‹ Le Délire FantastiqueChapitre 15 sur 22 · LITE · texte numérisé non relu

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chose de spécial, se déroulant selon un mode particulier, et qu’une analyse clinique approfondie pourra quelque jour déterminer.

Il est utile de rappeler certaines notions, qui pourront servir d’hypothèse de recherche. Bleuler distingue deux modes de pensées, la pensée réaliste ou dirigée, la pensée autiste ou non dirigée. Cette dernière est essentiellement subjective et possède des lois particulières, qui ne sont pas celles de la logique. Piaget a bien indiqué les caractères de chacun de ces modes. « La pensée dirigée est consciente, c’est-à-dire qu’elle poursuit des buts qui sont conscients à l'esprit de celui qui pense; elle est intelligente, c’est-à-dire qu’elle est adaptée à la réalité et cherche à agir sur cette dernière ; elle est susceptible de vérité et d’erreur (vérité empirique et vérité logique) ; elle est communicable par le langage. La pensée autiste est subconsciente, c’est-à-dire que les buts qu’elle poursuit ou les problèmes qu’elle se pose ne sont pas présents à la conscience. Elle n’est pas adaptée à la réalité extérieure, mais se crée à elle-même une réalité d'imagination ou de rêve ; elle tend, non à établir, mais à satisfaire ses désirs, et elle est strictement individuelle, sans être communicable comme telle par le langage. Elle procède avant tout par image, et pour se communiquer, elle doit recourir à des procédés indirects, en évoquant, au moyen de symboles ou de mythes, les sentiments qui la conduisent. » Un exemple fera saisir la différence entre les deux modes de pensée. Un individu souhaite acquérir la force physique ; s’il pense selon le mode réaliste, il prendra

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conscience de son désir et sachant le but qu’il poursuit, il se rendra chez un professeur de culture physique et fera le nécessaire pour développer sa musculature. Si, au contraire, son activité psychique se déploie selon le mode autiste, à peu près inconscient de sa-tendance, il se désintéressera de tous les moyens de réalisation et se rêvera athlète, champion de tous les records du monde ; il se verra agissant et triomphant, sans plus se soucier de son état actuel de chétivité physique.

Le développement de l’autisme — « cette rupture avec la réalité, accompagnée d’une prépondérance relative ou absolue de la vie intérieure » (1) — est essentiellement caractérisé par un double fait : d’une part, la perte de contact avec la réalité ; d'autre part, | le développement d’une activité psychique particulière, se déployant dans un monde de rêve.

Minkowski définit ce contact avec la réalité « un flux et reflux continuel d’actions et d’influences réciproques entre notre monde intérieur et le monde extérieur ». C’est une notion, en définitive, assez comparable à celle de la perte du sens du réel de Janet, mais moins générale. Un individu peut fort bien être complètement séparé du réel, sans pour cela en avoir perdu le sens ; même perdu dans une rêverie profonde, il peut en sortir ; en tout cas, tout en ayant la conception de ce qu’il faudrait pour accomplir un acte quelconque, il peut fort bien être incapable de coordonner son effort pour l’accomplir. Le trouble

(1) Bleuler. — La Schizophrénie (Traité Aschaffenburg).

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consiste essentiellement dans le désintérêt du réel, et l’absence d’effort pour agir sur lui.

Il existe, à côté de cela, toute une série d’autres faits mal connus et mal définis, mais qui mériteraient d’être étudiés. Le désir subconscient ne peut pas s’exprimer d’une façon logique ; 4 se manifestera seulement par une série d’images ayant une valeur symbolique ; ce désir tend, d'autre part, à une réalisation immédiate ; l’homme qui rêve ne cherchera pas le moyen à employer pour réaliser sa tendance ; il la suppose d'emblée réalisée et souvent s’identifie avec son symbole. Enfin, l’imagerie a souvent un degré marqué d’extériorité et d’automatisme. Il s’agit, en somme, d’une activité psychique dans laquelle manquent les phénomènes d’attention, ce qui se manifeste par la perte du contact avec le réel et une perte de conscience de la personnalité.

Ces modes d'activités, si différents dans leur expression et leurs résultats, coexistent dans la majorité des individus. Mais, chez un adulte normal, la nécessité exige le triomphe de la pensée réaliste, et celle-ci peut toujours être distinguée de la pensée autiste. Cependant, dans la vie psychique entière, cette dernière joue ‘un rôle assez important, dans la recherche scientifique ou artistique. La pensée mystique en est toute imprégnée, et il suffit de signaler la pensée « égocentriste » des enfants et « prélogique » des primitifs. Toutes ces formes, sans être assimilables à la pensée autiste pure, constituent cependant des intermédiaires avec la pensée réaliste.

Une des formes les plus pures de la pensée autiste

parait être la rêverie, qui constitue souvent un acheminement vers la pensée morbide. Borel, dans un article sur la rêverie et les idées de grandeur, publie un certain nombre d'observations de sujets devenus délirants par le simple développement d’un état habituel de rêverie. Ces rapports du rêve et du délire avaient déjà frappé tous les anciens aliénistes, et Delacroix, à ce propos, écrit: « Le rêve, phénomène normal, est étroitement apparenté à des faits pathologiques, l’hallucination et de délire ; à ce point que Moreau de Tours, Maury et bien d’autres ont expliqué, du point de vue psychologique, la folie par l’état de rêve ; encore qu'il soit certain que les modalités cliniques de l’aliénation mentale ne se ramènent pas purement et simplement à cette généralité psychologique, la comparaison est heureuse et l’on relève aisément des modifications psychologiques communes à ces divers groupes de faits » (1).

Bien que le délire de la paraphrénie soit beaucoup plus complexe et déborde singulièrement le simple état de rêverie, il est possible, cependant, de signaler toute une série de phénomènes assez caractéristiques à ce point de vue.

L’inattention est un fait très général ; elle est parfois poussée à un tel degré qu’elle aboutit à FPinactivité complète et qu’il est parfois difficile de tirer le malade de sa torpeur. Le fait paraît relever d’un profond désintérêt pour le monde extérieur ; le malade enregistre ce qui l'entoure, mais l'assimilation men-

(1) G. Dumas. — Traité de Psychologie, T, II.

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