‹ Le Demi-monde; comédie en cinq actes, en proseChapitre 42 sur 111 · ACTE II, SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IX

RAYMOND

Cette madame de Santis ?

OLIVIER

Est une créature sans cœur et sans esprit, qui déshonorerait le nom de son mari si son mari ne lui avait défendu de porter son nom.

RAYMOND

Et mademoiselle de Sancenaux?

Est une jeune fille à marier, qui est le produit naïf du monde dans lequel nous sommes.

RAYMOND

Mais dans quel monde sommes-nous donc? Car, en vérité, je n'y comprends rien.

OLIVIER

Ah! mon cher, il faut avoir vécu comme moi depuis longtemps dans Tintimité de tous les mondes parisiens pour comprendre les nuances de celui-ci, et, encore, ce n'est pas facile à expliquer. Aimez-vous les pêches ?

RAYMOND

Les pêches, oui !

OLIVIER

Eh bien! entrez un jour chez un marchand de comestibles, chez Chevet ou chez Potel, et demandez -lui ses meilleures pêches. 11 vous montrera une corbeille contenant des fruits magnifiques posés à quelque distance les uns des autres et séparés par des feuilles , afin qu'ils ne puissent se toucher ni se corrompre par le contact; demandez-lui le prix, il vous répondra : vingt sous la pièce, je suppose ; regardez autour de vous, vous verrez bien certainement dans le voisinage de ce panier un autre panier rempli de pêches toutes pareilles en apparence aux premières, seulement plus serrées les unes contre les autres et ne se laissant pas voir sur tous leurs côtés, et que le marchand ne vous aura pas offertes... Dites-lui : Combien celles-ci? il vous répondra ; Quinze sous. Vous lui demanderez tout naturellement pourquoi ces pêches, aussi grosses, ausçr ^elles, aussi mûres, aussi appétissantes, coûtent moins cher que les- autres? Alors il en prendra une au hasard, le plus délicatement possible, entre ses deux doigts, il la retournera, et vous montrera un tout Detit point noir qui sera la cause de son prix inférieur. Eh bien 1

mon cher, vous êtes ici dans le panier de pêches à quinze sous. Les femmes qui vous entourent ont toutes une faute dans leur passé, une tache sur leur nom; elles se pressent les unes contre les autres pour qu'on le voie le moins possible; et avec la même origine, le même extérieur et les mêmes préjugés que les femmes de la société, elles se trouvent ne plus en être, et composent ce que nous appelons le demi-monde, qui n'est ni l'aristocratie ni la bourgeoisie, mais qui vogue comme une île flottante sur l'océan parisien, et qui appelle, qui recueille, qui admet tout ce qui tombe, tout ce qui émigré, tout ce qui se sauve de l'un de ces deux continents, sans compter les naufragés de rencontre, et qui viennent on ne sait d'où.

RAYMOND

Où vit particulièrement ce monde?

OLIVIER

Partout, indistinctement; mais un Parisien le reconnaîtra bien vite.

RAYMOND

A quoi le reconnaîtra-t-il?

OLIVIER

A l'absence des maris. 11 est plein de femmes mariées dont on ne voit jamais les maris.

RAYMOND

Mais d'où vient ce monde étrange?

OLIVIER

Il est de création moderne. Autrefois l'adultère comme nous le comprenons n'existait pas. Les maris étaient beaucoup plus faciles, et il y avait, pour définir la chose que représente aujourd'hui le mot adultère, un autre mot beaucoup plus trivial, dont Molière s'est servi souvent et qui ridiculisait plus le mari qu'il ne condamnait la femme; mais depuis que les maris armés du code ont eu le droit d'écarter du sein de la famille la femme qui oubliait les engagements pris, une transformation s'est opérée dans les mœurs conjugales qui a dû créer un monde nouveau ; car toutes ces femmes compromises, séparées, répudiées, que devenaientelles?... Là première qui s'est trouvée dans ce cas-là a été cacher sa honte et pleurer sa faute dans la retraite la plus sombre qu'elle a pu trouver; mais la seconde s'est mise à la recherche de la première, et, quand elles ont été deux, elles ont appelé un malheur ce qui était une faute, une erreur ce qui était un crime, et elles ont commencé à s'excuser et à se conso^çr l'une

Page 1