‹ Le Demi-monde; comédie en cinq actes, en proseChapitre 20 sur 111 · ACTE I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VI

sais qu'à la place de monsieur de Latour je n'aurais même pas remarqué cet incident.

RAYMOND

Il est possible, monsieur, qu'entre gens du monde cela se passe ainsi, mais nous autres militaires...

OLIVIER

Pardon, monsieur, je ne sache pas que monsieur de Latour 2 oit militaire.

RAYMOND

Mais, je le suis, moi.

OLIVIER

Je vous ferai observer, monsieur, qu'il ne s'agit ici ni d^ vous ni de moi, mais de monsieur de Latour et de monsieur de Maucroix, qui ne sont militaires ni l'un ni l'autre.

RAYMOND

Mais du moment que monsieur de Latour m'a choisi pour le représenter, je traite la chose comme si elle m'était personnelle.

OLIVIER

Permettez-moi de vous le dire, monsieur, vous commettez là une erreur : les témoins, j'en conviens, doivent être aussi soucieux de l'honneur de leurs commettants que de leur honneur propre ; mais ils doivent surtout, à mon avis, apporter dans leurs rapports, un esprit de conciliation ou tout au moins d'impartialité qui mette, en cas de malheur, leur responsabilité à l'abri. C'est déjà bien assez de discuter sur des faits, sans rechercher encore les suppositions qu'à la place des intéressés on aurait pu faire. Puis, croyez-le bien, monsieur, il n'y a pas deux sortes d'honneur, un pour l'uniforme que vous portez, un pour l'habit que je porte. Le cœur est le même sous l'un et sous l'autre costume ; seulement la vie des gens me paraît une chose assez sérieuse pour qu'on la discute sérieusement, et ce n'est que lorsqu'il est impossible de faire autrement qu'on doit amener de sang-froid deux hommes sur le terrain. Si vous le voulez, monsieur, nous prendrons un autre rendez-vous, car vous paraissez aujourd'hui, à vous parler franchement, dans une disposition d'humeur un peu irritable, dont votre ami et le mien ne sauraient être solidaires, à moins que, pour quelque cause que j'ignore, puisque c'est la première fois que j'ai l'hon-

neur de me rencontrer avec vous, nous ne soyons nous-même deux adversaires ayant besoin de témoins, au lieu d'être, comme je le croyais, deux témoins chargés de concilier deux adversaires.

RAYMOND

Vous avez raison, monsieur, c'est une question personnelle qui m'a fait tenir le langage que j'ai tenu. Excusez-moi, et si vous voulez bien me le permettre, je vais vous parler à cœur ouvert.

OLIVIER

Parlez, monsieur.

RAYMOND

je suis très-franc, d'une franchise toute militaire, je vais vous demander d'être franc avec moi.

OLIVIER

Voyons!...

RAYMOND

Nous sommes d'honnêtes gens tous les deux, nous sommes du même âge, nous sommes du même inonde, et, certainement, si je ne vivais pas depuis dix ans, comme un ours, en Afrique, il y a longtemps que nous nous serions rencontrés et que nous serions liés, le croyez-vous?

Je commence à le croire.

RAYMOND

J'aurais dû vous parler tout de suite comme je le fais, au lieu de me laisser aller à ma mauvaise humeur et de m 'attirer la petite leçon que vous m'avez très-spirituellëment donnée tout à l'heure. Si j'étais tombe sur un caractère dans le genre du mien, au lieu de tomber sur un homme de sens comme vous, nous en serions à nous couper la gorge, ce qui serait stupide. Voulez-vous donc me permettre de vous faire les questions délicates qu'un ami de dix ans aurait le droit de vous faire, en vous donnant ma parole que tout ce aue vous me direz mourra ici ?

OLIVIER

Je suis prêt !

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