement, on constate des idées de grandeur. « Princesse de Fontrailles, descendante de Napoléon, etc... »

Pendant les 14 ans de son internement, s'est montrée d’une violence inouïe, difficile à interroger, Cependant a révélé souvent un délire extraordinaire sur lequel il est inutile d’insister.

Actuellement encore, elle est difficilement abordable ; toujours assise sur son lit, dormant même dans cette position, elle présente un certain nombre de stéréotypies, dont quelques-unes assez remarquables.

{) Malade du Service de M. Capgras.

Tous les jours, au moment de la visite médicale, elle crie sur un ton déclamatoire : « Je porte plainte pour que vous ne me laissiez pas tombée ». Lorsqu'on s’informe de sa santé, elle répond invariablement : « ça va comme ca peut ».

Pour se rendre aux cabinets, elle procède à un cérémonial très particulier. Après être descendue de son lit, elle le repousse, le mettant toujours à la même place ; elle fait quelques pas dans la direction des cabinets, puis revient à son lit, repart en allongeant sa course, puis revient, et ainsi de suite jusqu’au moment où elle atteint son but. Même manège pour le retour.

Revenue près de son lit, elle le replace, et avant de se recoucher, elle exécute en nombre déterminé une série de bonds, un peu à la façon d’une fillette qui saute à la corde. Interrogée, elle refuse de s’expliquer clairement, et répond : « Pourquoi est-ce qu’on me le fait faire ? »

Malgré la grande activité délirante, Mme B.. demeure très lucide, bien orientée, et gardant une mémoire intacte. Elle sait le nom de toutes les infirmières de sa division, est au courant de leur changement, est capable le samedi de donner le menu de toute la semaine qui vient de s’écouler. Para°t au courant de tout ce qui se passe dans le service.

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