ACTE II, SCÈNE IX
l'autre; quand elles ont été trois, elles se sont invitées à dîner; quand elles ont été quatre, elles ont fait une contredanse. Alors autour de ces femmes sont venues se grouper les jeunes filles qui ont débuté dans la vie par une faute, — les fausses veuves, les fausses femmes mariées qui portent le nom de Fhomme avec qui elles vivent ; quelques-uns de ces vrais ménages qui ont fait leur surnumérariat dans une liaison de plusieurs années; enfin toutes les fausses positions de femmes qui veulent faire croire qu'elles ont été quelque chose, et ne veulent pas paraître ce qu'elles sont. A l'heure qu'il est, ce monde irrégulier fonctionne régulièrement, et cette société bâtarde est dharmante pour les jeunes gens. L'amour y est plus facile qu'en haut et moins cher qu'en bas. Mais les jeunes gens retournent de temps en temps vers les courtisanes, qui apprennent bien vite de leur indiscrétion ou de leur rancune les histoires de ces dames, qui les enjolivent, les racontent, et crient alors en plein souper, en citant des noms jadis honorables, cette phrase devenue traditionnelle pour les imbéciles : «Vous voyez bien que les femmes » du monde ne valent pas mieux que nous ! »
RAYMOND
Mais ce monde, où va-t-il?
OLIVIER
On n'en sait rien. Seulement, sous cette surface chatoyante dorée par la jeunesse, la beauté, la fortune, sous ce monde de dentelles, de rires de fêtes, d'amour, rampent des drames sinistres et se préparent de sombres expiations, des scandales, des hommes d'affaires, des ruines, des familles déshonorées, des procès, des enfants séparés de leurs mères, et qui sont forcés de les oublier de bonne heure pour ne pas les maudire plus tard. Puis, la jeunesse s'en va, les courtisans s'éloignent ; alors arrivent du fond du passé, pour s'emparer de l'avenir, les regrets, les remords, l'abandon, la solitude. Parmi ces femmes, les unes s'attachent à un homme qui a eu la sottise de les prendre au sérieux, et elles brisent sa vie comme elles ont brisé la leur ; d'autres disparaissent sans qu'on veuille savoir ce qu'elles sont devenues. Celles-ci se cramponnent à ce monde comme madame de Vernières, et y meurent entre le désir de remonter et la crainte de descendre. Celles-là, soit qu'elles se repentent sincèrement, soient qu'elles aient peur du désert qui se fait autour d'elles, implorent, au nom des intérêts de famille, au nom de
leurs enfants, le pardon de leur mari. Des amis communs interviennent; on fait valoir quelques bonnes raisons. La femme est vieille, elle ne fera plus parler d'elle ; on replâtre tant bien que mal ce mariage en ruine, on rebadigeonne la façade, on va vivre un an ou deux dans une terre ; puis on revient, le monde erme les yeux et laisse rentrer de temps en temps, par une petite porte, celles qui étaient sorties publiquement par la grande.
RAYMOND
Comment! tout cela est vrai? Si là baronne vous entendait, elle serait enchantée.
OLIVIER
Pourquoi?
RAYMOND
Parce qu'elle m'a déjà dit la môme chose,
OLIVIER
Elle?
RAYMOND
Oui... avec moins d'esprit, je l'avoue.
Ah! (a pan.) C'est pourtant assez spirituel ce qu'elle a fait là. (Haut.) Mais si la baronne connaît si bien ce monde, pourquoi y vient-elle ?
RAYMOND
C'est ce que je lui ai demandé; elle m'a répondu que des amitiés contractées autrefois l'y ramenaient de temps en temps. Madame de Santis, par exemple... est une amie 'd'enfance. ., puis elle s'intéresse à mademoiselle de Sancenaux, qu'elle voudrait justement tirer de la fausse position où elle est. Cependant, avant peu elle en aura fini avec cette société.
OLIVIER
Comment?
RAYMOND
C'est un secret; mais dïci à huit jours vous apprendrez une \rande nouvelle.