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LE DÉLUGE DE NOS

biblique disparaîtraient, s'il arrivait que la nouvelle interprétation parût quelque jour pouvoir être adoptée (1). Durant la même année, la Revue des questions scientifiques publia, sous ce titre : Les théories du déluge (2), une étude un peu plus approfondie sur le même sujet : sans y prendre parti pour la nouvelle théorie, nous nous attachions cependant à faire ressortir les importants avantages qu'elle présenterait pour couper court à toute objection et dissiper toute contradiction entre les faits géologiques, anthropologiques, ethnographiques, philologiques, etc., probants ou dûment constatés, et la relation mosaïque.

Déjà, au surplus, la question avait commencé à préoccuper les esprits . Dans une des séances de la Société scientifique de Bruxelles (27 janvier 1881), elle avait été incidemment soulevée par M . Proost et quelques autres membres, à l'occasion d'une étude sur la race nègre. M. l'abbé Swoifs y avait combattu l'opinion des partisans de la restriction du déluge, mais non pas au point de vue de l'orthodoxie, car il reconnaissait hautement que cette opinion n'est pas hérétique : il estimait seulement qu'elle ne reposait pas sur des fondements suffisamment solides (3) .

C'est alors qu'une polémique assez suivie s'éleva dans la Controverse, entre Mgr de Harlcz, le savant orientaliste de Louvain, M. l'abbé Jaugey,

(1) Objections scientifiques contre le déluge de Noé, dans la Çontrooerse des l,r et 16 mars 1881.

(2) Loc. cit.

(3) Cf. Annales de la Société scientifique de Bruxelles ; cinquième année, 1880-1881, p. 102 et 103 de la première partie.

directeur de cette revue, Mgr Lamy, de l'Université de Louvain, et M. l'abbé Motais, de l'Oratoire de Rennes. Ce dernier reçut de M. Jaugey une sorte de mise en demeure sous forme de diverses interrogations auxquelles il était prié de répondre. Parmi elles, il en est une qu'il est utile de relever ici. Elle était ainsi conçue :

« N'est-ce pas une témérité que d'interpréter le texte scripturaire en ce sens que le déluge n'aurait pas fait périr tous les hommes à l'exception de Noé et de sa famille ? Le silence de l'autorité ecclésiastique au sujet de cette interprétation est-il une preuve que l'Église la tolère ? » (1).

La réponse du savant oratorien eut ce caractère de netteté, de précision et de puissance de raisonnement qui distingue généralement les écrits du docte exégète. Elle reproduit d'abord le texte des versets des vi* et vnc chapitres de la Genèse où figurent les expressions superlatives qui se rapportent à l'universalité, soit dans l'étendue (universa terra, — omnes montes sub universo cœlo..), soit dans la quantité (universa carOy — cuncta animantia, — universi homines..). Ces deux classes d'expressions sont corrélatives, en sorte que, si l'une des deux implique nécessairement l'universalité, il en est de même de l'autre, et vice versa. D'où cette conséquence qu'il n'est pas logique d'admettre l'universalité quant à la quantité seulement des êtres qui furent impliqués dans la catastrophe, et que, si l'on doit croire celle-ci, il faut nécessairement comprendre dans cette croyance

(1) Cf. La Controverse, t. Vï. p. 82, 1883 : Réponse à troi» questions sur l'universalité du déluge et la confusion des langues.

l'étendue géographique elle-même. Les expressions du texte biblique sont en effet identiques dans les deux cas .

Cela posé, il faut examiner si les termes employés, si expressifs qu'ils soient et si absolus qu'ils paraissent, doivent être pris au pied de la lettre dans le sens précis et rigoureux que le génie de nos langues occidentales attache volontiers à de telles expressions ; ou bien s'ils ne sont pas susceptibles d'être interprétés dans un sens plus restreint, comme semblent y autoriser les habitudes de langage des peuples orientaux. Et, par de nombreux exemples choisis dans les saintes Ecritures, l'écrivain consultant conclut en faveur de cette dernière alternative : des expressions tout aussi énergiques, tout aussi absolues, toutes semblables, sont employées en des circonstances où il ressort manifestement du contexte qu'il ne s'agit que de quantités et d'étendues éminemment limitées (1). Un passage cependant semblerait échapper à toute possibilité d'interprétation en ce sens : c'est celui dans lequel il est parlé des trois fils de Noé, comme étant les auteurs de la dispersion du genre humain tout entier sur toute la terre : « Très isti sunt filii Noe, et ab his disséminatum est omne genus hominum super universam terrain (2). » Seulement il se trouve que les seuls mots qui sembleraient commander ici l'interprétation ancienne, omne genus hominum} « le genre humain tout entier», sont eux-mêmes une interprétation:

(1) Deut.t n, 25. — Gen., xu, 54, 57. — Reg., iv, 31. — Act.t n, 5.

(2) Genèse, ix, 19 : Ce sont là les trois fils de Noé et c'est par eux que toute La race des hommes s'est répandue sur la terra entière. (Trad. de l'abbé Glaire, éd. Vigouroux).

ils se lisent sans doute dans la Vulgate, mais n'existent pas dans le texte hébreu, où on lit seulement: « Et ab his dispersa est omnis terra (kôl haarets)», littéralement: « et par eux toute la terre fut dispersée. » Enfin le savant commentateur insiste sur ce point que la Tradition n'apparaît pas ici avec un caractère de décision nette, unanime et définitive, suffisant pour qu'on ait le droit de la faire intervenir comme organe de l'Eglise . La situation est analogue à ce qu'elle était avant Copernic relativement au miracle de Josué.

La conclusion de la dissertation que nous venons de résumer se formule d'elle-même : Si l'opinion de l'universalité absolue du déluge est soutenable et plausible à la première vue du texte biblique, l'opinion contraire, celle que le déluge décrit par Moïse aurait pu épargner d'autres hommes que la famille de Noé, ne serait ni hétérodoxe ni téméraire, mais rentrerait dans l'ordre des opinions libres.

C'est à la suite de cette réponse, et probablement sous l'inspiration des questions qui lui auraient donné lieu, que le regretté abbé Motais publia son important ouvrage intitulé : Le Déluge biblique devant la foi, ï Écriture et la science, dans lequel il se prononçait résolument, avec d'importantes considérations à l'appui, pour la non-universalité ethnique du déluge ; ou du moins pour une universalité toute relative et réduite au noyau, au groupe principal de l'humanité, au monde policé d'alors, défalcation faite des tribus errantes qui pouvaient s'en être antérieurement séparées et vivaient ignorées de lui dans des contrées inconnues et lointaines.

LE DÉLUGE DE NOÉ ïl

L'apparition de cet ouvrage mit en quelque sorte le feu aux poudres. Nous-même, simple laïque, l'ayant analysé et commenté avec éloge dans la Revue des questions scientifiques (1), fumes, et cette revue avec nous, accusé d'hérésie et de révolte contre l'autorité de l'Eglise, par feu M. l'abbé Jaugey, dans un court mais virulent article de la Controverse (2). Une verte et péremptoire réplique du très savant, mais ce très peu laïque » directeur de la revue où avait paru l'article incriminé (3), suivit de près, ne laissant rien subsister des accusations mieux intentionnées que fondées du « gendarme de l'orthodoxie », comme l'appelait le P. Carbonnelle.

Ce ne fut là qu'un incident particulier. Mais la lutte n'en continua pas moins vive dans plusieurs recueils périodiques, avec, ou plutôt contre M. l'abbé Motais et les tenants de la nouvelle interprétation. La Revue des sciences ecclésiastiques d'alors se distingua dans cette querelle par des attaques où la violence ne dissimulait pas toujours le manque de solidité de l'argumentation ; feu M. l'abbé Rambouillet, notamment, publia, sous le titre de Caïn redivious une série d'articles pouvant constituer un pamphlet assez ardent, mais n'apportant pas grand appui, au fond, à la cause qu'il prétendait servir.

Sur les entrefaites, l'abbé Motais mourut assez

(1) Livraison d'octobre 1885 : Le déluge biblique et les races antedUuoiennes*

(2) Livraison du 15 novembre 1885 : Une erreur au sujet de VinfaUUbilité de l'Eglise. Nouvelle uérie, t. IV, pp. 504 et suiv.

(3) Cf. Reo. quest. scient., janvier 1886 : Une accusation dlié~ résie9 réponse a la « Controverse», par le R. P. I. Carbonnelie, S. J.

prématurément, fort affecté, dit-on, des attaques nombreuses et souvent peu mesurées dont il était l'objet. Plus d'une fois, en effet, on semblait n'avoir pas strictement pratiqué à son égard la sage maxime attribuée à saint Augustin : « In necessariis unitas, in dubiis libertas, et in omnibus caritas. »

Lui mort, la lutte se continua sous une forme d'ailleurs moins discourtoise et plus grave entre M. l'abbé Charles Robert, son disciple et son ami* et le savant exégôte R. P. Brucker, S. J. (1).

Il est â remarquer que, dans toute cette polémique, les adversaires de l'interprétation nouvelle se placèrent très principalement sur le terrain théologique et exégétique pur, n'opposant aux considérations scientifiques qu'une dialectique accessoire et des réfutations peu probantes . Leur argumentation maîtresse consistait toujours à établir une connexion soi-disant nécessaire entre, d'une part, l'enseignement de l'Église et le dogme de la Rédemption, et, d'autre part, l'universalité au moins ethnique du déluge.

Peu à peu, cependant, le calme se fit sur cette question, la querelle s'apaisa. Plus d'un adversaire résolu, au début, de la non-universalité, finit par se rendre en présence des faits et de la réplique ; et ceux qui gardèrent leur opinion première, s'ils n'en lais-

(1) Les articles du savant religieux parurent dans les Etudes de cette époque, et les répliques de l'abbé Ch. Robert dans la i?eitte des questions scientifiques de janvier, avril et octobre 1887. — Le R. P. Brucker a reproduit ses articles dans son récent ouvrage intitulé : Questions actuelles d'Ecriture sainte, 1895, un vol. in-8* de x-330 p. 1895 ; Paris, Retaux.

sèrent pas tomber entièrement la discussion, ne lui conservèrent pas le ton aigre et acerbe qui Pavait d'abord signalée.

En fait, elle était de leur part assez difficile à soutenir. Ils abandonnent bien l'universalité géographique et admettent que le déluge ne s'est étendu que sur la portion alors habitée du globe terrestre. Par là, il est vrai, la question se simplifie : on supprime les innombrables difficultés ou impossibilités cosmiques, physiques, physiologiques, voire architectoniques et économiques, accumulées par l'hypothèse d'une sphère d'eau enveloppant notre sphéroïde tout entier jusqu'à « quinze coudées » au-dessus du sommet du Gaurisankar (8840m), et d'une arche contenant et faisant vivre, pendant une année entière, des représentants mâles et femelles des innombrables espèces animales du monde entier.

Ce serait parfait si l'on pouvait établir en même temps que l'humanité était encore réunie intégralement sur une partie restreinte de la surface du globe, sur la centième partie, par exemple, comme, paraîtil, le prétendait Vossius, sans que la moindre parcelle de son ensemble eût été encore essaimer au loin .

Malheureusement pour l'hypothèse, c'est précisément le contraire qui semble de plus en plus prouvé.

A l'époque où l'on s'accorde généralement à placer le déluge deNoé, les hommes étaient disséminés déjà sur la majeure partie, peut-être sur la totalité de la surface habitable du globe. Peu de siècles après la sortie de l'Arche, se place ce que l'on a appelé la Confusion des langues et qui n'était pro-

bablement, comme nous le verrons plus loin, qua la confusion des volontés, la discorde autrement dit. C'est de cet épisode que Ton fait généralement dater la dispersion des groupes noachides à travers le monde. Il est probable néanmoins qu'elle a eu lieu à une ou plusieurs époques différentes, rien ne prouvant d'ailleurs d'une manière certaine que l'événement de la tour de Babel soit postérieur plutôt qu'antérieur au déluge. Le récit en est, il est vrai, placé à la suite du tableau ethnologique des descendants de Noé : mais il n'est rattaché par aucun lien apparent à cette énumération non plus qu'à celle de la descendance de Sem qui le suit immédiatement (1). En tout cas, lorsque se produisirent les migrations contemporaines de Phaleg, quatrième descendant de Sem, « pendant les jours de qui la terre fut divisée (in diebus ejus divisa sit terra) (2), » les enfants de Japhet avaient déjà donné naissance à des peuples. Il y a eu donc plusieurs dispersions ; ou plutôt la dispersion des peuples issus de Noé s'est opérée en plusieurs exodes, dont le fait de Babel dans les plaines de Sennaar, s'il n'est pas d'une époque antérieure, ne serait qu'un simp!e épisode (3), concernant seulement la descendance de Sem (4). Mais, à quelques époques qu'ils effectuent leurs migrations, les descendants de Noé ne sont pas les premiers : d'autres

(1) Cf. Mgr de Harïez. La Linguistique et la Bible ; dans la Controverse, t. V. année 1883, 1er semestre, p. 574. — Abbé Pelt, loc. cit., 2' édcn, p. 110.

(2) Gen., x, 25.

(3) Cf. Mgr de Harïez. loc. cit.

(4) Cf. Abbé Motais, loc. cit. prœcip. p. 246.

peuples les ont précédés, qui sont ensuite dominés ou coudoyés par eux.

Ces peuples, Moïse nyen parle pas, et son silence paraît systématique et voulu. Nous aurons, dans un travail ultérieur, à examiner avec quelque détail, la répartition probable des races auxquelles appartenaient ces peuples. Il ne sera pas inutile toutefois, pour Inintelligence de ce qui va suivre, d'en donner dès à présent un aperçu sommaire.

On sait qu'une fraction considérable du groupe des descendants de Japhet, la fraction orientale, s'était partagée en deux rameaux. Primitivement établie au bassin supérieur des fleuves Oxus (Amou- Daria) et laxarte (Syr-Daria)(l), elle dirigea une partie de son effectif vers l'Inde et dut, pour avancer et s'établir, soumettre ou refouler de puissantes populations dravidiennes. Un autre rameau, obliquant vers le sud- ouest, se porta sur le versant oriental de la chaîne qui descend de l'Ararat à la pointe nord du golfe Persique. De ces deux groupes importants des descendants de Japhet, Moïse s'occupe peu ou ne s'occupe point. A plus forte raison passe-t-il sous silence les peuples auxquels ils durent disputer le sol sur lequel ils s'établirent. Il y avait cependant, par delà les montagnes qui longent la rive gaucfas du Sind, des sociétés déjà puissamment organisées.

Les enfants d'Elam, l'un des fils de Sem, y trouvent un peuple nombreux, et plus loin les fils de

(1) Cf. Fr. Lenormant. Hist. anc. d'Orient, 9' édition. Les Origines de l'Histoire, 2* édition.

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